STABILITÉ ET VALEUR PROFESSIONNELLE
L’instabilité qui résulte de l'employeur ne doit pas être confondue avec celle qui dépend du personnel lui-même. A ce point de vue, au contraire, il faut noter une très grande analogie entre les mines et les forges.
Dans celles-ci comme dans celles-là, tous les ouvriers sont Allemands. La plupart sont, en outre, originaires de la région même, descendants d’anciens forgerons ou d’ouvriers-paysans attirés à l’usine. Il y a quelques exceptions, au moins dans le passé. A Züsch, près d’'Hersmeskeil, un maître de forges wallon emmène, en 1698, des ouvriers originaires d’Arlon et de Saint-Hubert. Quand il installe des fourneaux et des martinets à Hombourg-l'Évêque en 1759, Charles de Wendel y attire des ouvriers de Moyeuvre et d'Hayange dont on retrouve les noms — la plupart français — sur les registres paroissiaux de Hombourg (1). Mais ce sont les seuls cas — sur une quarantaine de forges attestées dans la région — où la fondation d'une forge s’est accompagnée de létablissement d’une colonie étrangère, alors que la chose était de règle dans la verrerie.
D’après une enquête faite en 1919 par l'autorité militaire française, sur 1.000 ouvriers des forges de Vülklingen, 79,4 % étaient nés dans le pays: 66,9 %, fils de pères nés dans le pays. Or l'usine de Vülklingen a été fondée en 1871. À Brebach, où l’industrie est bien plus ancienne, les proportions furent trouvées respectivement de 94,2 et 89,6 % (2). Non seulement les ouvriers sont fixés dans la région, mais ils sont attachés à l'usine où ils travaillent. À cause de la forte concentration, accrue avant la Guerre par le fait qu’une seule famille, celle des Stumm, possédait ou contrôlait trois grandes forges sur cinq, il n’était guère possible à un ouvrier métallurgiste renvoyé de l’une d’entre elles de se faire embaucher dans une autre. Le manque de choix augmentait encore la stabilité du personnel.
Cette stabilité est un trait ancien. Un protocole de 1738 atteste que, dès cette époque, les ouvriers métallurgistes, dans le comté de Nassau-Sarrebruck, habitaient auprès de la forge où ils travaillaient (2). A la même époque, les contrats d’affermage de Geislautern
(1) J. Gayor et R. HERLY [1163], p. 110 et 157.
(2) P. Vipac De La Bracueet L. GazLors [221, Ann. Géo., 15 juill. 1919, p. 279,
{3) Le texte est intéressant parce qu’il oppose nettement deux types de maind'œuvre: «Sonsten garwokhl bekannt ist, dass über Rhein bey einer angehenden Kampagne auf einem Werk die Sauerländer sich pflegen ohne Weib und Kinder einzufinden und auch so wieder zu End einer Kampagne mit ihrem Gewinn nachher Hauss zu reisen, so aber bei hiesiger Werkern nicht ist und seyn kann, sondern es sind sesshafte Leute von Arbeitern, so auch ihren Verdienst im Landt wieder verzehren ». Cité par HASSLA-
cHER [165], p. 41.
renferment une clause d’après laquelle le preneur s’engage à employer autant que possible la main-d'œuvre locale. D’une façon générale, les forges du xviri® siècle recrutaient leur main-d'œuvre sinon toujours dans le village même (1), du moins dans la région.
A cette main-d'œuvre locale il s’est bien mêlé, à la fin du xvrtre siècle, quelques spécialistes étrangers, attirés à prix d’or du comté de la Marck ou de Styrie, à une époque où les maîtres de forges débauchaient les bons ouvriers, comme les rois les grands soldats; Dillingen, en particulier, employait des forgerons du pays de Berg (?).
Plus tard, au cours du x1x® siècle, des immigrants sont venus assez nombreux aux forges comme aux mines : mais ils se sont vite fondus en une masse homogène. Le développement de la production à la fin du siècle dernier a été suffisamment lent pour qu’il fût toujours possible de recruter sur place la main-d'œuvre, parmi une population déjà habituée au travail du fer. Sans avoir acquis dans cette matière la célébrité qu’eurent jadis les Allemands du comté de la Marck ou du duché de Berg, ou bien chez nous les Comtois et les Champenois, l’ouvrier sarrois représente donc une bonne moyenne d’habileté professionnelle.
Il y a dans ces trois caractères de la main-d'œuvre : homogénéité, stabilité, valeur professionnelle, un trait remarquable de la sidérurgie sarroise qui la distingue de celle des bassins voisins et qui contribue, autant que sa situation géographique, à orienter sa fabrication vers les produits finis.
Dans le Bassin rhéno-westphalien, où pourtant l’industrie du fer a de très vieilles attaches, le développement a été si brusque et si colossal que la main-d'œuvre locale n’a pu suffire. On comptait en 1910, dans le district de Dusseldorf, 3 % d'étrangers parmi les ouvriers des forges. Mais c’est surtout avec la Lorraine que la Sarre fait contraste. La colonne des ouvriers sarrois se rendant à leur travail ne rappelle que de fort loin le troupeau bigarré et polyglotte qui emplit les vallées de la Fentsch et de la Chiers. Ces terrassiers italiens ou polonais promus métallurgistes font encore assez bonne figure au haut fourneau; mais ils ne valent rien là où il faut un tour de main spécial et le coup d’œil que donne l'habitude de la matière en fusion. Quant à leur confier la délicate horlogerie des machines, on n’y songe pas. Au contraire, du laminoir au creuset, il n’y a pas de poste que ne puisse occuper l’ouvrier sarrois, discipliné, instruit et participant à la curio-
(1) W. Krämen [170], p. 162, note que la plupart des noms des forgerons de Saint- Ingbert n'étaient pas ceux d’habitants de cette localité. (2) Moniteur Universel, 5 frimaire an IX.
LA SIDÉRURGIE 397
sité de tout un peuple pour l’enseignement technique. Une localité comme Saint-Ingbert a pu ainsi perdre successivement ses hauts fourneaux, puis son aciérie, et retenir malgré tout la métallurgie de transformation parce qu’elle avait conservé une main-d'œuvre expérimentée, qui a permis à l’usine d’aborder des fabrications plus délicates, comme le laminage des feuillards à froid.