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F1G. 27.— LES FORGES EN ACTIVITÉ AU DÉBUT DU XIX® SIÈCLE

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minerai placé sur un foyer creusé en terre devenait pâteux et s’agglomérait sans se fondre en une loupe qui était ensuite battue au marteau; plus tard en deux temps : fusion du minerai dans un haut fourneau, puis affinage de la fonte ainsi obtenue au cours d’une seconde fusion. Or aucun de ces deux procédés ne comportait l'emploi de la houille : dans le haut comme dans le bas fourneau, on brûlait uniquement du charbon de bois. Pendant des siècles, la houille n’a été employée que dans la métallurgie artisanale : maréchaux, serruriers, cloutiers; mais ceux-ci n’ont jamais été spécialement nombreux dans la région.

Dans la deuxième moitié du xvine siècle, l'emploi de la houille s’étendit quelque peu : elle était couramment utilisée pour l’affinage dans les fours à reverbère et dans les aciéries. Mais l'opération fondamentale, la fusion du minerai, se faisait toujours au bois. On verra plus loin avec quelles hésitations et quel retard la métallurgie sarroise a adopté la fusion au coke. La forge de Neunkirchen, qui existait déjà au début du xvir® siècle, n’a commencé à charger ses hauts fourneaux partiellement au coke qu'aux environs de 1830 et la proportion de coke n’a dépassé celle de bois qu’en 1842. Geislautern et Dillingen ont eu leurs hauts fourneaux au coke respectivement en 1840 et 1865. La houille n’a donc joué aucun rôle, à l'origine, dans la localisation de la métallurgie.

En face de ce fait bien établi, on ne peut cependant négliger quelques indices qui tendraient à prouver le contraire. C'est dans la région où affleure le charbon, près de Dudweiler, qu’on a trouvé les restes de la plus ancienne métallurgie, des tas de scories (Æeidenschlacken) rapportés par les uns à l’époque gallo-romaine, par les autres au Moyen Age. Des forges existaient au début du xv® siècle à Wiebelskirchen, Schiffweiler et dans le Sinnertal, c’est-à-dire au Nord et à l'Ouest de Neunkirchen, et dans un document de 1430 le nom de ces forges (Ysenschmilte) se trouve à trois reprises associé à celui des mines de houille. Enfin le contrat d’affermage de la forge de Geïslautern, en 1572, autorise le fermier à extraire de la houille dans le voisinage. La houille a donc joué un rôle, dès l’origine, dans le travail du fer; toutefois, il est probable qu’elle ne servait pas à la fusion du minerai, mais seulement à l’affinage de la fonte (1). Le fait essentiel, confirmé par l'étude des autres régions métallurgiques, est que l'immense majorité des forges durent leur fondation à la présence sur place de minerai et de bois.

Le minerai de fer existe dans presque toutes les formations géolo-

(1) Cependant le maître de forges H. RôcaLiNG admet qu’on à pu, au XV° siècle, fondre du minerai avec la houille ([19], p. 169).

giques de la contrée : petits filons d’hématite, pisolithes mélangés aux limons du Muschelkalk, analogues au « fer fort » des côtes de Moselle, concrétions en plaquettes éparses dans le Grès bigarré, rognons de sphérosidérite inclus‘ dans les argiles permiennes de Lebach; minerai spathique du ;Carbonifère, intercalé au milieu des veines de houille; sans parler: des filons qui se rencontrent dans le Hunsrück et qui sont analogues aux autres gîtes du Massif Schisteux Rhénan. Les premiers forgerons trouvaient du fer partout; on ouvrait une mine comme une carrière, petite excavation facilement ouverte, aussi vite bouchée.

Mais tous ces gisements avañent ce trait commun d’être peu abondants et de faible teneur : le rendement en métal était souvent inférieur à 20 %,; le plus riche, celui de Gresaubach (au Nord de Lebach), donnait à peine 25 %. D'autre part, ces minerais contenaient des impuretés qui rendaient le fer « aigre », c’est-à-dire cassant.

