LES CONDITIONS TECHNIQUES
Étroitement lié à la structure géologique, le développement d’un bassin minier dépend en outre de trois facteurs : les conditions d'extraction, la nature juridique et les possibilités financières de
(1) H. E. Bôker, Die Kohlenvorräte des deutschen Reiches (The Coal Resources of the World. Toronto, 1913. Vol. III, p. 847).
l’entreprise, l'abondance et la qualité de la main-d’œuvre..Ce dernier facteur, il est vrai, ne peut être considéré indépendamment de la production, car il y à à chaque instant action et réaction entre l'extraction qui traduit, avec un retard plus ou moins grand, les dispositions du marché, et le mouvement du personnel. On étudiera donc d’abord les conditions techniques et juridiques avant de suivre, dans leurs variations parallèles, la main-d'œuvre et la production.
L'étude de la structure du bassin a montré que l'extraction est d'autant plus facile qu’on se trouve plus près de la voûte de l’anticlinal principal, ainsi que des dômes transversaux qui l’accidentent. Sur ces différents points, l’épaisseur des morts-terrains est faible ou nulle. À ce point de vue un ingénieur français, Lefèvre d’Hellancourt, pouvait écrire en 1803 : « Ce sont les plus belles mines de houille de l'Empire, les plus faciles à exploiter. »
Les morts-terrains font leur apparition à l'Ouest du Kôllertal; mais c’est surtout au Sud de la Sarre qu’ils prennent de l’épaisseur. Les puits situés à la lisière du Warndt doivent traverser de 50 à 200 mètres de grès pour atteindre le Carbonifère supérieur improductif, moins développé heureusement que dans la région d’Ottweiler. A l'Ouest de Saint-Avold, la puissance des morts-terrains met en question la « rentabilité » de l’entreprise. A Folschwiller, par exemple, on rencontre le houiller à 500-580 mètres de profondeur en moyenne, ce ‘ qui met le premier étage d’exploitation entre 600 et 700 mètres, mais on n’est encore que dans les flambants supérieurs. Si on veut arriver aux gras, beaucoup plus rémunérateurs, il faudra pousser au moins jusqu'à 1.000 mètres (1). On peut essayer de chiffrer approximativement la dépense. On estimait en 1930 que la construction d’un siège équipé pour produire un million de tonnes revient dans la région lorraine à 400 millions de francs. Pour payer des intérêts et amortir le capital, il faut réaliser un bénéfice net annuel d’au moins 20 millions de francs, soit 20 francs par tonne. Peu d'entreprises peuvent se flatter, à l'heure actuelle, d'atteindre ce chiffre. Il y a là une limite pratique à l'extension de la zone d'extraction.
Actuellement les puits en service ne sont pas très profonds. Les étages d'extraction se trouvent en Lorraine aussi bien qu’en Sarre compris en moyenne entre 300 et 600 mètres. Un seul puits (à Frankenholz 1) dépasse 800 mètres. Ce sont des conditions moyennes, sensiblement comparables à celles de nos mines du Nord et même plus avantageuses que celles des mines les plus récentes de Westphalie.
(1) Le sondage de Tritteling a été arrêté à 1.250 mètres, alors qu'il était encore dans les flambants supérieurs.
L’infériorité de la Sarre est ailleurs. Elle réside essentiellement dans la faible puissance des veines et dans l’irrégularité de leur allure (). On ne rencontre qu’exceptionnellement des veines de plus de 3 mètres, comme il en existe tant en Haute-Silésie. La plupart des veines exploitées en Sarre sont comprises entre 2 mètres et O m. 80.
