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C. G. Agricola. — De re metallicay 1. XII. BAle, loiG

pris une consislance suffisante pour permettre de retirer le sel fondu. C'est encore, on le sait, le mode d'exploitation de quelques salines de l'est et des Pyrénées où l'on emploie le combustible, à défaut de soleil, pour chauffer et concentrer dans des chaudières des eaux naturellement salées.

Il est probable cependant que l'évaporation à l'air libre des eaux des étangs directement alimentés par la mer, exposées dans de vastes bassins très peu profonds à l'ardeur du soleil du Midi, a dû être en pleine activité dans la région maritime du Bas-Rhône dès l'origine même de la civilisation. II est sans doute bien difficile de se rendre compte de la manière dont celte fabrication était organisée et réglementée; et l'industrie du sel n'a consisté pendant longtemps que dans la récolte, après* les sécheresses de Tété, des efflorescences qui se déposaient sur les berges et dans les cuvettes des marais salants.

On sait cependant que, dès le douzième siècle, les salinesde la Provence et du Languedoc étaient de véritables fiefs. En 1284, l'abbé de Psalmodi et le seigneur d'Uzès passaient une convention au sujet de leurs salines respectives. L'original

de cet acte, qui faisait autrefois partie des archi- . ves du monastère, est conservé dans celles de la préfecture du Gard ; et on y retrouve des indications fort précieuses pour l'ancienne topographie locale. Les seigneurs abbés et les barons d'Uzès y mentionnent les pêcheries, les étangs et les marais situés au sud d'Aigues-Mortes, qui portent encore aujourd'hui les mêmes noms qu'au douzième siècle, ce qui est une preuve évidente que la mer à cette époque ne venait pas plus qu'aujourd'hui battre le pied des remparts de la ville; ils décidaient en outre, en bons voisins, que les mesures, boisseaux ou setiers, employés dans leurs salines, seraient tous de même dimension ; ils stipulaient enfin que les ouvriers chassés de l'exploitation des uns ne seraient jamais reçus dans l'exploitation des autres.

C'était, on le voit, une coalilion de patrons; et la féodalité religieuse et militaire du moyen âge était en quelque sorte doublée d'une féodalité industrielle assez bien organisée.

Les premières salines de Peccais étaient trop • productives pour ne pas prendre bientôt un très grand développement. Le grand prieur de Saint- Gilles, qui était en même temps un des principaux dignitaires de l'ordre de Saint-Jean de

Jérusalem, possédait des terres un peu partout dans la région du bas Rhône ; il ne tarda pas à en convertir quelques-unes en salines qui ont conservé le nom de «salines de Saint-Jean», de même que celles situées entre les bras atterris des Rhônes morts s'appellent encore « salines de l'abbé », en souvenir du monastère de Psalmodi, auquel elles avaient longtemps appartenu. Successivement inféodées à divers particuliers, toutes les salines d'Aigues-Mortes finirent par passer sous la suzeraineté royale et constituèrent au quatorzième siècle un des reveîius les plus productifs de la couronne.

La mise en ferme des marais salants et les taxes exorbitantes sur le sel sont très certainement, de toutes les mesures de l'ancien régime, celles qui ont laissé dans le peuple les souvenirs les plus odieux. Et cependant une contribution fixe sur une matière aussi répandue et

dont la consommation est indispensable à la fois à la terre, aux hommes et aux animaux, aurait pu être, quelque modique qu'elle eût été, d'un rendement aussi sûr que facile, et devenir, au point de vuefiscal, le plus magnifique des impôts ; mais les excès du monopole et les vexations de toute nature commises par les «gabeliers» en firent bientôt le plus détesté et le plus impopulaire. Aujourd'hui encore, malgré les douceurs de la légistation actuelle, cette impopularité persiste dans toute sa force comme une rancune inassouvie du passé.

Les abus, en effet, dépassaient toute mesure.

Les premières salines du royaume étaient à peine constituées dans le midi de la France que des lettres patentes de Philippe F% datées de 1099, prescrivaient au sénéchal de Garcassonne de s'opposer à la vente des sels autres que ceux qui provenaient des exploitations royales. Saint Louis lui-même, malgré son esprit de justice, l'extrême modération de son administration et toute sa sollicitude pour le peuple, maintint la gabelle et n'en excepta que temporairement la ville d'Aigues-Mortes en vue de favoriser le commerce de son port privilégié et le développement de la cité naissante. ^Mais, en 1286, Philippe le

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Bel la rétc'iblit partout en France; et, bien que les ordonnances reconnussent qu'elle était « dure et moult déplaisante au peuple», elle subsista dans toute sa sévérité jusqu'à l'époque de la révolution française.