Pourtant ce sont ces minces gisements qui ont attiré l’industrie à l'endroit où nous voyons aujourd’hui les plus puissantes forges. GAYoT et HerLy (1) ont très bien montré que l'extraction du minerai de fer à Dillingen est antérieure de cent ans à la fondation de la forge; le minerai était d’abord transporté soit à Remeldorf, soit à Geislautern. De même on peut affirmer que la découverte de gisements de fer fut à l’origine des forges de Geislautern, Fischbach, Bettingen, Nonnweiler, etc.

Au milieu du xvine siècle la production des forges étant devenue plus importante, les gisements situés au voisinage de l’usine ne suffirent plus et on commença de chercher plus loin. Chaque forge s’assura alors deux sources d’approvisionnement : la mine annexe de l'usine, généralement située dans une forêt et d’où le minerai était extrait en vertu d’une autorisation figurant au bail de la forge (2), et une mine plus éloignée qui fournissait du minerai à forte teneur. Aïnsi ia forge de Saint-Ingbert, une de celles sur lesquelles nous sommes le mieux renseignés (%), a dû employer dès sa fondation du minerai étranger que l’on faisait venir de la seigneurie d’Illingen, non sans tracasseries à la traversée du territoire sarrebruckois. Mais la mine d’Illingen fut vite épuisée. Tous les regards se tournent alors vers les gisements de la région de Lebach, les moins pauvres et les plus purs. À la fin du xvirre siècle les minières de ce seul canton alimentaient non seulement les forges de Nassau-Sarrebruck et Saint-

(1) J. Gayvor et R. Herzy [163].

(2) En achetant la forge de Neunkirchen en 1806, Fr. Stumm achète en même temps le monopole de l’extraction du minerai de fer dans l’ancienne seigneurie d’Ottweiler.

(3) W. KrAmwer [170].

Ingbert, mais encore plusieurs forges du Hunsrück et celles du Warndt qui appartenaient à Mme de Wendel. Lorsqu’en 1786 la France céda au duché de Deux-Ponts le bailliage du Schambourg, où se trouvaient les mines, un article du traité réserva expressément les droits du maître de forges lorrain qui devait continuer à s’approvisionner en territoire bipontin sans payer de droits de sortie. Le rapport que Carnot présenta à la Convention en 1793 pour justifier l'annexion du Schambourg soulignait l'intérêt de ces mines pour la défense nationale. Sous le Consulat et l’Empire ce fut entre les maîtres de forges de la région : Gottbill de Münchweiler, Stumm de Neunkirchen, Krämer de Saint-Ingbert, Gouvy de Goffontaine une course à qui obtiendrait le plus de concessions et priverait ses concurrents du précieux minerai. La plupart des usines faisaient venir le minerai par voiture : Dillingen, inaugurant une division du travail qui devait . être reprise plus tard sur une grande échelle entre la Sarre et le Bassin de Thionville avait, depuis 1720, son haut fourneau à Bettingen, au voisinage des mines. :

De si médiocres gisements n’ont pris une valeur que parce qu'ils pouvaient être presque partout traités sur place, grâce à l’abondance des bois.

Pour comprendre le rôle de la forêt, il faut se représenter non seulement son extension — elle n’était pas bien différente au xviri® siècle de ce qu’elle est aujourd’hui — mais encore son aspect, à une époque où elle n’était pas exploitée méthodiquement. Une forêt non entretenue est aujourd’hui d’un rendement médiocre; bien plus faible encore était le bénéfice en un temps où la rareté du combustible n’avait pas encore fait monter les prix du bois. L'installation d’une forge est apparue aux souverains, au XVIIIÉ siècle, comme une manière de faire rendre davantage à leurs forêts. Le cas de Saint-Ingbert est typique à cet égard. Une lettre du Rentmeister Hansel au comte Charles IV de la Leyen, datée du 6 septembre 1715, explique que l'installation d’une forge serait une façon « das überflüssige dem Walde schädliche Holz zu vernutzen und dabei eine neue Rente zu machen » (1). Le comte fit la sourde oreille, car il craignait que sous prétexte d’éclaircir sa forêt, on ne la rasât. Mais le Rentmeister revint à la charge : il y avait tant de taillis de bouleaux et de charmes qu’ils empêchaient de pousser les arbres de haute futaie. Finalement le comte ordonna une « visitation » de ses bois; les experts l’assurèrent que la forêt pouvait supporter les coupes demandées: alors seulement l’autorisation de bâtir la forge fut accordée. a

