Voir Strab., 1. IV et Pomp. Mêla, l. II, c. v
couvert soit par les eaux du Rhône et de la Durance, soit par celles de la mer.
Bien que la Méditerranée se ressente assez peu des effets de Tattraction de la lune et du soleil, et qu'on puisse la considérer comme une mer inerte et sans marée, son niveau n'est pas absolument constant; les actions atmosphériques d'ailleurs ont pour résultat de déprimer ou de relever son plan d'eau de plus d'un mètre. Pendant la majeure partie de l'année, sous l'influence des vents de terre, la masse liquide est refoulée au large et découvre sur le rivage une bande d'autant plus étendue que la pente du sol est moins sensible. Lorsque le vent souffle du large au contraire, la mer se gonfle sur la côte, surmonte le faible bourrelet de la plage; et il n'en faut pas davantage pour noyer une plaine à peu près horizontale, dont le relief s'élève à peine de quelques centimètres au-dessus du zéro moyen et qui présente même un très grand nombre de bas-fonds inférieurs à ce niveau et toujours submergés. D'autre part, les inondations du Rhône et de la Durance, qui atteignent 5 à 6 mètres au-dessus de l'étiage, ont eu pour effet de recouvrir à plusieurs reprises toute la plaine d'une véritable mer temporaire, dont les
vagues, chargées de boues et de limons, ont déposé en se retirant les épaisses couches d'alluvions que nous voyons aujourd'hui livrées à la culture.
On peut donc facilement se rendre compte de l'instabilité et des variétés d'aspect qu'a dû présenter dans la longue série des siècles toute cette plaine tour à tour submergée et atterri^ soit par les divagations et les débordements du Rhône, soit par les tempêtes et les irruptions de la mer. Si la mer primitive a baigné 1er pied des collines qui courent de l'est à l'ouest entre Beaucaire et Cette, la ligne du rivage s'est peu à peu éloignée devant la marche progressive des atterrissements; les vagues, en déferlant sur la plage formée de matières très meubles, ont remanié et amoncelé sur place tous les débris terreux et sablonneux que les divers bras du fleuve déposaient sans cesse à leurs embouchures variables, et ont construit de longues digues parallèles au rivage qui ont peu à peu rattaché à la terre une partie du domaine maritime. Ces cordons littoraux, d'abord sous-marins, se sont peu à peu développés, ont émergé au-dessus de l'eau et ont bientôt constitué de nouveaux rivages plus ou moins continus, fractionnés par des coupures
appelées graus {graduSy passage), qui mettaient en communication les eaux des étangs avec celles de la mer ; et c'est ainsi que s'est lentement formée cette partie de notre frontière maritime que le'i géologues ont si bien désignée sous le nom d^appareil littoral et qui comprend une interminable succession de marais, d'étangs et de dunes mouvantes, tous orientés suivant la direction générale de la côte et régulièrement alignés en chapelet dans une immense plaine déserte et sans relief, composée d'alluvions tour à tour fluviales et paludéennnes, de fondrières pestilentielles et de terres vagues imprégnées les unes d'eau douce, les autres d'eau salée.
Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de suivre à travers les siècles les variations de ce territoire essentiellement instable. Chaque irruption de la mer, chaque inondation du fleuve a dû nécessairement modifier la profon-
deur, Tassielte et le contour des étangs ; les différents bras du Rhône lui-même ont bien souvent changé de direction et même de nombre dans cette plaine horizontale où rien, dans le principe, ne pouvait contenir et discipliner les eaux des grandes crues dans des lits nettement déterminés. On voit encore autour d'Aiguës- Mortes les cuvettes desséchées et atterries de ces anciens bras du fleuve; on les appelle les « Rhdnés morts; » ce ne sont plus que de larges sillons où l'eau croupit de place en place, et qui seraient encore de véritables canaux navigables si les travaux d'endiguement, qui ne datent que de deux ou trois siècles, n'avaient rejeté le fleuve à l'est et définitivement fixé son lit dans les limites artificielles que nous lui connaissons aujourd'hui»
On peut, d'après cela, se rendre compte d'une manière assez exacte de la physionomie générale que devait présenter le pays dans les siècles qui nous ont précédés; et, si les documents historiques font à peu près défaut, l'étude géologique du sol permet d'y suppléer et de reconstituer approximativement la topographie locale des anciens âges.
On sait d'ailleurs que, déjà à l'époque ro-
maine, le cordon littoral sur lequel a été bâtie plus tard la ville d'Aigues-Mortes émergeait au dessus des eaux; et le nom de Sylve-Godesque^ qu'il a porté dans tout le moyen âge et qu'il a conservé depuis, semble même indiquer qu'il était plus boisé et mieux en culture que de nos jours ; tout au moins existait-il sur ces terrains aujourd'hui dénudés une véritable forêt littorale, syhagothica.Hn autelvotif, qu'ony a récemment découvert, porte une inscription dédiée à Sylvain en faveur d'un troupeau de gros bétail; le désert d'aujourd'hui paraît donc avoir été autrefois livré à l'agriculture et n la dépaissance ^ Bien que la ville d'Aigues-Mortes ne remonte guère qu'au treizième siècle, on ne saurait douter qu'il existât depuis longtemps sur l'emplacement de la ville de saint Louis un groupe assez considérable d'habitations de pêcheurs ; et on pense généralement que la célèbre tour de Constance, que le roi croisé fît élever en même temps qu'il approfondissait la lagune qui devait servir de port d'embarquement pour sa flotte, n'a été que la reconstruction sur place d'une ancienne tour de l'époque carlovingienne que
i, SILVANO I VOTUM. PRO | ARMENTO.
