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LE PROBLÈME DU COKE SARROIS AVANT LA GUERRE

À ces besoins croissants de la sidérurgie, les mines de la Sarre n’ont pas toujours été en état de répondre. Le fait essentiel qui a pesé sur tout le développement économique de la région, c’est l’insuffisance du charbon sarrois à la fois en quantité et en qualité.

a) Défaut de quantité. — On sait que des trois espèces de charbon que la Sarre produit, seuls les gras conviennent à la fabrication du

(1) P. BenaAzrTs [2562], chapitre III.

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coke métallurgique; les flambants ne donnent qu’un coke friable; les secs ne s’agglomèrent pas au feu. Or les gras ne, représentaient guère en 1913 que 55 % dela production totale, et le rendement en coke des fines lavées n’était que de 67 % contre 75 % dans la Rubr. D'autre part, à l'exception de la société Rôchling qui possédait en 1913 le charbonnage de Hostenbach, d’ailleurs très insuffisant (1), les forges sarroises n’avaient pas de concessions dans le bassin houiller; elles étaient clientes du fise prussien. A plusieurs reprises, de 1900 à 1915, les livraisons de charbon de celui-ci furent insuflisantes et les forges durent se couvrir par l'importation de charbons qui normalement auraient dû leur être fournis par les mines de la Sarre. Là-dessus tous les témoignages concordent. L'historique de la forge de Neunkirchen publié en 1906, à l’occasion du centenaire de l’achat de Pusine par les Stumm, reconnaît que les Mines domaniales étaient incapables de satisfaire aux besoins accrus. La brochure publiée par la forge de Burbach, à l’occasion de son einquantenaire (1905), contient des doléances analogues. « Souvent il a fallu régler la consommation en minerai d’après la quantité de coke disponible, et celle-ci était presque toujours trop petite » (?). Le témoignage décisif est apporté par le Rapport de la Chambre de Commerce de Sarrebruck, pour lPannée 4909. Ce document vaut la peine qu’on en donne de larges extraits :

« Depuis plus de dix ans, les mines fiscales de la Sarre n’ont pas été en mesure de fournir à l’industrie sidérurgique de la Sarre les quantités de charbons à coke et de coke dont celle-ci avait besoin pour maintenir sa situation dans l’ensemble de l'industrie allemande de la fonte et du fer: et cela, malgré que l'Administration des Mines fiscales sût fort bien que les usines métallurgiques de la Sarre réclamaient avec instances des livraisons plus fortes.

« La conclusion de contrats pour leur approvisionnement ne peut même pas fournir aux usines de la Sarre la garantie que leur sera livrée la quantité de coke dont elles ont besoin, car, aux époques de hausse, les mines fiscales de la Sarre n’exécutent jamais leurs engagements contractuels. En 1907, la non-livraison par les mines fiscales de la Sarre des charbons à coke vendus par contrat cause aux usines de la Sarre un préjudice de plusieurs millions : le charbon fit tellement défaut qu’on dut même employer de grandes quantités de charbon à vapeur anglais. Au moment où la hausse battait son plein, l'extraction de charbons gras baissa sensiblement. Pendant plusieurs mois, les livraisons de charbons à coke à toutes les usines de la Sarre

(1) Hostenbach avait fourni en 1913 173.000 tonnes de charbon. (2) Cité par R. Heriy [167], p. 45.

furent réduites de plus de 30 % et, pour toute l’année 1907, ces usines ne reçurent que 83 % des charbons qui leur étaient dus par contrat.

« L’insuffisance permanente des livraisons de charbons à coke nuit également d’une autre façon aux usines de la Sarre, et cela très gravement, en les empêchant d'augmenter rationnellement leur capacité et d'utiliser de nouveaux procédés techniques qui, ailleurs, servent à abaisser les prix de revient. Actuellement encore, les usines sidérurgiques de la Sarre, qui, en dehors de la fonte, livrent des demiproduits et des produits finis, ne consomment en charbons à coke que les trois quarts de leur consommation totale de charbons, alors qu’elles ne devraient exclusivement employer que des charbons à coke. En effet, par suite du manque de ces derniers, les usines de la Sarre ont été dans l'obligation, en 1908, de brûler, simplement pour produire de la force, 606.000 tonnes de charbon de fabrication.

