HOMOGÉNÉITÉ ET STABILITÉ
Jusqu'au début du xrx® siècle, les Mines occupaient un très petit nombre d'ouvriers : 673 en 1811 pour les douze mines en régie, ce qui, pour l’ensemble des exploitations, représente certainement moins d’un millier de mineurs; tous habitaient dans le village le plus proche,
à portée de voix de leur chantier. Il ne semble pas qu’on ait jusqu’à cette époque fait appel à des spécialistes d’autres contrées, comme cela se pratiquait dans l’industrie du fer, où les forges s’enlevaient à prix d’or leurs meilleurs ouvriers.
De 1815 à 1850 on put encore se contenter de la main-d'œuvre des cercles voisins, notamment du cercle de Sarrelouis, dont les habitants couchaient dans des dortoirs et revenaient chez eux tous les huit ou quinze jours.
A partir de 1850, la production s’intensifie; aussitôt l'effectif s'élève, dans les mines prussiennes seulement, de 4.580 en 1850 à 12.159 en 1860, soit une augmentation de 165 %. On verra plus loin comment s’est rassemblée la masse d'hommes où les Mines ont trouvé les effectifs nécessaires. Il n’est pas douteux que la part principale revienne à l'excédent des naissances : en effet celui-ci, calculé d’après le taux de 1860 pour les deux cercles de Sarrebruck et d’Ottweiler, mettait chaque année à la disposition de l’industrie, dans les limites actuelles du Territoire, un apport nouveau de 3.600 personnes (1). Cependant il se produisait simultanément une émigration; d'autre part, on verra que le simple accroissement naturel de la population ne suffit pas à expliquer le chiffre atteint en 1913. Il faut donc qu'il y ait eu immigration.
Au début, on chercha d’abord à attirer des Allemands de la rive droite du Rhin et des étrangers. Des fonctionnaires de l'Administration des Mines furent envoyés en Thuringe, en Saxe, dans le Harz et en Bohême pour embaucher ces mineurs habiles que l’épuisement de gites métallifères jadis célèbres avait laissés sans emploi. Non sans déchet (les gens du Harz durent être rapatriés), un certain nombre d’immigrants se fixèrent dans le Bassin de la Sarre (?). Mais on n’a pas recommencé la tentative. À partir de 1868, les Mines ont renoncé à attirer en Sarre des ouvriers étrangers. Il n’y avait pas en 1913 41 %, d'étrangers dans le personnel employé par les Mines.
A partir de 1870, l'augmentation du personnel ouvrier dans les Mines se poursuit à un rythme moins fiévreux. Le taux d’accroissement (15,5 %, de 1871 à 1880, 26,5 % de 1880 à 1890, 40% de 1890 à 1900, 25 % de 1900 à 1913) demeure de loin inférieur au taux atteint entre 1850 et 1860. En même temps, le courant d’immigration se ralentit. C’est qu’il ne s’agit plus d'étrangers appelés à grands frais, mais de voisins, familiers avec la pioche ou la hache,
(1) Le taux d’excédent des naïssances Sur les décès était de 18 °/ environ avec une population totale de 200.000 habitants environ.
(2) On connaît encore aujourd’hui, à la mine Gerhard, les descendants de cette colonie tchèque qui comptait 96 mineurs.
et mûrs pour la naturalisation en terre sarroise : des Allemands de la rive gauche du Rhin pour la plupart, mineurs du Birkenfeld, bûcherons du Hunsrück, rouliers d’un peu partout, tous issus de ce prolétariat rural dont la situation n’avait fait qu'empirer depuis cent ans. L’Administration prussienne s’est préoccupée beaucoup moins d’attirer de nouveaux travailleurs que de retenir ceux qu’elle possédait ou qui lui venaient spontanément.
A cet égard, l'Administration française n’a rien changé. L enombre des ouvriers et employés était en 1913 de 56.000; il s’est élevé en 1927 à 74.000 pour être ramené, depuis la crise, au-dessous de 50.000. Mais, même à l’époque où l'effectif ouvrier atteignait le chiffre record de 74.000, la proportion des mineurs nés en France ou dans des pays étrangers n’a jamais dépassé 1 %. La pénurie de maind'œuvre était trop grande en France et surtout dans le Bassin lorrain pour que les Mines aient pu songer à recruter des ouvriers en Moselle.
Voici comment se répartissaient les ouvriers, au 127 décembre 1925, d’après leur pays d’origine (1) :
Nés en. Sarre er 581035 <01t:83,:11.% de leftectite Nés en Allemagne. . . . . . . . 10.902 — 15,67 — INÉSTENAETANCE RS NN &95 — 0,71 — AUtreSéTanrers MM AUS 1483 — 0,21 —
Le souci de recruter du personnel est une chose absolument inconnue aux Mines de la Sarre. En Sarre on est mineur de père en fils. Entrer au service des Mines est un honneur; le poste de mineur est aussi recherché que chez nous certaines places de tout repos. Comme l’effectif des mineurs s’est, depuis 1910, accru moins vite dans l’ensemble que la population totale, il y a même excès de demandes (?) et ce sont d’autres régions minières, celles d’Aix-la-Chapelle ou celles de la Rubr, qui profitent de cette surabondance de la main-d'œuvre. Ainsi s’est constitué un prolétariat minier à caractère local très accentué, le plus homogène et le plus stable de toute l'Allemagne.
