LE SITE DES FORGES
Dans le choix du site, l'adaptation au milieu physique se manifeste d'autant plus souple qu’on se rapproche davantage des conditions de l’ancienne métallurgie.
(1) La famille Rôchling est une famille de marchands de charbon qui, vers 1855, s’était intéressée à la fabrication du coke, d’abord en prenant une participation dans la cokerie de Heiïnitz, puis en achetant en 1874 la cokerie d’Altenwald ([178}, p. 9). Vers la même époque le groupe sarrois Haldy et Schmidborn avait pris dans l'usine de Pont-à-Mousson une influence prépondérante, sans doute pour y vendre du coke de la Sarre puisque le coke fut employé à Pont-à-Mousson à partir de mars 1858. En 1862, les Rôchling, associés aux Haldy, achetèrent l’usine qui, l’année suivante, transforma ses hauts fourneaux pour consommer uniquement du coke et qui, dès 1869, en consommait de 30 à 35.000 tonnes.Ceci explique queCharles Rôchling soit intervenu très efficacement pour obtenir la canalisation de la Moselle, de Frouard à Metz, rétablissant ainsi des relations directes par eau avec la Sarre. La société allemande conserva l’usine de Pont-à-Mousson jusqu’en 1886, date à laquelle les Allemands durent se retirer à la suite d’un échec que la société avait subi dans une adjudication. (Renseignements extraits des archives de la société des Hauts Fourneaux de Pont-à-Mousson et communiqués par L. GazLots.) On en retiendra que les progrès de la métallurgie, dans une des plus grosses usines de la région lorraine, ont été liés à l'emploi du coke sarrois.
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Pendant le Haut Moyen Age, les forges ont été dispersées au milieu des bois et en perpétuel déplacement. On n’en dira pas davantage de ce stade des forges volantes, qui n’a rien de particulier à la région sarroise et sur lequel nous ne sommes pas renseignés.
Un premier groupement s’opère à partir du xve siècle. Les forges s’établissent dans les vallons, auprès de ruisseaux dont la force était utilisée pour une triple fin : elle actionnait le bocard ou moulin à broyer le minerai, mettait en mouvement les soufflets qui envoyaient l'air dans les hauts fourneaux, enfin soulevait les marteaux (martinets) de la platinerie et de la fenderie. Les meilleurs emplacements se trouvaient aux confins de la Montagne et de la dépression permienne ou encore aux ruptures de pente que marquent, au travers des coulées éruptives, les rivières surimposées; les forges ont pullulé sur le cours supérieur de la Prims et de ses affluents.
Dans la zone du Grès bigarré, une difficulté se présentait. Les rivières ont presque toutes régularisé leur profil. Si lusine s’installe à l'aval, la pente n’est plus assez forte; si elle remonte vers la source, c’est le débit qui fait défaut. La solution consista à barrer des rivières pour créer des étangs artificiels de façon à accroître localement la pente et le débit. Les vallées du grès, profondes et bien calibrées, s’y prêtaient parfaitement. À partir du xvi* siècle toutes les grandes forges : Neunkirchen, Geïslautern, Brebach eurent leur étang et leur canal. Malgré ces réservoirs, l’eau manquait souvent en été et il fallait arrêter le roulis de la forge pendant deux ou trois mois. Ceci demeura un obstacle insurmontable jusqu’à ce que la machine à vapeur eut libéré les forges de la servitude de l’eau.
Ainsi, au début du x1x® siècle, nous trouvons toutes les forges installées dans des vallons affluents de la Sarre et de la Blies. Mais déjà à cette époque il fallait assurer le transport du minerai et des produits fabriqués et l’industrie ne pouvait demeurer indifférente aux commodités'qu’offraient la route de la vallée ou la voie d’eau. En définitive, le lieu des emplacements privilégiés se trouva fixé au débouché des vallons:affluents dans la vallée principale. Toutes les grandes usines du Premier Empire (Neunkirchen, Dillingen, Geislautern, Halberg), à l'exception de Creutzwald, répondent à cette condition.
Il s’en faut que la métallurgie ait aujourd’hui une localisation topographique aussi stricte; ou du moins doit-on faire, entre la métallurgie lourde et l’industrie de transformation, une distinction qui n’existait pas au xvirie siècle, quand. fonderie, affinerie, fenderie, platinerie ou aciérie étaient des établissernénts de même importance.
La métallurgie lourde tire la force motrice, directement ou indirectement, de la houille seule; la force hydraulique ne compte plus.
De même que la forêt, cause première du développement métallurgique, sert de pare au châtelain du Halberg, de même l’étang, moteur des anciennes forges, n’est plus qu’un vivier mélancolique. Là où l'usine s’est maintenue, son plan révèle l'influence d’une topographie désormais plus gênante qu’utile. Ainsi la forge de Brebach, resserrée entre le village et la colline du Halberg, cherche à se donner de Pair au delà du vallon barré pour constituer l’étang.