« Done, c’est précisément au moment où, partout dans l’industrie métallurgique, on a recours au gaz comme producteur de force que les usines de la Sarre continuent, elles, à employer le charbon suivant l’ancien procédé et sans que les quantités qu’elles en consomment ainsi tendent à diminuer. Vraiment le fait que ces usines emploient encore des charbons ordinaires constitue, au point de vue économique, un véritable gaspillage, dont la faute incombe à la manière dont sont exploitées les mines fiscales de la Sarre. Si celles-ci livraient aux usines autant de charbon à coke qu’elles en ont besoin, ces usines seraient capables non seulement de produire elles-mêmes toute la fonte qui leur est nécessaire, mais, en outre, avec la force seule due aux gaz provenant de la fabrication du coke et de la fonte, elles seraient en mesure de transformer en produits finis l’acier qu’elles obtiennent. Si tel n’est pas le cas et si les usines sont encore obligées d'acheter annuellement 600.000 tonnes de charbon non à coke, la faute en est uniquement aux mines fiscales de la Sarre. »

Il faut dire cependant que dans les années qui suivirent, la situation s’améliora et qu’à la veille de la Guerre, les Mines étaient en mesure de satisfaire à peu près à la demande des forges.

b) Défaut de qualité. — En revanche, la qualité du coke sarrois n’avait cessé de causer des préoccupations à la métallurgie. Le coke obtenu avec les charbons gras de la Sarre ne se présente pas, comme le coke de la Ruhr, en beaux morceaux à gros grain, solides et compacts. Fissuré, se découpant par refroidissement en prismes, il est à la fois moins dur et plus fragile. Sous la pression énorme exercée par la charge du haut fourneau, il se brise et forme pâte avec le

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minerai, au lieu de le fondre; de plus les petits morceaux de coke bouchent les interstices, ce qui, à capacité égale, augmente considérablement la pression des gaz; enfin il se montre plus sensible à l’attaque de l’âcide carbonique. Malgré ces défauts, le coke sarrois peut être employé, mais en prenant certaines précautions : 1° éviter les transports par fer qui brisent le coke; 2° ne l’employer que dans des hauts fourneaux de capacité et de charge réduites; 3° le mélanger avec du coke résistant, ou, ce qui revient au même, incorporer au charbon sarrois, avant son introduction dans le four, des proportions convenables de charbons maigres d’autres bassins. |

La première condition constitue un obstacle aux exportations de coke, non de charbon cokéfiable. Elle ne peut pas gêner d’ailleurs les grandes forges sarroises qui ont toutes leurs fours. {

La seconde condition est facilement réalisable : petits et ventrus, les fourneaux sarrois se distinguent du premier coup d’œil des fourneaux à la mode américaine qui les veut grands et de taille élancée; en 14913, leur capacité ne dépassait pas 250 tonnes et la moyenne n’était que de 170 tonnes. Il en résultait une diminution du rendement qui mettait la Sarre en état d’infériorité vis-à-vis de la Lorraine où il existait, déjà avant la Guerre, des hauts fourneaux de 300 tonnes, et de la Ruhr, où ils atteignaient 600 et 800 tonnes.

Reste l'obligation de procéder à des mélanges. Comme la Sarre ne possède pas de gisements de charbons maigres — du moins de vrais charbons maigres — elle doit en acheter à d’autres bassins. Voici donc notre métallurgie acculée, à la fois par le défaut de quantité et le défaut de qualité, à l’importation de charbons étrangers.

c) Nécessité permanente d’importation. — En 1913, la région de la Sarre avait reçu par voie ferrée 698.883 tonnes de houille et 158.028 tonnes de coke d'Allemagne (sans compter 3.874 tonnes de houille de l'étranger (1). Les 700.000 tonnes de houille équivalaient à 538.000 tonnes de coke, soit une importation totale de 696.000 tonnes, représentant à peu près le tiers de la consommation totale (?). Cette proportion est probablement trop forte, car tous les charbons importés, notamment céux de Lorraine, n’étaient pas cokéfiés; mais elle ne peut s’éloigner beaucoup de la réalité. Le Rapport de la Chambre de Commerce de Sarrebruck pour 1909 montre que la proportion des cokes non sarrois consommés en Sarre n’avait cessé de s'élever, passant de 5 %, de la consommation totale en 1898 à 24,5 % en 1907.

(4) Statistik der Güterbewegung auf den deutschen Eisenbahnen. (2) A. Sômme [280 p. 45, donne la même proportion, sans références.

De cette nécessité permanente d'importation résultait une infériorité marquée de la métallurgie sarroise vis-à-vis de ses concurrents westphaliens et lorrains. Seules les forges de Vôlklingen possédaient des charbonnages sur la rive droite du Rhin, près de Hamm (1). Les autres usines de la Sarre devaient conclure des contrats avec le Kohlensyndikat auquel sont affiliées les forges westphaliennes qui possèdent des mines; les Sarrois passaient par les fourches caudines de leurs rivaux. En 1902, ils payaient 15 marks la tonne de coke qui revenait à 11-12 marks aux industriels rhénowestphaliens (?).