La mine privée de Frankenholz n'offre rien qui la distingue des mines fiscales à ce point de vue (#). Il n’en est pas de même des charbonnages lorrains. Par leur forte proportion d’étrangers et par
(1) La statistique du personnel ouvrier d’après le recensement du 4er so 1931 ne contient plus d'indications sur le pays d’origine des mineurs.
(2) En 1910 le nombre des mineurs était de 50.000 pour une population totale de 650.000. En 1931 le nombre des mineurs était de 54.600 pour une population totale de 800.000. L’accroissement de ie population a donc été de 23 %, celui des mineurs de 10 0, seulement.
(3) Cependant elle a embauché en 1994 quelques mineurs polonais.
l'instabilité de cette main-d'œuvre, ils forment un contraste saisis sant avec le bassin prussien. Tandis que les deux sociétés de Petite- Rosselle et de la Houve, plus anciennes et indépendantes de la finance allemande, avaient cherché dès le début à recruter sur place leur personnel, la société de Sarre et Moselle avait, avant la Guerre, fait appel à des Westphaliens, à des Autrichiens et à des Hongrois. Ces éléments disparurent en 1919, remplacés par des Sarrois; mais comme ceux-ci préfèrent travailler dans les puits les plus proches de leur lieu d’origine, ceux de la Houve et de Petite-Rosselle, Sarre et Moselle dut embaucher des Polonais et des Italiens, voire des Kabyles et des nègres. Comme les besoins étaient urgénts (l'effectif dans l’ensemble des mines de Moselle est passé de 16.528 en 1913 à 30.092 en 4927) on n’y regardait pas de trop près. Dans les rues de Merlebach, c’était le même coudoiement hétéroclite que dans le Bassin de Briey, et pire gueuserie.
En 1927 la répartition du personnel ouvrier par nationalités était la suivante : Français : 44,1 % ; Allemands et Sarrois : 31,6 %; Polonais : 15,8 %,; Italiens : 2,1 %; Belges et Luxembourgeois : 020%: divers (Tchèques, Slovènes, Bulgares, etc.) : 6,2% (°). Cette maind'œuvre était, comme dans les mines de fer, très instable et le maintien d’un effectif constant nécessitait une embauche moyenne de 25 %.
Depuis, la crise a entraîné des licenciements qui ont ramené l’effectif total à 24.339 au 31 décembre 1931 (2). L'élément local ayant été moins touché, la proportion des Français s’est élevée à 48,1 %; celle des Sarrois (23,1 %) et des Allemands non Sarrois (8,8) demeurant inchangée. Les renvois ont porté sur les Polonais (passés à 43,3); les Italiens (1,6) et les autres nationalités (5,1).
Ainsi les houillères lorraines ont trois sources de recrutement : 10 la population rurale du Gau dont une partie se laisse attirer aux puits, à condition que le prix des abonnements de chemins de fer ne soit pas trop élevé; 20 les étrangers frontaliers, Sarrois ou Allemands, qui reviennent chez eux tous les jours ou toutes les semaines; 3° les étrangers embauchés dans leur pays d’origine (Pologne surtout) par les sociétés houillères et transportés en France par celles-ci. Les deux tiers d’entre eux arrivent sans avoir jamais travaillé aux mines et leur valeur professionnelle demeure médiocre.
L'élément le plus assidu et le plus satisfaisant à tous égards est constitué par les Allemands, Sarrois ou non. Sur les 5.204 (1931) mineurs sarrois travaillant en France, 1.212 sont domiciliés en France;
(1) L'Industrie minière en Alsace-Lorraine de 1924 à 1927 [138], p- 36. (2) Rapport du Service des Mines de la Moselle, 1932 [149], p. 29.
le reste dans le Territoire de la Sarre. Les Sarrois habitent les villages du Warndt voisins de la frontière et la rive gauche de la Sarre de Sarrelouis à Uberherrn. Les 1.984 mineurs allemands sont ou bien domiciliés en France ou bien domiciliés dans le cercle de Wadern et dans ce cas ils traversent le Territoire pour travailler en Lorraine. Cet emploi des Sarrois dans les mines lorraines constitue un des liens les plus forts entre le Territoire et la Lorraine, la main-d'œuvre sarroise étant aussi précieuse aux sociétés mosellanes que le travail offert est indispensable aux ouvriers sarrois, puisque les réserves du Warndt ne sont pas encore exploitées.
Quant aux autres colonies étrangères établies dans le Bassin mosellan, leur assimilation est difficile, parce qu’elles habitent dans des cités qui n’entretiennent que peu de rapports avec la population indigène, qui elle-même ne parle pas français. L’œuvre scolaire très remarquable de Sarre et Moselle n’a pas encore eu le temps de porter ses fruits. Du contact journalier entre tous ces hommes se dégage une langue commune, sorte de patois germano-polonais empruntant les mots techniques au français. Le type moral lui-même tend à devenir plus uniforme. D’une façon générale, la crise a renforcé l’assiduité. Néanmoins une différence profonde subsiste entre ce peuple en casquette des mines lorraines et les hommes qui, en Sarre, continuent de se rendre à la mine avec le chapeau de feutre et le gilet à double rangée de boutons des paysans.