En Lorraine, la puissance moyenne des veines varie entre { m. 20 (la Houve I) et 3 m. 30 (Merlebach). Des veines monstres de 6 mètres et plus, comme celles qu’exploite Sarre et Moselle (?), constituent un excellent moyen de publicité, mais elles n’offrent pas toujours les avantages qu'un profane pourrait imaginer. L'exploitation présente certaines difficultés techniques spéciales et les dangers d'incendie sont d'autant plus grands que la surface de charbon mise à nu est plus considérable. Toutelois elle compense ces inconvénients par des avantages incontestables. Seules les veines puissantes permettent de faire de la concentration en rassemblant 150 à 200 hommes sur une seule taille. Dans les couches minces on doit renoncer aux avantages des couloirs oscillants qui évacuent rapidement le charbon vers la voie de fond, parce que, les tailles progressant très vite, il faudrait changer de place les couloirs tout le temps. De plus, les veines minces se barrent fréquemment : le charbon est mêlé de schistes et le lavage s'impose, même pour les usages domestiques. Tout compte fait, les veines grosses ou moyennes sont d’un meilleur rendement (*).
Ces conditions sont encore aggravées par la fréquence des failles. Quand elles sont bien identifiées et de rejet connu, les failles ne constituent pas directement un obstacle à l'exploitation : elles délimitent seulement les champs des différentes mines.
Mais les failles connues s’accompagnent toujours de petits accidents imprévus qui interrompent brusquement la progression des tailles. Ils sont particulièrement fréquents en Moselle où, par suite de lirrégularité du gisement et du redressement des veines jusqu’à la verticale (Merlebach), l'extraction se présente dans des conditions difficiles. IL en résulte que, à qualité égale de personnel, on ne peut
(4) On n’envisage pas ici la nature des charbons. On verra plus loin que leur peu de variété, l'absence d’une gamme étendue dans les catégories offertes à la consommation, constituent un gros obstacle à leur écoulement.
(2) Le type en est la veine Frieda (flambants supérieurs) exploitée au puits V de Sarre et Moselle et qui atteint 45 mètres de puissance. En réalité, c’est un ensemble de veines plus minces rapprochées, dans la partie en dressant, par l’étirement des stampes stériles.
(3) Le rendement par mètre cube de surface déhouillée, qui était en 1931 de 3.600 kilogs brut à Merlebach, n’était que de 1.420 à la Houve.
pas demander au mineur sarrois le rendement qu’on obtient du mineur dans la Rubhr. L'exploitation est ici plus morcelée et se rapproche de celle de nos mines françaises du Centre si disloquées : conditions évidemment défavorables à la concentration comme à tout effort de rationalisation.
Même quand elles sont bien repérées, les failles sont des zones faibles où l’on doit renforcer les boisages, soigner le remblayage. Les mines sarroises sont particulièrement exigeantes à cet endroit (1). La plupart des grandes voies de fond sont cadrées en bois ou en fer, quelquefois bétonnées ou maçonnées. Une société comme Sarre et Moselle avec ses deux sièges consomme ainsi de 80.000 à 90.000 mètres cubes de bois et quelques milliers de tonnes de fer. Malgré le soin apporté aux remblayages les dégâts de surface sont inévitables. Ils sont particulièrement fréquents là où lexploitation est la plus ancienne, notamment dans la vallée du Sulzbach (?); mais ils s’étendent à la Lorraine. Plutôt que de payer sans cesse des indemnités, les sociétés houillères préfèrent acheter le terrain : ainsi Petite-Rosselle est en train d'acheter la ville de Forbach en détail. Enfin les failles favorisent les venues d’eau.
Celles-ci constituent une menace incessante pour les mines des deux bassins. Le seul fait que le terrain carbonifère affleure sur une grande étendue expose une partie des puits à être envahis par les eaux. Même là où existe une couverture de morts-terrains, la mine n’est pas à l'abri, soit parce que la couverture est perméable (et c’est le cas pour le Muschelkalk et le Grès), soit parce qu’elle est hachée de failles qui favorisent l’infiltration. Les puits en fonçage doivent être cimentés et toutes les mines ont à lutter en permanence contre les venues d’eau. À deux reprises, en 1912 et en 1933, le puits Folschviller a été, en cours d’installation, envahi par les eaux et complètement noyé. Néanmoins l’exhaure demeure en Sarre assez faible et elle ne constitue pas, à beaucoup près, un problème aussi inquiétant que dans les mines de fer du plateau de Briey où l'extraction ne peut se maintenir que par une lutte de tous les instants contre les eaux envahissantes. Dans les mines de fer on a quelquefois à faire face à des venues de 80 mètres cubes par minute, tandis que dans les puits sarrois ou lorrains elles ne dépassent pas en général 20 mètres
(1) Le remblayage est facile là où existe le Grès vosgien qui se prête parfaitement au remblayage hydraulique.