Les exactions étaient tellement révoltantes que le peuple se soulevait partout en armes. Soit que les salines fussent atfermées à des traitants, soit que les propriétaires des marais salants ne pussent vendre leurs produits qu'aux fermiers du roi, tout le sel recueilli dans le pays était entre les mains d'exploitants avides. Ceux-ci avaient un code spécial, des tribunaux particuliers, une force armée à leurs ordres. Les gabeliers avaient installé sur différents pointg du territoire des entrepôts, assignaient à chaque groupe de population, à chaque district à chaque famille la quantité de sel qu'elle était contrainte de tirer de ces greniers officiels moyennant un prix énorme et fixé sans contrôle, leur interdisaient le droit de revendre le sel superflu qu'ils étaient obligés de jeter, et prononçaient sans appel dans tous les procès qui naissaient sur cette matière.

Les populations étaient ainsi taxées arbitrairement à tant par tétc, obligées de recevoir

tous les trois mois une quantité de sel déterminée, presque toujours supérieure aux besoins de la consommation, qu'on leur apportait à domicile, à main armée, qu'il fallait payer immédiatement; et, si Ton contrevenait à ces règlements iniques, si l'on cherchait à échapper à celte implacable étreinte du fisc, les traitants avaient le droit de saisir les biens, d'emprisonner, de faire condamner aux galères, à des peines corporelles, et même dans certains cas à la mort.

« Un cri universel s'élève, écrivait Necker au roi Louis XVI au commencement de Tannée 1781, contre cet impôt en même temps qu'il est un des plus considérables revenus de votre royaume. Il suffit de jeter les yeux sur la carte des gabelles pour concevoir rapidement combien, dans son état actuel, il présente d'inconvénients et pourquoi, dans quelques parties du royaume, on doit l'avoir en horreur; » et le sage ministre, en présentant au roi son mémoire sur l'administration des finances de la France, mettait sous ses yeux une carte qu'il avait fait dresser et sur laquelle étaient indiquées les variations de prix du sel dans les différentes provinces du royaume.

Ces divisions étaient tout à fait arbitraires.

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On complaît alors des pays de grande gabelle, des pays de petite gabelle, des provinces franches, des pays dits « de quart bouillon » (approvisionnés par des sauneries particulières où Ton faisait bouillir, comme le faisaient autrefois les anciens Gaulois, du sable imprégné d'eau salée et dont les exploitants étaient tenus de remettre dans les greniers du roi le quart de la fabrication, ce qu'on appelait « le quaf t bouillon »), enfin des pays « de franc salé » où l'on faisait soit à des villes, soit à des corporations ou à des personnes qui occupaient de grandes charges, des distributions de sel tantôt gratuites, tantôt à un taux inférieur au cours général. Indépendamment de ces grandes divisions, il y avait une foule de distinctions de prix fondées sur des usages, des franchises, des privilèges et surtout des abus de toute nature, a Une pareille bigarrure, ajoutait Necker, effet du temps et de plusieurs circonstances, a dû nécessairement faire naître le désir de se procurer un grand bénéfice, en portant du sel d'un lieu franc dans un pays de gabelle, tandis que, pour arrêter ces spéculations destructives des revenus publics, il a fallu établir des employés, armer des brigades et opposer des pei-

nés graves à rexercice de ce commerce illicite. Ainsi s'est élevée de toutes parts dans le royaume une guerre intestine et funeste. Des milliers d'hommes, sans cesse attirés par l'appât d'un gain facile, se livrent continuellement à un commerce contraire aux lois. L'agriculture est abandonnée pour suivre une carrière qui promet de plus grands et de plus prompts avantages; les enfants se forment de bonne heure et sous les yeux de leurs parents à l'oubli de leurs devoirs; et il se préparc ainsi, par le seul fait d'une mauvaise combinaison fiscale, une génération d'hommes dépravés. On ne saurait évaluer le mal qui dérive de cette école d4mmoralité\ »

