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RENDEMENT ET SALAIRES

Cette différence entre les bassins de Sarre et de Moselle trouve son expression dans le rendement et, à un moindre degré, dans les salaires.

Le rendement (1!) des mineurs de la Sarre a toujours été inférieur à celui qui est obtenu dans les grands bassins allemands : il était de 803 kilogs en 1913 (pour le fond et le jour) contre 930 dans le Bassin rhéno-westphalien. Dans une large mesure le mineur sarrois n’est pas responsable de cette infériorité. L’abondance des failles et le morcellement du bassin en petites unités où la densité de charbon est en général assez faible augmentent la proportion des travaux . improductifs.

(1) Le rendement considéré ici est le rendement fond et jour, c’est-à-dire le quotient de la production nette (laquelle représentait en 1929 87,7 % de la production brute) par le total des postes d’ouvriers de fond et de jour.

Après une baisse profonde due aux privations de la Guerre, au défaut d'entretien et à l'introduction de la journée de huit heures, le rendement s’est relevé régulièrement depuis 1920 pour atteindre, en 1931, 900 kilogs et en 1933 plus de 1.100 (1). Ce chiffre demeure très au-dessous de celui de la Rubhr (1.536 kilogs en 1931) (2), mais nettement supérieur à ceux de la France (Pas-de-Calais 731, Nord 699, Loire 668, France entière 720 kilogs). L'augmentation est due à différentes causes qui ont joué successivement. Dans une période qui va de 1920 à 1924, il y a eu surtout effort plus intense du personnel stimulé par le paiement en francs. Au moment où le franc a commencé à se dévaloriser et où les conditions économiques sont devenues moins favorables, l'amélioration de l’outillage (particulièrement l'installation de compresseurs) a commencé de faire sentir son effet. En même temps la généralisation du système des grandes tailles constamment surveillées permettait l'emploi des mêmes méthodes que dans la grande industrie. D’autre part, les Mines de la Sarre, comme les autres charbonnages européens, pratiquent, depuis le début de la crise charbonnière, une exploitation dite « rationalisée » qui sacrifie les quartiers difficiles et concentre l’extraction sur les veines faciles et puissantes. Enfin, à partir de 1930, la crise s’aggravant, les Mines ont procédé à des licenciements qui ont porté le rendement en 1933 au chiffre record de 1.116 kilogs. Ce chiffre, il est vrai, dans la Sarre pas plus que dans la Rubr où il atteint la même année 1.600 kilogs, ne correspond pas à des conditions normales. L’amélioration du rendement réalisée depuis 1913 n’en est pas moins remarquable, car elle a été obtenue dans des conditions politiques délicates. Elle atteste, non seulement l’habileté professionnelle des ingénieurs français, dont le rendement dépend pour une grande part, mais aussi le tact avec lequel ils traitent une population étrangère et ce don de sympathie qui, dans l’ordre international, a la force souriante d’une vertu.

Chose curieuse, en Lorraine où les mêmes problèmes politiques ne se posent pas, l’évolution du rendement a été longtemps moins satisfaisante. Il était de 777 kilogs en 1913 par ouvrier (fond et jour); en 4929, il n’avait pas encore retrouvé ce chiffre (770). Cette diminution que le Rapport du Service des Mines en 1927 jugeait imputable au « handicap » de la loi de huit heures nous paraît dû surtout au remplacement de la main-d'œuvre austro-allemande par des ouvriers

(1) L’augmentation réelle est même supérieure à l'augmentation apparente à cause de l’abrégement de la journée de travail. Le rendement horaire est passé de 101 kg. 5 en 1913 à 142 kg. 7 en 1931.

(2) Calculé, il est vrai, d’après la production brute.

moins qualifiés. Les Mines domaniales de la Sarre avaient pu surmonter plus vite les difficultés résultant de la loi de huit heures parce qu’elles disposaient d’une main-d'œuvre déjà formée. On peut en tirer cette conclusion que le rendement, qui reflète exactement la valeur professionnelle du mineur dans des conditions techniques comparables, ne s'améliore que lentement, quand des années d’épreuve ou de prospérité ont attaché l’ouvrier à sa mine. Depuis 1929, l’amélioration a été aussi rapide en Lorraine qu’en Sarre et le chiffre de 1931 (950 kilogs) dépassait même celui des Mines domaniales. Ce résultat que le Service des Mines juge « artificiel par certains côtés » (1) est dû à la fois à la diminution de l’effectif ouvrier et au développement des moyens mécaniques.

