DU GARD
Les anciens bras du Rhône et de la Dui^ance dans la plaine d*Aigues- Mortes. — Cordons littoraux; leur formation ot leur succession. — Anciennes embouchures du Rhône. — La lagune d'Aigues-Mortes.
— Analogie avec les lagunes de Venise. — Le Grau du Roi. — Remparts d'Aigues-Mortes. — Prospérité du port au treizième siècle ; sa décadence. — Mouillage d'Aigues-Mortes. -^ Conditions nautiques.
Production houillère du Gard. — Sa prospérité continue ; son avenir.
— Rayon de consommation. — Concurrence des houilles anglaises. — La houille considérée comme fret de sortie. — Importation des minerais de fer. — Relations à établir entre Aigues-Mortes et le bassin houiller du Gard. Aigues-Mortes port charbonnier.
Le nom seul d'Aigues-Mortes, Aqudd Morlux, en dit plus que bien des descriptions et réveille tout naturellement à l'esprit l'idée de marécages.
Aucune ville n'est mieux nommée.
Aigues-Mortes se trouve, en effet, dans la zone d'inondation du Rhône et est encore entourée de tous côtés par les étangs, les dunes et les ba^-fonds qui constituent l'appareil littoral. Tout ce territoire aujourd'hui plus ou moins émergé, qui forme autour de l'ancienne ville de saint Louis une immense lande, à peu près déserte, a fait autrefois partie de la mer; et le grand diluvium du Rhône et de la Durance a comblé, dès l'origine de notre période géologique actuelle, le golfe primitif qui s'enfonçait jusqu'aux environs de Reaucaire et de Tarascon et dont les deux extrémités étaient la montagne de Fos en Provence et celle de Cette en Languedoc.
Par sa nature même, ce littoral de formation toute récente ne pouvait être que très instable. Les différents bras du Rhône et de la Durance ont divagué longtemps sur l'immense plainp de cailloux déposés par le déluge alpin ; les grandes eaux d'inondation se sont étendues sur cette nappe presque horizontale de matériaux roulés, y ont laissé des couches successives de sable et de limon; et tous ces sédiments entraînés aux embouchures se sont arrêtés devant la masse inerte des eaux de la mer.
Chaque siècle, chaque année, chaque jour, a vu ainsi augmenter le dépôt plusieurs fois séculaire de ces matières meubles charriées par le courant du fleuve ; de là une tendance naturelle de la côte à l'avancement.
Les vagues et les courants de la mer, de leur côté, produisent d'une manière incessante un effet inverse ; ils bouleversent et entraînent les terres à chaque instant déposées sur la plage; de là une tendance au reculement.
Ce double phénomène est continu ; il existe depuis un nombre incalculable de siècles et se produit encore sous nos yeux. Le fleuve nourrit la côte de ses alluvions, la mer la ronge et l'appauvrit. La forme du rivage est la résultante de ces deux actions contraires; mais, dans celle lutte de tous les instants, l'avantage doit rester au fleuve, et ratlerrissement l'emporte toujours sur la corrosion.
Des observations très précises ont permis d'établir que le Rhône, grossi de la Durance, charrie annuellement 21 millions de mètres cubes de matières minérales. Il est difficile de déterminer quelle est la proportion entre les matières minérales livrées à la mer qui restent attachées au sol sous forme d'alluvions, et celles qui sont emportées par les vagues et les courants pour se perdre dans les profondeurs éloignées delà côte; mais on peut, sans erreur sensible, admettre que le tiers, le quart au moins de ces sédiments ne dépasse pas la région des embouchures, arrêté par la masse des eaux de la mer. Il se forme alors un dépôt sous-marin qui augmente tous les jours de volume, finit par émerger audessus des eaux, reste comme soudé à la côte et aux berges du fleuve, et constitue en définitive le gain annuel de la terre sur la mer.
