IMPORTANCE NUMÉRIQUE DE L’EFFECTIF OUVRIER
Quand Drerricx visita les forges de Dillingen en 1788, il ÿ trouva 47 ouvriers : fondeurs, mouleurs, chargeurs, grilleurs de minerai, forgerons, boccardiers, conducteurs de charbon et de crasse, charpentiers et autres (1). Or Dillingen passait à cette époque pour une grosse entreprise; c'était ce que nous appellerions une usine complète, comprenant fourneau, affinerie, platinerie et fenderie. Le chiffre d’une cinquantaine d'ouvriers à l’intérieur doit donc être considéré comme un maximum; la plupart des forges ne consistaient qu’en un fourneau ou un couple de marteaux et n’employaient que 4 à 5 ouvriers.
Mais le personnel présent à l’usine ne représentait qu’une partie souvent faible de l’effectif total employé par elle. Il faut y ajouter tous ceux qui travaillaient au dehors : mineurs, bûcherons, charbonniers (2?) et voituriers. Dierricx estime qu’à Dillingen la forge faisait subsister annuellement 400 pères de famille : la main-d'œuvre interne y représentait donc un peu plus du huitième de l'effectif total. Sans atteindre ailleurs une proportion aussi élevée, le nombre des ouvriers du dehors dépassait généralement celui des ouvriers du dedans. Ainsi Saint-Ingbert occupait, en 1789, 2 contrôleurs, 16 forgerons, 18 mineurs ou charbonniers (?).
Ces deux catégories d'ouvriers ont eu, au cours du x1x° siècle, un sort bien différent. Le personnel ambulant n’a cessé de décroître. La substitution du coke au charbon de bois entraîna d’abord la disparition des bûcherons au service des forges et des charbonniers; puis ce fut le tour des mineurs. En 1843, les mineurs au service de la forge de Neunkirchen représentaient encore le cinquième du personnel; vingt ans après il n’en est plus question. À la même époque, les chemins de fer avaient fait disparaître les voituriers.
(1) Drerricx [167bis]. ; (2) Les trois professions n'étaient pas toujours distinctes. Le même homme est
indiqué comme Erzgräber und Kohlenbrenner ou encore Erzgräber und Holzhauer. (3) W. Kramer [170], p. 114.
Par contre, les usines virent leur personnel sédentaire augmenter dans de grandes proportions. Ce fut d’abord une conséquence de la concentration industrielle, du rassemblement des petites forges, limitées chacune à un stade de la fabrication, en une vaste usine qui entreprit désormais la série complète des opérations métallurgiques. D’autre part, les innovations du xix® siècle: puddlage, puis fabrication de l’acier au convertisseur, ont créé des besoins nouveaux de maind'œuvre plutôt qu’elles n’en ont fait disparaître; le machinisme, en ce domaine, n’est pas encore l'ennemi de l’homme.
Le nombre des ouvriers de la forge de Neunkirchen, qui était en 1686 de 28 (dont la moitié seulement à l’usine), de 130 en 1806 et encore de 376 en 1843 (1), s’éleva ainsi rapidement à 1.400 en 1871, 2.100 en 1880, 3.133 en 1890, 4.219 en 1900, 6.000 en 1913. Pendant les années d’après-guerre qui ont précédé la crise, l'effectif du personnel ouvrier de Burbach a été en moyenne de 6.000, celui de Dillingen de 6.500, celui de Vüklingen de 6.000. En novembre 1929, les six grandes forges de la Sarre occupaient 36.423 ouvriers et 3.062 employés. Chaque usine, conglomérat monstrueux de bâtiments les plus divers, absorbe et expulse chaque jour un flot de plusieurs milliers d'hommes.
L'industrie de transformation se contente d'effectifs plus modestes. Une des usines les plus importantes, la fonderie Dingler et Karcher, n’a jamais employé plus de 1.200 ouvriers et beaucoup d'ateliers en comptent moins de 100.
Tous ces chiffres sont sujets à de fortes variations. Les fluctuations saisonnières sont ici masquées par les embauchages plus ou moins intenses suivant les commandes. D’un mois à l’autre, le personnel occupé dans la métallurgie lourde peut ainsi varier de presque 10 %. Quinze jours après que le Cartel international de l’acier eut décidé, en septembre 1929, une réduction de la production, les mises à à pied commençaient. Des variations aussi brusques ne s’observent jamais dans les Mines, où la courbe du personnel ne suit la conjoncture qu'avec un long retard et une atténuation sensible.
On peut exprimer cette différence par un chiffre qu’on propose d’appeler l'indice de sécurité d'emploi. Le rapport de l’effectif minimum à l'effectif maximum a été, du 1er janvier 1920 au 1er janvier 1933, de 61 à 100 dans les Mines; de 56 à 100 dans la métallurgie lourde; dans la métallurgie de transformation, plus touchée par la crise, de 40 à 100. Ces trois chiffres, qui correspondent à des proportions inégales de chômeurs, éxphqient qu'il se manifeste, au sein du prolétariat sarrois, des tendances souvent opposées. ;
(1) Non compris les mineurs et les voituriers.
LA SIDÉRURGIE 395