Si le salaire était proportionnel au rendement, les mineurs de Moselle ne pourraient prétendre, en règle générale, qu'aux sept huitièmes du salaire de leurs camarades sarrois. Il s’en faut que la rétribution ait ce caractère d'équité mathématique (?). Avant la Guerre, c'était l'inverse qui se produisait parce qu’on manquait de maind'œuvre en Lorraine tandis que la Sarre recrutait ses ouvriers sur place et même en envoyait au dehors. Aujourd’hui l'emploi d’un grand nombre d’ouvriers sarrois en Lorraine devait fatalement conduire à une égalisation des conditions des deux côtés de la frontière. Les salaires sont bien légèrement supérieurs dans le Territoire de la Sarre; mais leur pouvoir d'achat est sensiblement le même qu’en Lorraine.

Les uns et les autres ont toujours été inférieurs à ceux de la Ruhr. Le besoin de main-d'œuvre n’a jamais été, dans l'Allemagne du Sud- Ouest, aussi pressant qu’en Westphalie où les gros rendements permettaient aux charbonnages d’attirer les ouvriers par des salaires supérieurs.

Cette situation s’est modifiée depuis la Guerre à l’avantage des Sarrois. D’après une statistique de l'Administration des Mines du 5 janvier 1929 (3), le salaire normal d’un mineur de la Sarre n’était plus inférieur à celui d’un mineur de la Ruhr que pour la catégorie des piqueurs; pour toutes les catégories du fond ou du jour, l’avantage est passé à la Sarre.

Par rapport aux autres bassins français, la Sarre peut se considérer comme encore plus favorisée. Depuis 1920, les salaires normaux

(1) Rapport du Service des Mines de la Moselle, 1932 [149], p. 41.

(2) On a négligé ici le détail des conventions sur le salaire, avec la distinction des catégories de mineurs, la combinaison du salaire fixe et du salaire variable, etc.; tous détails qui peuvent bien être particuliers aux Mines domaniales sans être propres à la région sarroise.

(3) WaezBrorcx [154], p. 59.

ont toujours été en Sarre supérieurs à ce qu’ils étaient dans le Nord et le Pas-de-Calais, et cela bien que la statistique officielle attribue au Territoire un chiffre index toujours inférieur à celui de Paris et sensiblement égal à celui de Strasbourg (1).

Salaires journaliers moyens, en francs (indemnités familiales comprises)

en 1931.

Nord Pas-de-Calais Moselle Sarre Ouvrier moyen du fond. 38,47 38,92 43,02 43,08 Ouvrier moyen du jour. 30 29,69 30,68 39,21

On notera que l'écart entre la Sarre et la Moselle, insignifiant pour les ouvriers de fond, est très prononcé pour les ouvriers de jour; en Sarre les salaires des différentes catégories sont presque nivelés tandis que, dans les autres bassins, les ouvriers du fond sont fortement avantagés. Cela résulte de l’existence en Sarre d’une industrie sidérurgique susceptible de disputer aux Mines leurs ouvriers qualifiés travaillant dans les ateliers ou aux machines. Les Mines ont donc établi la parité de salaire avec la métallurgie lourde pendant les années de prospérité; la crise venue, l’industrie privée a baissé ses salaires; mais les syndicats de mineurs se sont toujours refusés à ce que les ouvriers de jour subissent une réduction plus forte que leurs camarades de fond. Il y a là un handicap sérieux pour les Mines domaniales, en face de leurs concurrentes lorraines.

On aurait tort de s’imaginer que le maintien des salaires en Sarre à des taux relativement élevés est toujours synonyme d’aisance dans les familles de mineurs. Le taux moyen du salaire n’est pas seul à entrer en ligne de compte : il faut -faire intervenir le nombre de journées de chômage. En 1932, les mineurs de la Sarre ont chômé 74 jours par an, soit le quart d’une année de travail. La prospérité des premières années d’après-guerre a fait place dans beaucoup de foyers à la gêne ou à la misère. Cependant, là encore, la Sarre semble avoir été moins touchée que d’autres bassins houillers, la Ruhr par exemple.