La contrebande armée était devenue en effet, suivant l'expression de Necker, une véritable^ carrière lucrative. Le célèbre Mandrin, le roué Valence, qui tint pendant si longtemps la campagne à la tête de bandes organisées, n'était qu'un général de contrebandiers qui opérait en grand contre les gens du roi ; et l'on sait que le corps de troupes, chargé de combattre l'armée quasi régulière des faux sauniers, était de près de vingt-quatre mille hommes, que son entre-

i. Necker. — Compte rendu au Roi du mois de janvier 1781 .

tien ne coûtait pas moins de 9 millions de livres de l'époque, que le faux saunage donnait Jieu, année commune, à trois mille sept cents saisies dans l'intérieur des maisons, qu'on se livrait souvent, pour protéger ou pour attaquer les convois de sel, à des combats meurtriers, qu'on arrêtait dans une seule année, comme contrebandiers, 2,300 hommes, 1,800 femmes, 6,600 enfants avec 500 voitures, 1,100 chevaux, que ces malheureux étaient traduits devant des tribunaux d'exception, que la contrebande du sel était placée au rang des crimes, que près de 1,800 hommes par an étaient condamnés à l'emprisonnement, que 300 étaient envoyés aux galères et que le tiers des forçats qui peuplaient hs bagnes et les arsenaux était composé de faux sauniers pris les armes à la main.

De pareils abus ne pouvaient durer longtemps, et la gabelle devait s'écrouler avec le vieil édifice social. Il est juste toutefois dédire, à l'honneur du sage et honnête ministre de Louis XVI, que l'abolition complète de tout impôt sur la gabelle fut un moment l'objet de ses rêves d'économiste ; mais il dut reconnaître bientôt l'impossibilité absolue de remplacer cette taxe indispensable aux finances de l'État par des

augmentations de taille ou des impositions d'une autre nature dans un pays épuisé depuis longtemps par la guerre et la famine. Il se contenta de proposer Tégalilé du prix du sel dans ♦oute la France, et c'était en fait le moyen le plus honnête et le plus sûr de détruire la contrebande intérieure et de couper court en même temps aux scandaleuses entreprises des fermiers et des traitants.

L'année 1789 arrivait. L'Assemblée nationale ne fit que reprendre le programme libéral de Necker. La 27 septembre, elle commençait à réduire le prix du sel dans les greniers ; et le 30 mars 1790 le décret d'abolition de la gabelle était solennellement accueilli par des cris d'enthousiasme et de reconnaissance dans toutes les parties du royaume.

De toutes les salines de la région de la Méditerranée, celles de Peccais étaient les plus pro-

ductives. Aujourd'hui encore, malgré les réductions considérables qu'a subies l'impôt sur le sel, elles donnent à l'État un revenu net de plus de 10 millions. D'après le compte rendu de Necker, la gabelle rapportait au roi 54 millions de livres, c'est-à-dire autant que l'impôt sur toutes les propriétés foncières du royaume. On peut évaluer que les salines d'Aigucs-Mortes valaient, alors comme aujourd'hui, le cinquième de toutes celles de France ; elles constituaient donc pour le roi un revenu de plus de 10 millions de livres, ce qui correspondrait à peu près à une valeur actuelle d'une trentaine vie millions.

On comprend tout l'intérêt que le pouvoir royal attachait non seulement au développement des salines, mais encore aux voies de communication qui permettaient aux fermiers d'écouler vers l'intérieur du royaume les produits de leur riche exploitation ; car la gabelle n'était pas perçue sur la quantité de sel produite dans les marais, mais sur celle qui était en fait vendue et expédiée au dehors. Cet écoulement, qu'on appelait alors la « voiture du sel »; n'était pas toujours commode dans la région marécageuse du bas Rhône. Les salines d'Aiguës-

Mortes étaient comme des bassins entourés par les méandres des nombreux bras du Rhône aujourd'hui atterris, et le transport du sel ne pouvait se faire qu'en remontant le cours du fleuve. Mais ce fleuve lui-même, qui semblait s'offrir pour faciliter les opérations du commerce, avait des caprices fréquents et des débordements terribles. Sans parler de ses crues ordinaires, qui devaient de temps à autre dégrader les digues de ceinture des marais salants, occasionner des ravinements et des atterrissements considérables et compromettre quelquefois la récolte de l'année, les chroniques de Provence et de Languedoc ont conservé, depuis l'année 1226, le souvenir de plus de trente inondations générales qui ont entièrement recouvert toute la plaine d'une véritable mer d'eau douce et chargée de limons ^ Il est facile dès lors de concevoir dans quelle situation devait se trouver la plaine comprise entre le Rhône et la mer, au moment de ces grandes crues. Les étangs envahis par les