Les plaines d'Arles et d'Aigues-Mortes, l'île de
la Camargue, n'ont pas d'autre origine; et aujourd'hui encore nous voyons les embouchures du Rhône s'avancer chaque année de près de 50 mètres vers le large et augmenter ainsi la superficie du delta. La progression est donc continue; on peut la suivre pas à pas; et nulle part cet avancement de la terre n'est mieux accentué qu'aux environs d'Aigues-Mortes, où Ton distingue quatre cordons de dunes très nettement dessinés, tous parallèles entre eux et à la ligne du rivage, et qui marquent les anciennes limites de la côte aux siècles qui nous ont précédés*.
Dès l'origine de notre période quaternaire, le premier travail de la mer a été de clore pour ainsi dire son domaine par un bourrelet de matières meubles que le Rhône avait récemment déposées dans les eaux peu profondes.de la plage sous-marine. Derrière cette ligne de petites dunes, qui est le cordon littoral primitif et que la mer a renforcée de très bonne heure de manière à s'en faire une enceinte infranchissable, sont situés les lagunes et les marais. Ce pre-
1. A. SuRELL, — Mémoire sur Vamélioration des embouchures du Rhône f 1847. Note 15 sur la marche des alluvions du Rhône.
mier cordon littoral se trouve au nord d'Aigues- Mortes; c'est le massif jadis boisé, aujourd'hui trèséclairci, de la Sylve Godesque. Il commence aux plages de Mauguio et de Pérols dans le département de l'Hérault, traverse la Camargue au nord de l'étang du Valcarès, et vient se. souder à la montagne de Fos, dans le département des Bouches-du-Rhône. Il a détaché de la mer toute la plaine marécageuse qui se trouve au sud d'Arles et du village de Fourques, dont le nom furcay fourche, indique le point de diramation des deux bras du Rhône, et qui constitue les bas-fonds de l'ancienne rade intérieure de Saint-Gilles. Cette plaine fut jadis une grande lagune, longtemps navigable, que l'exhaussement séculaire du fond des marais a depuis transformée en lagune morte, et que l'agriculture a presque en entier conquise aujourd'hui, à l'exception de l'étang de Scamandre, dont le plafond est à près de 2 mètres au-dessous du niveau' de la Méditerranée (exactement de 1", 50 àl",90).
Dès qu'on a dépassé ce premier cordon littoral, si on continue à marcher vers la mer, on entre dans une large dépression de terrain , c'est l'étang de Leyran ou le Grand Palus ; les eaux en
sont plus salées que celles de l'étang de Scamandre et témoignent ainsi de la présence plus récente ou d'un séjour plus prolongé de la mer disparue. On franchit ensuite un deuxième cordon littoral, parallèle, au premier, et formé» comme lui, de dunes sablonneuses et incultes. De rares pins-parasols, quelques peupliers et une végétation souffreteuse et rabougrie, permettent de le suivre depuis Aigues-Mortes jusqu'aux étangs de la petite Camargue; c'est la seconde étape du rivage dans son mouvement séculaire d'avancement. Puis vient un troisième cordon qui présente les mêmes caractères et la même orientation et qui a isolé les étangs de la Marelte, des Gaïtives, de la Ville et du Roi. Une quatrième ligne de dunes enfin court le long de la plage actuelle, nue, stérile, mobile même sous l'action des vents et des tempêtes ; elle complète l'appareil littoral et a séparé du domaine maritime les étangs du Repausset et du Repos. C'est la dernière station de la mer, l'extrême barrière façonnée par les vagues, œuvre toute récente pour le géologue, mais qui, pour l'historien, remonte aux époques les plus éloignées et était, sinon complètement achevée, du moins en voie de
LA RÉGION DU BAS-BHOiN£. 6
formation plusieurs siècles avant l'origine de notre ère.
Aigues-Morles est située sur le deuxième cordon littoral, à cheval entre le Grand-Palus de Leyran et le groupe des étangs de la Ville et de la Marette. Le premier est au nord, les deux autres au midi. Ces longues lignes de dunes et les bas-fonds marécageux qui les séparent sont caractérisés par des flores tout à fait distinctes. Les pins d'Àlep, le peuplier blanc« les ailantes, le pin-parasol, demandent pour vivre que leurs racines pénètrent dans un sol imprégné d*eau douce ; et la pluie qui filtre à travers les dunes depuis longtemps dessalées entretient, à quel* ques mètres au-dessous de la surface, une humidité favorable à la végétation arborescente. L'eau des bas-fonds, au contraire, est saumâtre et queU quefois salée ; et la flore très pauvre de ces anciennes lagunes desséchées ne présente que des
joncs, des salicornes, des soudes au feuillage terne, aux fleurs indécises, à l'aspect maladif et étiolé.