(2) Les verreries Vopelius à Friedrichsthal ont été en 1915 transportées à Saint-
Ingbert à la suite d’affaissements continus. Il y a là incontestablement une Jimite à la concentration géographique.
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cubes (1). En 1930, l’exhaure a été pour les mines de houille de Moselle de 39 millions et demi de mètres cubes, contre 100 millions dans les mines de fer du département.
La présence du grisoû n’est pas spéciale aux mines de la Sarre; on ne peut pas dire non plus qu’il y soit particulièrement à redouter. La plupart du temps, grâce aux lampes de sûreté, la présence du gaz est sans inconvénient et le nombre des accidents dus au grisou est très inférieur à celui des éboulements (?). Cependant, une imprudence peut toujours provoquer un accident. En 1931, une explosion de grisou à la mine de Maybach a coûté la vie à 100 mineurs, et elle avait été encore dépassée par la catastrophe de Reden qui, le 28 janvier 1907, avait fait plus de 150 victimes. Les mines lorraines ne sont pas épargnées. Plus spécial au Bassin sarrois est le danger des poussières parce qu’elles ont une forte teneur en matières volatiles. On y remédie par des arrosages et des chaulages fréquents. L
Ces dangers, s’ils n’interdisent pas absolument l’emploi des explosifs qui est courant dans les mines de fer, en limitent étroitement l'usage dans les mines de houille. Là l’abatage par explosif a été remplacé par l’abatage mécanique partout où le premier pouvait présenter du danger. Le piqueur déchausse la veine à la haveuse et l’abat soit au pic, soit au marteau. Malgré l'emploi généralisé de ces engins, on n'obtient jamais dans une mine de houille les énormes tonnages qui sortent chaque jour d’une mine de fer. Le mineur sarrois n’est donc ni le manœuvre qui foudroie de loin des quartiers de roche, ni le tâcheron courbé sur le pic, dont Zola a traduit puissamment la géhenne. Il suit la veine en aveugle, d’après les indications qui lui sont transmises, spécialiste de sa machine plus que du charbon.
Dans l’ensemble, ces conditions d’extraction représentent pour les mines de houille une bonne moyenne et la comparaison qu’ont pu faire les ingénieurs français avec notre Bassin du Nord est loin d’avoir été toujours favorable à ce dernier. Effectivement, les ren-
(4) Une partie de ces eaux sert au lavage des charbons. Pour les autres services (chaudières, bains-douches, distribution d’eau potable aux mineurs) il faut capter les nappes du Grès bigarré. L’eau est pompée et envoyée sous pression sur des points élevés (par exemple Güttelborn) d’où elle est redistribuée. Le volume des eaux captées par les Mines a atteint 14 millions de mètres cubes en 1930.
(2) La proportion des accidents mortels est inférieure à celle d’avant-guerre et plus basse que partout ailleurs dans le monde, Grande-Bretagne exceptée; encore l'écart est-il infime. La bonne formation professionnelle du personnel, l'institution de délégués ouvriers à la sécurité (Sicherheitsmänner), l'attention spéciale apportée par la Direction française des Mines aux dispositifs techniques de sécurité expliquent ce résultat. Cf. P. WazLzBrozck [154], Revue internationale du Travail, vol. XXII, noir :
dements en Sarre, aussi bien dans les Mines domaniales que dans le Bassin lorrain, sont très supérieurs à ceux de tous les autres bassins houillers français (1). L’impression change si on regarde du côté de la Ruhr, où sont les concurrents les plus directs : étendue du bassin, densité et puissance des veines, rareté des failles et des venues d’eau, concentration des tailles, toutes ces conditions sont nettement à l’avantage de la Ruhr. La structure géologique accentue l’infériorité où les mines de la Sarre se trouvent placées du fait de leur situation géographique, infériorité que leur mode d’exploitation aggrave encore.