LA PRODUCTION DE GAZ
Tandis qu’on a longtemps, et non sans exagération, tenu le charbon sarrois pour impropre à la fabrication du coke métallurgique, on a reconnu de bonne heure sa convenance spéciale pour la fabrication du gaz d'éclairage.
On obtient celui-ci de deux façons : soit en traitant le charbon dans des usines spéciales, soit en récupérant les gaz qui se dégagent des fours à coke, gaz qui ont une haute puissance calorifique et éclairante. Dans les usines à gaz, les gras de la Sarre sont particulièrement appréciés : leur haute teneur en matières volatiles, leur rendement élevé en gaz (275 m° par tonne) les font rechercher à l’égal des meilleures sortes de Newcastle. Maïs le gaz ainsi obtenu revient
cher parce que le coke d’usine à gaz est sans valeur métallurgique.
Aussi lui préfère-t-on de plus en plus le gaz de cokerie. On évalue en Sarre à 450 mètres cubes par tonne de coke la quantité
de gaz de cokerie récupéré. Cela représente, pour une production de coke de 1,7 million de tonnes (4932), un total de 758 millions de mètres cubes de gaz. Les forges en prennent les neuf dixièmes pour leurs besoins propres : il reste encore au moins 75 millions de mètres cubes disponibles pour la consommation domestique ou industrielle, et ces disponibilités augmenteront très vite dès que la production de coke des forges sarroises aura retrouvé le chiffre de 1930 (2,5 millions de tonnes). Or, l’utilisation d'énormes quantités de gaz ne peut se faire sur place, au voisinage des forges : il faut le transporter à distance.
On conçoit qu’il puisse être plus économique de payer une fois pour toutes des canalisations que de faire circuler chaque jour des trains sur une voie ferrée. Les premiers essais de transport de gaz à longue distance datent, en Europe, de l'après-guerre et ils ont pris dans la Rubr, après 1924, une soudaine ampleur. Un certain nombre de mines se sont outillées pour transformer en gaz toute leur production charbonnière; dès maintenant les canalisations de la société Ruhrgaz ou de la société Thyssen relient Hamborn à Barmen et Lennep, Hamborn à Wesel et à Emmerich, Eschweiïler et Aïx-la- Chapelle à Cologne. On projette de les étendre jusqu’à Francfort.
L'extension de ces conduites de la Ruhr jusque dans Allemagne du Sud constituait un danger manifeste pour la Sarre qui approvisionne un certain nombre d'usines à gaz de la rive droite. Aussi n'est-il pas étonnant que les Sarrois aient conçu, à la fois, comme défense et comme moyen de rationalisation, le projet d’avoir leur système de canalisations.
Depuis 1905, les forges de Brebach et de Vülklingen fournissaient le gaz d'éclairage aux localités voisines et, depuis 1910, à Sarrebruck. Ces fournitures se sont développées depuis la Guerre parallèlement à la production de coke dans le Territoire; un réseau de canalisations à petite distance à été posé qui, à l'heure actuelle, dessert une centaine de localités, d’Ottweiler à Sarrebruck, de Sarreguemines à Dillingen. En 1932, sur une production vendue de 71.500.000 mètres cubes, les usines à gaz du Territoire n’ont fourni que 9 millions de mètres cubes; le reste provient des cokeries.
A l'intérieur du Territoire même, il serait sans doute possible d'augmenter les débouchés puisque plus de la moitié des localités n’ont pas l'éclairage au gaz et que trois ou quatre usines seulement, forges de Homburg, verrerie de Fenne, usine de tuyaux de Bous, utilisent le gaz de cokeries. Mais une extension des conduites dans le Territoire lui-même, en dehors de la région de forte concentration industrielle, ne serait pas avantageuse parce que la population est beaucoup trop dispersée. Si l'on veut utiliser à plein toute la capacité
RÉG. IND. SARROISE : Pip>
de production des forges, il faut leur chercher des débouchés en dehors du Territoire; il faut leur assurer la clientèle des grandes villes allemandes de la plaine du Rhin.
Ce projet a reçu un commencement de réalisation par la constitution, en juin 1929, d’une société, la « Saarferngaz », chargée d'étudier tous les plans de distribution de gaz qui intéressent la Sarre. Jusqu’à présent, seules les grandes forges (sauf Dillingen), les cercles et les municipalités en font partie; les Mines demeurent à l’écart et elles y resteront sans doute jusqu’à ce que la Sarre ait reçu son statut définitif.
La Saarferngaz n’en a pas moins agi efficacement comme si la Sarre était dès maintenant en état de fournir du gaz à l'Allemagne du Sud et elle s’est fait reconnaître par son rival direct, la Ruhrgaz, une zone d’approvisionnement en gaz correspondant à peu près à la zone de vente des charbons sarroïs. L’enjeu de la lutte était la fourniture du gaz à une région ayant Francfort comme centre et dont les intérêts étaient entre les mains d’une société intercommunale hessoise de redistribution, la Jekoga. Sous les auspices du gouvernement prussien, un accord est intervenu en août 1929 entre la Zekoga, la Ruhrgaz et la Saarferngaz. L'Allemagne de l’Ouest a été partagée en trois zones. La première, limitée à l’Est par une ligne Neuerburg (Eïfel), Bullay (sur la Moselle), Munster (sur le Stein), puis par la frontière de la Hesse rhénane jusqu’au Rhin et enfin par le cours du Rhin jusqu’à la frontière française, constitue le domaine réservé à la Sarre. La seconde zone comprend la Hesse-Nassau, ainsi qu’un prolongement des districts fédérés de la Hesse-Cassel, la Bade et le Wurtemberg (la Bavière demeurant en dehors de laccord). Elle constitue un territoire mixte où l’approvisionnement en gaz est assuré conjointement par la Ruhr et par la Sarre. Les proportions prévues varient suivant les lieux et suivant la consommation; mais elles doivent tendre à se rapprocher du rapport 3 pour la Ruhr à 2 pour la Sarre. Enfin, la troisième zone, comprenant les régions situées au Nord des deux premières, est réservée à la Ruhr.