11 n'est pas très aisé de déterminer aujourd'hui avec précision quelle était dans les siècles passés la situation respective du Rhône, des étangs et de la mer. On peut cependant regarder comme certain que, dans la période préhistorique, toute la plaine d'Aigues-Mortes, entièrement formée par les alluvions paludéennes et maritimes, était à peu près recouverte par les eaux mélangées du fleuve et de -la lagune.
L'étude géologique du sol démontre que les quatre cordons littoraux dont nous venons de parler ont détaché l'un après l'autre une nouvelle portion du domaine maritime. La mer a donc dû reculer peu à peu devant les alluvions du Rhône ; et il s'est formé successivement une baie ouverte, puis une baie fermée, enfin un marécage dont le fond s'exhausse chaque jour et deviendra, dans la suite des temps, une terre tout à fait émergée et cultivable.
Ainsi le premier cordon littoral, situé au nord de la ville d'Aigues-Mortes et qui forme le massif de la Sylve Godesque marque d'une manière fort nette la limite la plus ancienne du
rivage, bien antérieure aux plus hautes époques historiques connues. Sous l'action successive des ensablements produits par les vents du sudest, de nouvelles flèches de sable, tout à fait semblables aux lidi de l'Adriatique et formant trois nouveaux cordons liltoraux en avant du premier, ont isolé successivement les étangs de Leyran, de la Marette, des Gaïlives, de la Ville, du Roi, du Repausset et du Repos; et Ton verra très certainement dans les siècles futurs un cinquième lido qui fermera le golfe même d'Aigues-Mx)rtes. Ce dernier cordon littoral est même déjà en voie de formation ; il s'enracine à la côte, dans le département du Gard, sur la pointe de TEspiguette, dont Tavancement en mer a été récemment signalé par les mesures les plus précises, et viendra se souder à l'embouchure du Lez sur la plage de Pérols, dans le département de l'Hérault.
On ne peut, bien entendu, connaître que l'âge relatif de ces lignes de dunes, et on chercherait vainement à préciser l'époque exacte de leur formation. Mais ce que l'on peut nettement affirmer, c'est que, d'une part, le premier cordon littoral marque la limite extrême du domaine marilime aux temps les plus re-
culés, et que, d'autre part la plage actuelle, formée par le qualrième cordon, et qui porte encore aujourd'hui le nom de plage de Bour canety qu'elle portait au treizième siècle, existait bien antérieurement à cette époque et n'a pas subi depuis de variations sensibles. Ce nom de Boucanet, diminutif du provençal bouco et du latin bucca^ bouche, indique assez bien que là se trouvait l'une des embouchures du Rhône, probablement la plus occidentale de toutes, celle que Pline appelait la bouche espagnole, os hispaneme.
Il est même fort probable, sans qu'on puisse l'affirmer d'une manière précise, qu'à l'époque de saint Louis le quatrième cordon littoral ne formait pas, comme de nos jours, une ligne tout à fait continue. Des actes du douzième et du treizième siècle semblent indiquer que la plage présentait en cet endroit une grande coupure, un large grau^ qui permettait à la mer de pénétrer dans les étangs du Repausset et du Repos. Ces étangs, presque complètement atterris aujourd'hui par le Rhône, le Vistre et le Vidourle^ formaient alors une rade tranquille, abritée de tous les vents par les flèches de sable du cordon littoral en voie de formation.
Ils portent dans quelques actes anciens les noms caractéristiques de « Repos d'Aigues-Mortes ï> ou de « Repos de la mer » , désignation que l'on retrouve d'ailleurs en Provence, à l'ouest de l'embouchure du grand Rhône, dans la partie la plus tranquille du golfe de Fos.
Il serait peut-être imprudent d'être trop affirmatif dans de pareilles questions.