(1) W. Krämer [170], p. 15.

C’est dans des conditions analogues que furent fondées en Lorraine les forges du Warndt (1). Vers 1747, un certain Gallois se préoccupait de trouver des acheteurs aux bois des forêts de la maîtrise de Dieuze « pour en tirer parti ». Il s’aboucha avec deux industriels qui possédaient déjà une forge à Freyming (alors enclave de la Leyen) et qui cherchaient à s’approvisionner en fonte en Lorraine. Le forestier et les industriels en quête de fonte s’entendirent et, deux añs après, ces derniers obtenaient du duc de Lorraine l’autorisation d'installer deux hauts fourneaux à Creutzwald, un haut fourneau et une forge à Sainte-Fontaine (Heïligenbronn, près de Freyming). Dans ce cas comme dans celui de Saint-Ingbert, le choix de l'emplacement avait été déterminé autant par la présence du minerai (exploité à la Houve et à Varsberg) que par l’abondance du bois; mais le souci d’obtenir des forêts domaniales un revenu plus élevé emporta la décision du souverain. La création des forges fut une façon de valoriser les bois.

Les craintes qu'exprimèrent alors un peu partout les administrations des forêts n’étaient que trop fondées. Dès 1766, une commission créée par le prince de Nassau-Sarrebruck pour remédier à la ruine de la forêt déclare que « pour opérer l’aménagement et la conservation des bois en particulier il ne reste d’autre voie que la réduction du trop grand nombre de forges établies dans la principauté ». Ainsi, à moins d’un demi-siècle d'intervalle, l'exploitation des forêts servait à justifier la création de nouvelles forges, puis leur suppression.

Il est vrai que ces observations de 1766 émanent du comté de Nassau-Sarrebruck, où les forges étaient anciennes, tandis qu’il n’y en avait pas eu jusqu’au xvire siècle dans le Warndt et sur le territoire de la Leyen. Mais là même où elles étaient d'installation récente, les forges furent de redoutables mangeuses de bois. W. KR4- MER (2) a calculé que la seule forge de Saint-Ingbert avait, entre 1733 et 1759, consommé 145.000 cordes de bois, soit approximativement 24.000 stères par an, dépassant de beaucoup la capacité de production d’une forêt de 2.000 hectares environ. Aussi, dès les premières années, le maître de forges dut-il acheter du bois dans des forêts plus éloignées, et la situation s’aggrava dans la suite au point que le propriétaire pouvait écrire au préfet en 1811 : « Les forêts situées à Re de la forge ne suffisant plus, nous devons tirer de loin nos approvisionnements (5). »

Dans le Warndt, la dégradation des forêts semble avoir es

(1) J. Gavor et R. HerLy [163], p. 131.

(2) W. KrAMER [170], p. 28.

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à une allure plus rapide encore. Les cahiers de 1789 offrent un concert de récriminations. Les habitants de Creutzwald dépeignent les hauts fourneaux comme « des gouftres affreux où ont été se fondre annuellement, depuis une trentaine d’années, 7 à 8 mille cordes de bois », et le cahier de Saint-Avold ajoute : « Il n’est que trop vrai que le prix du bois augmente progressivement tous les jours par la raison qu’il subsiste, particulièrement dans la Lorraine allemande, trop d'usines à feu au préjudice de la bourgeoisie de Saint-Avold qui jouissait de temps immémorial de son affouage... » On songe à ces animaux introduits dans certaines îles pour combattre un parasite et qui ont pullulé au point de devenir eux-mêmes des fléaux : l’industrie déchaînée a vite fait de créer des conditions différentes de celles qui lui ont donné naissance.