Manifestement, l’industrie rhéno-westphalienne s’était taillée la part du lion. Dans la zone mixte, elle s’était fait attribuer des contingents toujours supérieurs à ceux de la Sarre; elle laissait à sa rivale une zone pauvre en grandes villes, donc difficile à desservir économiquement.
Pourtant, il ne suffisait pas à la Sarre de se faire reconnaître le droit de fournir du gaz en Hesse ou en Bade; il fallait encore qu’elle fût en mesure de le fournir à un prix aussi avantageux que les usines locales ou que la société de la Rubr. Or, si les Sarrois ont pour eux le
fait que leur gaz sera un sous-produit de cokerie, revenant au producteur à bas prix, tout leur reste à faire en matière de canalisation, tandis que la société westphalienne a déjà exécuté une partie des travaux. À peine signé, cet accord de 1929 est devenu caduc par le fait que les grandes villes de la deuxième zone, Francfort, Mannheim, Karlsruhe, dont l’orgueil municipal, nourri de traditions et d’histoire, supporte impatiemment la tutelle de ces parvenus que sont les bassins houillers, protestèrent contre le monopole que cet accord constituait, en fait, au bénéfice de la Ruhr et de la Sarre et réclamèrent une distribution du gaz « régionale », en d’autres termes l'alimentation de l'Allemagne du Sud-Ouest par quelques grosses usines à gaz locales.
La crise économique donna le dernier coup à l’accord de 1929. Alors qu’il prévoyait une fourniture de 50 millions de mètres cubes à la Hekoga, celle-ci ne put en prendre en 1930 que 11 millions. Dans ces conditions, la distribution de gaz à longue distance serait désavantageuse aussi bien pour la Ruhr que pour la Sarre. De leur commune déconvenue profite un troisième larron, la ville de Mayence, qui continue de fournir le gaz à la région hessoise, en attendant des temps meilleurs.
La Sarre n’abandonne pas du moins ses visées sur le Palatinat. Cest sur lui que l’on compte pour dédommager la Sarre de ses déceptions. Le grand tronc gazier est déjà posé entre Neunkirchen et Homburg et il doit être incessamment prolongé le long de la dépression de Landstuhl, jusqu’à Kaiserslautern; un embranchement, se détachant à Homburg, desservira Pirmasens, Landau et Spire. Le gaz sera fourni par les cokeries d’Altenwald et de Neunkirchen (1), les plus rapprochées du Palatinat. Cependant des contrats d'échange ont été passés entre toutes les forges affiliées à la Saarferngaz pour que tous les producteurs forment une masse commune, de sorte que la répartition des gaz de telle ou telle forge dépendra moins des facteurs géographiques que des besoins se manifestant à tel ou tel endroit. L'unité de production n’est plus l’usine, mais le groupe d’usines travaillant en connexion.
11 subsiste pas mal d’incertitudes autour de ces projets. Le Palatinat montre peu d’empressement à se lier à la Sarre dont il juge les prix trop élevés. D’autre part, il ne constitue pas, à lui seul, un débouché suffisant. La consommation du Palatinat et de Mannheim, en période
(1) C’est pour emmagasiner ces gaz destinés à l'exportation qu'avait été construit le gazomètre de Neunkirchen qui a explosé en février 1933. CɰR: Capor-Rey, La catastrophe de Neunkirchen et la distribution du gaz sarrois à longue distance (Ann. Géo., 15 mai 1933).
normale, est évaluée à 80 millions de mètres cubes par an; or, la substitution, dans la proportion de 20 %,, des gaz de hauts fourneaux aux gaz de cokerie pour le chauffage des cokeries, opération parfaitement réalisable et déjà inaugurée dans certaines forges, libérerait, à elle seule, 310 millions de mètres cubes de gaz d’éclairage (1). Ainsi la Sarre retrouve à écouler son gaz en Allemagne les mêmes difficultés qu’elle éprouve à y placer son charbon. *
Il faut rappeler qu’on n’a envisagé jusqu’à présent que l’utilisation du gaz des forges. Il est bien évident que rien ne s’oppose à ce que les Mines se transforment en producteurs de gaz, le jour où leur statut sera fixé définitivement. Mais que deviendra dès lors l’avantage escompté par la Sarre du fait que le gaz fourni par elle doit être un sous-produit de cokerie? Si les débouchés des gaz d'industrie sont déjà difficiles à trouver dans les régions agricoles qui entourent la Sarre, on se demande ce qu'ils pourront être pour les gaz de mines.
La même remarque s’applique aux mines lorraines. Sarre et Moselle vient de poser la canalisation qui doit alimenter Sarreguemines avec le gaz de sa cokerie de Merlebach; mais en dehors de Sarreguemines et peut-être de Saint-Avold et de Forbach, il n’existe pas de débouché intéressant sur place. Quant à vendre du gaz dans les bassins de Thionville ou de Briey, il n’y faut pas songer tant que les forges lorraines n'auront pas écoulé toute leur production surabondante.
Les charbons susceptibles de cette utilisation sont ceux qui appartiennent à la catégorie des gras. Dès que la teneur en matières volatiles s’abaisse, ou quand le charbon donne une proportion de cendres trop élevée, il devient plus économique de le brûler et de transformer l’énergie thermique en énergie électrique.