Tout ce que l'on peut dire, c'est que l'ancien Rhône, dépourvu de digues, ou tout au moins imparfaitement endigué, coulait alors librement à travers les étangs au-dessus et audessous d'Aigues-Mor tes, et que l'appareil littoral, qui est aujourd'hui presque partout émergé et dont les bas-fonds sont à peine couverts d'une tranche d'eau de quelques centimètres, se composait, à l'époque des croisades, d'une série d'étangs parallèles à la côte, tous profonds et navigables, communiquant entre eux par de larges passes et alimentés à la fois par le Rhône et par la mer *.
1. On peut se rendre compte de la variation des bras du Rhône et de la situation d'Aigues-Mortes par rapport au fleuve en consultant les cartes manuscrites de Gaspard Viégas (1583) et de fiartholomé Olives (1584), la collection des Portulans du seizième siècle de la Bibliothèque nationale, celle de la bibliothèque de TËcole de médecine de Montpellier, et toutes les cartes des seizième, dix-septième et dix-huilième siècles. .
C*était à vrai dire une mer intérieure ; et on peut juger de la profondeur de cette lagune au treizième siècle et de la rapidité prodigieuse avec laquelle elle s'est depuis colmatée par la présence d'une digue en maçonnerie qu'on appelle la Peyrade, véritable brise-lames construit en pierres de gros appareil, dont on voit les débris dans l'ancien étang du Repausset. Cette jetée défensive est encore apparente sur plus de 600 mètres de développement; elle a près de 8 mètres en couronne et est protégée du côlé du midi, c'est-à-dire du côté de la mer, par une ligne de pieux et des blocs d'enrochement qui ont quelquefois un volume dé plus de 10 mètres cubes. Un pareil ouvrage n'a pu évidemment être établi que dans une eau très profonde. Aujourd'hui la digue de la Peyrade est entourée de terres cultivables ; eu plusieurs endroits elle disparaît sous les alluvions. On sème et on récolte à la place même où naviguaient jadis les plus fortes galères de saint Louis et de Charles- Quint.
On voit donc que, si les lignes générales du pays étaient les mêmes que celles qui existent aujourd'hui, si les cordons littoraux étaient déjà formés à l'époque du moyen âge, la topographie générale de la zone maritime offrait de notables différences, au point de vue de la submersion, avec l'état actuel.
L'illustre monastère de Psalmodi, situé à 5 kilomètres au nord d'Aigues-Mortes, et dont les ruines sont entourées aujourd'hui de terres en pleine exploitation agricole et de marais rose- Hers, à sec pendant la majeure partie de l'année, était au huitième siècle une véritable île; on l'appelait insula Psalmodi. Ce n'est pas que les flots de la mer elle-même vinssent battre au midi, comme le disait l'historien Ménard, le petit monticule de diluvium sur lequel se profile encore la nef dégradée de l'ancienne église carlovingîenne; mais le Rhône et lesétangs l'entouraient
de tous côtés, et leurs eaux n'avaient pas encore déposé cette épaisse couche de limons qui ont fait tout autour de Téglise noyée dans la lagune une ceinture de champs, de terres arables, de prairies et de marais cultivés ^
Les navires de la Méditerranée ont pu, pendant toute la durée du moyen âge et même au seizième siècle, remonter dans le Rhône jusqu'à Beaucaire. en passant par Aigues-Mortes et par Saint-Gilles, au-dessus de toute cette plaine aujourd'hui exhaussée par les alluvions. Les nefs pisanes et génoises, qui faisaient alors presque tout le cabotage entre les ports de l'Espagne, de la France et de l'Italie, appartenaient à cette catégorie de bateaux qu'on appelait des « galères subtiles » et ne tiraient pas plus de 1™,60 d'eau ; l'accès des étangs qui entourent Aigues- Mortes et Psalmodi leur était donc très facile ; et l'historien Roger de Howeden, relatant la route que suivit en H9j la flotte anglaise qui alla joindre le roi Richard en Palestine, en côtoyant, de Lisbonne à Marseille, les rivages de la Méditerranée, pouvait" très bien mentionner « le port de Saint-Gilles, situé comme celui de