Ton désignait sous le nom de tour Matafère.
Un diplôme de Charlemagne, délivré en 701, mentionne cette tour et parle en même temps de la reconstruction du fameux monastère de Psalmodi, dont on voit encore les ruines dans les étangs du Vistre, au nord d'Aigues-Murtes, et que les incursions des Sarrasins avaient plusieur fois dévasté*. Chose remarquable: à cette époque demi -barbare, le pays était loin d'être, comme culture, dans la situation lamentable que nous lui voyons aujourd'hui en pleine civilisation. Ces anciens noms de <r Pinèdes, » de « Sylve-Godesque, » de « Sylve-Real, » qui sont restés aux divers tènements de la zone littorale, portent en quelque sorte avec eux le témoignage de l'ancienne richesse forestière. A travers tous ces bois de pins maritimes, à peu près disparus depuis plusieurs siècles, serpentaient les différents bras du Rhône, dont les grandes eaux déposaient de nouvelles couches d'alluvions après chaque crue ; les étangs étaient en général plus profonds , presque tous navigables, communiquaient entre eux
1. Archives cT Aigttes-Mortes, manuscrit Espmr on. — F.Em. Di PiETRO, Histoire d'Aigues-Mortes. Paris, 1849. — Marius TopiN, Aigues-MorteSf 1865.
par des passes accessibles aux navires ; et l'on ne voyait pas encore à l'endroit où devaient s'élever bientôt les remparls et les tours de la ville de saint Louis ces marécages pestilentiels qui ont désolé le pays pendant toute la période du moyen âge et ont été l'une des causes principales de sa ruine et de son abandon.
Toutefois, malgré leur insalubrité, ces marécages ont fait et font encore la fortune de toute la zone littorale. A mesure que la profondeur des étangs diminuait, l'homme prenait possession du sol nouvellement émergé, conservait dans ces cuvettes naturelles, horizontales, peu profondes et échauffées par le soleil ardent du Midi, les eaux marines sursaturées de sel, et créait ainsi sur le territoire d'Aigues-Mortes les plus riches salines de la région méditéranéenne.
Les salines d'Aigues-Mortes sont certainement les plus anciennes de la Gaule.
Presque toutes les exploitations de sel de la France datent d'une époque relativement moderne: celles de l'ouest ont à peine quatre cenls ans d'existence; celles de la Bretagne n'existent que depuis le dix-septième siècle.
L'origine des salines du littoral de la Méditerranée, et en parliculier de celles qui se trouvent sur la rive droite du petit Rhône, dans la région d'Aigues-Mortes, que l'on désigne depuis le moyen âge sous le nom de «salines de Peccais », se perd dans la nuit des temps; et, bien qu'on ne possède aucun document qui permette d'affirmer que les Phéniciens et les Grecs les aient exploitées, il est très probable qu'aux embouchures du Rhône, comme à celles du Tibre, on a connu de très bonne heure tout le parti que l'on pouvait retirer de ces grandes surfaces horizontales, où l'évaporation naturelle dépose et met presque sans frais à la disposition de l'homme une couche de sel cristallisé deplusieurs centimètres d'épaisseur. Les salines de Peccais paraissent donc avoir existé au moins à l'état rudimentaire à la même époque que celles d'Ostie, qui étaient en pleine exploitation avant l'organisation de la république et constituaient déjà, sous AncusMartius, quatrième roi de Rome,
une ferme importante dont les revenus étaient très productifs. En Gaule comme en Italie, l'homme a donc dû de très bonne heure favoriser etperfectionner le travail si bien commencé par la nature.
La fabrication et l'usage du sel paraît remonter, dans toute la Celtique, bien au delà de notre ère. Pline, en parlant des Gaulois de la côte ligurienne, raconte qu'ils avaient, depuis un temps immémorial, l'habitude de jeter de Teau salée sur des braises ardentes et que le charbon se transformait ainsi en sel ^ L'alchimiste G. Agricola ajoute que ce sel était noir *, et il semble résulter de ces deux témoignages que les premiers habitants de la zone maritime avaient recours à l'évaporation artificielle, quelque compliquée que nous paraisse cette méthode dans un pays où l'on a gratuitement le soleil à sa disposition. Leurs procédés de fabrication étaient donc absolument les mêmes que ceux des anciens sauniers de la Basse-Normandie qui, jusqu'au dernier siècle, persistaient à faire bouillir dans de grandes bassines une eau mêlée de sable de mer, jusqu'à ce que le bain eût