Par contre, la nécessité d'assurer à bas prix des transports massifs est passée au premier plan et elle impose le voisinage de la voie ferrée ou de la voie d’eau. Cette dépendance nouvelle de l’industrie et des moyens de transport est illustrée par l'exemple de Styring. Avant 1870, Charles de Wendel y avait installé des hauts fourneaux où était traité le minerai lorrain qui venait à la frontière sarroise par les mêmes wagons qui avaient transporté la houille au delà de la Moselle; grâce à cette navette, le maître de forges avait pu obtenir un tarif spécial de la compagnie des chemins de fer. Après l’annexion, les Chemins de fer allemands refusèrent la même concession : il fallut éteindre les hauts fourneaux et, quelques années plus tard, arrêter l’usine. Les deux grandes forges créées après 1850, Burbach et Vülklingen, ont été installées au voisinage immédiat de la voie ferrée (au point qu’elles sont aujourd’hui, la première surtout, encerclées et presque étranglées par les rails) et au bord de l’eau pour recevoir le minerai par la Sarre canalisée. Ainsi les forges n’ont cessé d’être asservies à l’eau comme force motrice que pour l'utiliser plus activement pour leurs approvisionnements — théoriquement du moins, car, dans la pratique, cette voie d’eau ne rend pas à la métallurgie tous les services qu’elle pourrait lui rendre.
D'abord simple annexe de l’affinerie, la fabrique d'outils, aneêtre des usines de transformation, a conquis l'indépendance à partir du xvirie siècle : indépendance économique, car la fonte ouvrée dans ces petits ateliers n’était pas en général de la fonte sarroïse, mais de la fonte rhénane (1); indépendance financière, en ce sens que les premières usines de ce genre, Goffontaine, Scheidt, Jägersfreude, la tréfilerie et la taillanderie de Sarrebruck, échappaient au contrôle des sociétés qui déjà essayaient de truster la métallurgie lourde. Aujourd’hui encore, à côté des usines satellites des grandes forges — tôlerie de Dillingen, forges de Homburg, laminoirs à tôle d'Hostenbach (2)
(1) La forge de Dieulouard, héritière de l’aciérie de Goffontaine vendue par ses propriétaires après 1870, a, jusqu’à la fin du xixe siècle, travaillé uniquement des fontes du Siegerland.
(2) Encore ces dernières n avaient elles été acquises respectivement par Neunkirchen et Burbach qu’en 1912 et 49138.
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— il existe dans la métallurgie de transformation une majorité d’usines indépendantes. Ce sont des affaires locales, constituées sous la forme de sociétés à responsabilité limitée ou de sociétés par actions, mais demeurées entre les mains de leurs fondateurs et dirigées exclusivement par eux.
Détachée du tronc de la métallurgie, l'industrie de transformation a conservé certains caractères de l’ancienne sidérurgie. Elle est demeurée plus longtemps fidèle à la force hydraulique. La forge de Hombourg-Haut, la fonderie de Mariahütte, la fabrique de vis de Beckingen utilisent encore de petites chutes. Mais d’autres facteurs interviennent pour déterminer leurs emplacements et, comme ces usines ne sont pas, autant que les grandes forges, empêtrées dans leurs immobilisations, elles peuvent, suivant les cas, ou bien se maintenir sur place, ou bien se déplacer pour rechercher des conditions meilleures.
L'industrie de transformation a besoin d’une main-d'œuvre spécialisée. Aussi recherche-t-elle de préférence les villages où a existé une forge dans le passé. Ainsi s'explique la survivance de la métallurgie à Hombourg-Haut et surtout à Mariahütte, où l’on fabrique des cuisinières et des ustensiles de ménage : après une évolution analogue à celle de nos forges des Ardennes, elle a trouvé finalement la même spécialité.
D'un autre côté, si l’industrie de transformation n’a pas les énormes frais de transport de minerai et de coke qui grèvent la métallurgie lourde, elle transporte des produits fabriqués, dont beaucoup doivent être montés sur place : d’où l'intérêt de se rapprocher des centres de consommation et de s'établir dans les grandes villes qui, par ailleurs, fournissent une main-d'œuvre plus affinée. La construction métallique et mécanique de Sarrebruck a donc une double origine : existence d’une main-d'œuvre formée par les petites usines de tréfilerie et de taillanderie; existence d’une clientèle. constituée par les Mines (1, le bâtiment, les ateliers de chemins de fer et les industries diverses.
La petite métallurgie apparait ainsi plus exactement adaptée aux conditions géographiques que l'industrie lourde : comme dans la nature, la surimposition est le privilège des forts. Encore faut-il noter que l'occupation des bons emplacements ne s'opère pas mécaniquement, en un processus comparable à l'occupation des places vides par les espèces, vivantes, mais par le choix et l’effort de quelques hommes.
(1) La construction du seul magasin des Mines de Dudweiler à nécessité 7.000 tonnes de fers. :
En résumé, la métallurgie a commencé à se fixer dans les vallées de la région sarroise au milieu du xv® siècle. D'abord dispersée du Hunsrück au Plateau Lorrain, elle s’est, au milieu du x1x® siècle, rapprochée de la houille. Les grosses usines se sont concentrées dans la vallée de la Sarre et suivant une ligne Styring—Saint-Ingbert — Neunkirchen qui marque à peu près l’axe du bassin houiller. L'industrie de transformation demeure plus dispersée; mais, en somme, le bassin minier et le bassin sidérurgique, originairement distincts, tendent à se confondre.