La Sarre est une des régions industrielles de l'Allemagne où le mouvement syndical s’est produit le plus tardivement. Alors que les Trade-Unions apparaissent en Angleterre en 1833, et que les syndicats libres (Hirsch-Dunker) existaient en Allemagne avant 1870, il

(1) Wirtschaftzahlen publiés par le Service statistique du Territoire de la Sarre. Il s’agit des indices calculés pour 13 denrées de consommation courante d’après la méthode de la Statistique générale de la France et pour 72 articles d’après la méthode de la ville de Strasbourg.

faut attendre 1885 pour voir le Syndicat des mineurs allemands (Alter Verband), dont le siège est à Bochum, recruter ses premiers adhérents en Sarre; et le mouvement ne prit de racines profondes dans la population que vers 1894, lorsqu'il eut acquis un caractère confessionnel. Ce sont les prêtres catholiques qui ont formé les ouvriers à la vie syndicale (1) : à une époque, qui n’est pas encore très éloignée, ils faisaient figure, dans une Prusse féodale, d’esprits forts et d’agitateurs suspects. Aujourd’hui encore, ils sont les chefs les plus écoutés. Le syndicat libre et le syndicat chrétien (ce dernier comptant actuellement plus de cotisants que le premier) groupent plus des deux tiers du personnel et plus des neuf dixièmes des syndiqués. Le syndicat communiste ne comptait en 1931 que 1.500 membres. Les communistes ont leur place forte dans la vallée du Sulzhbach, c’est-àdire dans la région la plus anciennement exploitée, comme si une longue habitude du travail de la mine avait accumulé plus de rancœur; en fait parce que les jardins y sont plus petits, les maisons plus mesquines, la vie plus grise que dans les campagnes du Kôllertal et de la Haute Blies : on ne promène pas le drapeau rouge au milieu des champs. Mais nulle part les extrémistes ne sont assez forts pour contrecarrer l’action des autres organisations. D'ailleurs, les conditions traditionnelles sont bouleversées aujourd’hui et l’on assiste, depuis l'établissement du régime national-socialiste dans le Reich, à une éclipse de la vie syndicale en Sarre.

L'originalité de la Sarre est moins dans la force de ses organisations syndicales, chrétiennes ou non, que dans l’existence d’une institution de caractère corporatif, à laquelle le mineur sarrois témoigne le plus vif attachement : la Knappschaft. On désigne ainsi une organisation de secours mutuels qui remonte à 1797. Elle perçoit des cotisations et sert à l’ouvrier mineur une pension quand il prend sa retraite. En outre, elle consent des prêts hypothécaires à ceux qui veulent faire bâtir une maison. La Xnappschaft est gérée par les ouvriers euxmêmes, et avec la plus grande sagesse. Rien ne ressemble moins à un meeting qu'une réunion des anciens de la Xnappschaft. Autour des verres qui se vident lentement, c’est un silence respectueux et somnolent; si parfois des voix s'élèvent et s’échauffent, les hommes restent assis placidement.

Si tant d'hommes dont l'existence est rude s'accordent pour la trouver supportable, ce n’est pas seulement parce qu’ils sont de nature docile et résignée, c’est parce que l'exploitation du travail humain est ici moins intense; c’est aussi parce que le mineur sarrois

(1) P. Kierer [133].

aime sa profession et qu’il se sent par elle retenu au coin de terre où ont vécu tous les siens. Il garde comme une relique le shako à plumes et le dolman à brandebourg que les vieux mineurs de Dudweiler arboraient déjà à l'entrée du prince Louis en 1766. Qu’une fête ou une catastrophe oblige la corporation à figurer dans un cortège, et le mineur endosse la tenue de ses anciens (planche XX B). Quand des hommes, à cent cinquante ans d'intervalle, portent le même uniforme, et trouvent à le porter la même fierté, le cœur n’a pas beaucoup changé.

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