Entre la Lorraine et la Sarre, on pourrait croire qu'une compensation s’établissait du fait que l’une avait à faire venir son minerai, l’autre la totalité de son combustible. Le calcul exact — et 1l a été fait plusieurs fois par les économistes allemands avant la Guerre — montre pourtant que la Sarre était, de ce côté encore, désavantagée. Une forge de Thionville payait, en 1910, 8 mk 70 pour le transport d’une tonne de coke de la Ruhr à l'usine; si nous supposons le minerai rendu à l’usine, le transport des matières premières nécessaires à la fabrication d’une tonne de fonte revenait donc à 8 mk 70 (?). Une forge sarroise payait dans les mêmes conditions (c’est-à-dire en supposant le charbon sarrois rendu à l’usine) ({), 8 mk 44 pour le transport de 3 t. 3 de minerai (à 2 mk 56 la tonne) plus 1 mk. 92 pour le transport de 0 t. 2 de coke de la Rubhr (à 9 mk 60 la tonne), soit au total 10 mk 36. Ainsi, pour chaque tonne de fonte fabriquée en Sarre, la métallurgie de cette région payaiït, rien qu’en frais de trans-

(1) Les forges Stumm possédaient aussi une mine en Westphalie (Minister Achenbach), mais dont le charbon était destiné à l’usine d’Uckange.

(2) Trzze [196], p. 10.

(3) En comptant 1 tonne de coke par tonne de fonte.

(4) C’est seulement pour simplifier les calculs qu’on peut faire abstraction des frais de transport pour le charbon en Sarre et pour le minerai en Lorraine. Les uns et les autres interviennent, mais dans des proportions qui varient beaucoup suivant les usines. Les forges lorraines reçoivent du minerai à la fois d’une mine voisine (généralement ancienne) et d’une mine éloignée, située dans le bassin de Briey. (Sur ces transports intérieurs, voir A. LABASTE, Les relations par voie ferrée entre l'Est et le Nord de la France [ Ann. Géo., 15 mai 1932, p. 2491.) En Sarre, les cokeries des forges ne sont jamais installées sur une mine, elles reçoivent leur charbon par voie ferrée où par transporteur aérien. À Dillingen, qui est l'usine la plus excentrique par rapport au bassin de charbons gras, chaque tonne de charbon, est grevée d’un supplément de 8 à 10 francs par suite du transport. Étant donnée l’impossibilité de fixer des moyennes pour l’un et l’autre bassin, on a admis que les frais

de transport du minerai en Lorraine équivalaient à ceux du charbon en Sarre. Cette

convention, admissible en 1910, ne le serait plus aujourd’hui, car les distances auxquelles les forges doivent s’approvisionner se sont accrues pour le minerai tandis qu’elles demeuraient les mêmes pour le charbon.

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port, 1 mk. 66 de plus que la métallurgie lorraine (1). Encore ce calcul suppose-t-il qu'on peut assimiler tonne par tonne, coke sarrois et coke westphalien, Or, tandis qu’il faut une tonne de coke par tonne de fonte quand il s’agit de coke de la Rubr, la charge en combustible s'élève, en Sarre, à 1.100 et même 1.200 kilogs.

Pour échapper à cette tyrannie du coke westphalien, qui pesait sur elle presque aussi lourdement que sur la métallurgie lorraine, la métallurgie sarroise avait bien essayé de trouver, en dehors des Mines fiscales de la Sarre, une base charbonnière. Elle s'était fait reconnaître d'immenses concessions sur le Plateau Lorrain (?) et avait même commencé les travaux du siège de Folschviler. Mais pas un maître de forges ne pouvait se faire d’illusion sur l’utilité qu’offraient pour son industrie ces vastes champs encore vierges. En admettant qu’ils pussent fournir des charbons gras — ce qui apparaissait déjà comme douteux — le coke obtenu aurait les mêmes défauts que le coke de Heinitz ou d’Altenwald, et cela n’eut pas supprimé l’obligation de procéder à des mélanges. Ainsi, toutes questions de quantités ou de prix mises à part, le défaut de résistance du coke sarrois se traduisait par une importation régulière de grosses quantités de charbon et de coke, qui grevait lourdement le prix de revient de la fonte et plaçait la sidérurgie sarroise en état d’infériorité, non seulement vis-à-vis de la Ruhr, mais vis-à-vis de la Lorraine. Ainsi se justifiait le maintien partiel de la division du travail entre les usinessœurs des deux provinces.

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