1 . Voici les dates des principales inondations du Rhône qui, depuis l'année 1226 jusqu'à nos jours, ont causé les plus grands désastres : 1226-1545-1552-1355-1358-1453-1471-1554-1556- 1570-1580-1581 -1602-1674-1679-1694-1 706- 1711 rl715- 1747-1754-1755-1801-1810-1811-1827-1840-1841-1845-

eaux boueuses élaient entièrement bouleversés; les parties profondes étaient presque comblées par les sables et les limons ; et, sur certains points, la force du courant ou la puissance des remous pouvait créer des affouillements de plusieurs mètres, dont on retrouve encore la trace. Partout le sel récemment déposé était lavé, entraîné et perdu.

Sans doute, les débordements du Rhône, en recouvrant le sol de couches successives de limon, en dessalant d'une manière progressive tous ces terrains imprégnés d'eau de mer et par cela même impropres à la végétation, constituaient le meilleur et le plus sûr agent de fertilisation et pouvaient, avec le temps, transformer ces steppes incultes en excellentes terres arables ; çiais on se souciait peu alors d'améliorations agricoles à longue échéance, dont les générations suivantes auraient été les seules à profiter et qu'il aurait fallu payer peut-être au prix de la perle des salines, source féconde de revenu pour la couronne d'abord, pour les fermiers ensuite. Aussi ce fut bien moins pour défendre le territoire lui-même contre les inondations que pour conserver les salines de Peccais que François P' fit creuser à grands frais, en 1532, une

dérivation artificielle du Rhône qui rejetait toutes les eaux du fleuve à l'est, et qu'on appela« la grande brassière du Rhône ».

Le fleuve ne coula plus dès lors au sud de la ville d'Aigues-Mortes ; le nouveau lit, qui forme aujourd'hui là limite occidentale de la petite Camargue et sépare le département du Gard du département des Bouches-du-Rhône, fut appelé « le Rhône vif » ; son embouchure à la mer prit le nom de « Grau neuf, Graou naou », qu'elle a conservé *. Les bras délaissés du fleuve ne devinrent bientôt plus que des tranchées sans issue, remplies d'eau saumâtre et croupissante. Ce Rhône de François I", d'ailleurs, n'a pas tardé à subir le même sort; il n'est plus navigable depuis longtemps; les eaux y sont presque stagnantes. Le Grau neuf, oblitéré par les sables, ne s'ouvre à la mer que d'une manière intermittente, et lorsque des pluies persistantes ou des crues exceptionnelles ont fait gonfler

1 . Le Grau neuf ou Graou naou s'est depuis fermé, les eaux de la brassière du Rhône ayant pris leur direction vers TéLing d'Orgon, en partie comblé, où elles forment le Grau qui porte ce nom et qui n'est autre que Tembouchure du Petit Rhône actuel. — Voir, pour les détails de la construction du Graou naou, le Mémoire sur la ville WAigues-Mortes dans le manuscrit Esparron, 1777. Archives d'Aigues-Mortes.

les eaux de tous les étangs. Le Rhône vif est devenu à son tour un Rhône mort.

Ce Rhône vif longeait au sud et à l'est les salines de Peccais et permettait ainsi de les desservir avec la plus grande facilité. Un siècle et demi plus tard, vers 1680, on ouvrait au nord les canaux de Bôurgidou et de Sylve-Real. Les salines étaient ainsi défendues à la fois des inondations du Rhône par des digues de ceinture et entourées de tous côtés par des voies navigables : au sud et à l'est, par le lit artificiel du fleuve, à l'ouest et au nord par les canaux de Sylve-Real et de Bôurgidou nouvellement construits. Une écluse mettait en communicalion ces canaux et le Rhône vif; elle existe encore aujourd'hui et porte toujours ce même nom de Sylve-Real.