On vient de voir que le premier remède envisagé fut la mise hors feu d’un certain nombre de forges. Effectivement une ou déux forges (Sulzbach, Illingen) disparurent alors, mais ce n’était pas encore un mouvement bien net de concentration. Le second remède consista à développer l'emploi de la houille. Le 24 janvier 1748 — seize ans après la création de la forge — le comte de la Leyen invite le fermier de la forge « zur Ersparung des Holzes. diejenige Feuer, wo es tunlich, mit Steinkohlen zu unterhalten ». Recommandation assez anodine et qui demeura parfaitement inefficace. Un peu plus tard, le prince de Nassau-Sarrebruck essaya d’un autre système : en 1768, il inséra dans le bail de la forge du Halberg une disposition interdisant l'emploi du charbon de bois. On espérait alors que les expériences commencées à Sulzbach, et dont il sera question plus loin, permettraient de substituer la houille au charbon de bois dans le haut fourneau; mais après un premier succès, les expériences furent interrompues et le fourneau du Halberg fut abandonné. Tout ce que purent obtenir les ingénieurs français sous l’Empire fut de transformer une affinerie de fer, chauffée au bois, en affinerie d’acier, chauffée à la houille. Aux autres forges, la houille ne fit pas davantage de progrès pendant cette période.

Il faut attendre 1830 pour voir le coke se substituer décidément au bois; mais alors c’est une transformation rapide dans la répartition géographique des usines. Entre 1830 et 1880 disparaissent une dizaine de forges, les plus éloignées des puits : Züsch, Nonnweiler, Nunkirchen, Münchweiler, Bettingen, Remeldorf, Goffontaine, Creutzwald, Sainte-Fontaine (1). D’autres, au contraire, s'installent

(1) Ces dernières, il est vrai, subirent la conséquence de la guerre de 1870 qui les priva de leur débouché en France; mais, déjà sousla Monarchie de juillet, elles périclitaient et les hauts fourneaux de Creutzwald avaient été éteints en 1861.

au voisinage immédiat des mines. C’est d’abord l’usine de Styring, ouverte en 1853 et qui comportait à l’origine quatre hauts fourneaux où l’on brülait la houille extraite de la mine de Petite-Rosselle, ouverte en même temps. Un peu plus tard, une société sarro-luxembourgeoise fonde l’usine de Burbach, à proximité d’une des plus anciennes mines de la région. Enfin, en 1873, des industriels sarrois fondent l’usine de Vülklingen, qui devait être rachetée en 1881 par la famille Rôchling. Ces marchands de charbon, qui avaient acquis un moment en France l’usine de Pont-à-Mousson pour y vendre leur coke (1), trouvaient enfin dans la Sarre même le débouché qui allait assurer leur fortune.

Ainsi, pendant le Moyen Age et les Temps modernes, des feux de forge s’allument et s’éteignent aux quatre coins de la contrée : flammes intermittentes, que le vent des crises et des invasions couche au sol, qui parfois se redressent la tourmente passée; elles n’ont eu la force de durer que là où elles pouvaient s’alimenter au charbon. Celui-ci n’a donc pas appelé la sidérurgie en Sarre, mais il en a sélectionné les établissements. Des deux facteurs qui ont déterminé la naissance de la sidérurgie, minerai et bois, ni l’un ni l’autre n’ont plus aucune importance aujourd’hui pour cette industrie. Elle se maintient à la place où elle avait pris naissance, non pas sans lien avec le sol, mais avec d’autres liens; c’est une économie surimposée.

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