C. — LA MAIN-D'ŒUVRE ET LE GENRE DE VIE DES MINEURS
La mine est antérieure au mineur, du moins au mineur de profession.
Les premières exploitations étaient entre les mains de paysans qui extrayaient la houille sur leur terre, comme la -pierre ou le sable, chacun pour soi. L’extraction semble avoir été interrompue pendant la belle saison (2). Il y avait des chercheurs de charbon (Kohlengräber), non des mineurs (Bergknappen), et le plus ancien recensement que nous ayons de la population du comté, la Türkenschatzung de 1542, ne mentionne pas la profession de mineur.
Cependant dé bonne heure des différences sont apparues entre la vallée du Sulzhach, où l'extraction du charbon était la ressource principale, sinon unique, des habitants et les autres régions où l’exploitation intermittente des mines n'avait pas modifié l’économie agricole. Un rapport de 1730 oppose les gens du Küllertal qui ne sont que paysans, et ceux de Dudweiler qui ont abandonné la charrue. L'auteur peint ces derniers en des termes qui témoignent qu'on n’était pas encore habitué au genre de vie industriel. « Il n’y en a pas trois dans la commune qui gagnent leur pain en cultivant leur champ. Les autres sont des”ivrognes, des pas grand'chose qui dépensent à l'auberge tout ce qu'ils gagnent (°). »
(1) Répartition des ventes de Frankenholz en 1930 :
Sarre, 60 %; Allemagne rive gauche du Rhin, 18,5 %; Allemagne rive droite, 5 %: France, 9 %; divers (Suisse, etc.), 8,5 GS
(2) Un règlement accordé par le comte de Sarrebruck en 1581 décide que les transports de houille n’auront lieu qu’entre la Saint-Martin et la Chandeleur.
(3) Cité par Hassracner [131], p. 52. Il est vrai qu’un autre rapport de 1756 indique que sur 54 ménages de Dudweiler, 17 avaient des champs.
Cette condition se généralisa quand, au début du xvirie siècle, commença l'exploitation en galeries souterraines. Une technique plus savante devenait nécessaire pour boiser les fendues, leur donner la direction et l’inclinaison convenables. Elle ne pouvait s’acquérir que par la pratique quotidienne des mêmes travaux. Le mineur, spécialisé, donc salarié, fait alors son apparition : une hiérarchie s’établit entre les fonctions de rouleur, de piqueur, de porion et par suite entre les salaires.
Depuis la fin du xvi® siècle, il existait à Dudweiïler une organisation des « chercheurs de charbon ». Au xvirre siècle, elle était devenue une corporation qui paradait aux grandes pompes. Lors de l'entrée du prince héritier en 1766, le chroniqueur de Sarrebruck nous montre les mineurs de Dudweiler défilant en habit de velours noir avec le bonnet à plaque d'argent qu’ils portent encore aujourd’hui. Mais ce n’était encore qu’une organisation locale.
C’est à la fin du xvirre siècle seulement que fut créée la première caisse mutuelle (Xnappschaft) dont la fondation atteste que les ouvriers des différentes mines avaient définitivement pris conscience de la solidarité de Jeurs intérêts. L’horizon du mineur s’élargit. Jadis membre d’une communauté agricole, il participe désormais à l’activité du bassin industriel. Sans doute il ne cessera pas pour cela de travailler aux champs; mais la culture est devenue pour lui une occupation accessoire, qui se rapproche de l’agriculture ordinaire par l’espace qu’elle prend, du jardinage par le temps limité qu’on lui consacre, une sorte de jardinage extensif.
Cette évolution de la profession de mineur, qui n’est pas spéciale à notre région, n'aurait qu’un intérêt historique, si elle ne s’était arrêtée en Sarre à un état intermédiaire où la vie agricole et la vie industrielle se pénètrent intimement : il est peu de régions minières demeurées aussi rurales. Cette situation est liée elle-même, à la fois cause et effet, aux caractères que présente la main-d'œuvre employée dans les mines. Il faut connaître ceux-ci avant d’exposer le genre de vie original du mineur sarrois.