Cette disposition était très favorable à l'expédition des sels vers l'intérieur du royaume ; car

il n'existait point alors, il ne pouvait même pas exister matériellement de routes toujours carrossables dans un pays bas, entrecoupé de marécages, de fondrières, et balayé par les sables mouvants. Le Rhône élait la seule voie commerciale qui pût mettre le littoral en communication permanente avec le centre de la France.

Le grand marché des sels du midi était Lyon.

Dans les principales villes échelonnées le long du Rhône étaient établis des greniers destinés à l'approvisionnement des pays riverains. De Lyon, qui constituait l'entrepôt général, le sel était distribué en Rourgogne, dans l'Auvergne, dans le Dauphinéet dans presque toutes les provinces du centre et de Test. Il allait même à Genève et en Suisse. Les relations enire Lyon et les salines de Peccais étaient donc fréquentes, et la remonte du fleuve était la voie la plus naturelle, la seule praticable et pratiquée par les convois de sel.

Mais cette navigation n'était pas sans difficultés. Le lit du Rhône, entre la mer et Reaucaire, était sinueux et souvent encombré de bancs de sable. Les débâcles de glace, les basses eaux assez fréquentes, les tempêtes de mistral, qui font rage dans toute la vallée du

Rhône, étaient autant de causes de retard et même d'arrêt forcé. Les bateaux devaient quelquefois stationner pendant des semaines entières au milieu de leurs voyages, exposés à des danger de toute nature, non seulement pour les marchandises, mais aussi pour les conducteurs. Le a tirage du sel », depuis les lieux de production jusqu'à Beaucaire, était a lui seul plus pénible que son transport dans tout le reste du pays ; et cette opération lente, incertaine, soumise à des délais et à des interruptions dont les conséquences étaient souvent funestes, avait lieu tout d'abord sur de petits canaux qui contournaient les salines, dans un pays qui ne présentait qu'un dédale de flaques d'eau à peine navigables, presque toutes faciles à traverser à gué, masquées par des lisières de tamaris et de longues forêts de roseaux.

C'était plus qu'il n'en fallait pour tenter la cupidité et assurer l'impunité des faux sauniers ; et de fait, malgré la sévérité des lois, la contrebande du sel, qui était une opération des plus productives, s'exerçait autour d'Aigues-Mortes sur la plus vaste échelte. Les faux sauniers traversaient sans peine toutes ces petites roubines ; dès la chute du jour, un nombre consi-

dérable de balelets plats, légers, dont le tirant d'eau était à peine de quelques centimètres, glissaient en silence sur les étangs. Ce sont ces mêmes bateaux dont le type s'est conserve jusqu'à nos jours et qu'on emploie encore dans les chasses d'eau. Deux hommes les manœuvraient facilement; le transbordement de la marchandise prohibée av^^it lieu la nuit par une série de correspondances qui déjouaient la surveillance des gabeliers et de leurs troupes; et quelquefois même il était possible, lorsqu'il s'agissait de passer d'un étang dans un autre, de soulever à bras le petit esquif, de le transporter pendant quelque temps sur la terre et de continuer ensuite, sans avoir rompu charge, ce voyage aventureux, mais extrêmement lucratif. La configuration du sol se prétait d'une manière merveilleuse à toutes ces manœuvres, et la répression de la contrebande était presque impossible.

« On sait, écrivaient les intendants de la province en 1637, l'intérêt qu'a le roy d'empêcher le faux saunage. A grands frais, on y a employé jusques ici toute sorte de précautions et de moyens. Tout a été inutile. On peut même dire, dans l'état présent, qu'il est impossible d'y

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mettre ordre efficacement. La facililé que les faux sauniers ont de passer à gué les canaux d'Aigues-Mortes et les marais remplis de roseaux et de broussailles qui leur servent d'entrepôt et de retraite, leur donnent une sûreté à n'être pas découverts, ni môme poursuivis dans ces marais. Outre les salins de Peccais, la nature forme des sels dans la petite et la grande Camargue en divers endroits et principalement à l'étang du Yaquarès, qui est un terrain de deux à trois lieues de longueur. Quoiqu'on ait augmenté le nombre des gardes à cheval et qu'on se serve des troupes du roy, cependant le faux saunage augmente plutôt que de diminuer ^ »

Ce fut sous l'empire exclusif de ces préoccupations que prit naissance le projet d'une communication directe entre les étangs d'Aigues- Mortes et Beaucaire, sur le Rhône. Le desséche-

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