‹ La Région Industrielle SarroiseChapitre 158 sur 270 · SPÉCIALITÉS D'AUTREFOIS ET D'AUJOURD HUI · texte numérisé non relu

SPÉCIALITÉS D'AUTREFOIS ET D'AUJOURD HUI

Ainsi l’évolution de la métallurgie lourde depuis trois quarts de siècle continue d’être commandée par le développement d’une industrie de transformation autonome, mais non complètement indépendante. Toutefois, on ne peut aborder l'étude de leurs relations commerciales sans avoir jeté un rapide coup d’œil sur leurs spécialités respectives.

Jusqu'au début du xix° siècle, les forges de la Sarre ont eu jrois grandes spécialités : la fonte moulée, les fers platinés et les! totés, "| enfin la petite quincaillerie d’acier. Les minerais phosphoreux ou sulfureux convenant surtout pour la fonte de moulage, les forges sarroises, comme les forges lorraines, ont acquis de bonne heure une

(1) En 1932 le rapport de la fabrication d’acier Thomas à celle d’acier Martin a été en France de 2,3 à 1, en Allemagne de 0,49 à 1; en Sarre de 2,9 à 1.

(2) Les demi- produits sont les blocs intermédiaires entre le lingot qui sort de l’aciérie et le produit fini qui sort des laminoirs; on les appelle suivant leurs formes et leurs dimensions blooms, brames, billettes, etc.

renommée dans la fabrication des objets en fonte : poêles, ustensiles de ménage ou plaques de cheminées. On a rassemblé au musée de Sarrebruck une jolie collection de taques d’âtre armoriées, à la marque de Neunkirchen ou du Halberg; des rinceaux légers, des amours contournés, des sujets bibliques, sortis du moule sans bavure, attestent l’habileté des fondeurs sarrois, à l’époque où fleurissait le style rococo.

Les affineries livraient surtout des essieux et des cercles de voitures ; quelques-unes du fer destiné à la fabrication des armes blanches; maintes fois, sous la Révolution, nos armées vidèrent les magasins pour se ravitailler en bandages de roues ou en frettes de canon. Plus spécialisée encore, l'usine de Dillingen fabriquait des tôles et des fers blancs. Quant aux aciéries, elles avaient une production variée : bêches et outils agricoles, limes, enclumes, étaux, ressorts de voitures. Mais elles n'étaient pas très nombreuses — 4 ou 5 au début du x1x® siècle — et il n’y a jamais eu en Sarre de petite métallurgie à domicile. L’industrie sarroise, à cette époque, représentait donc un type intermédiaire entre les métallurgies produisant de grosses quantités de fonte et celles qui poussaient très loin le travail de l'acier.

Une nouvelle étape est représentée, au milieu du x1x° siècle, par le fer puddlé, avec lequel on a fabriqué pendant trente ans tout ce qu’on pouvait demander en fait de laminés : profilés, poutrelles et surtout rails et traverses. Neunkirchen et Burbach fournirent ainsi leurs rails aux Chemins de fer prussiens et bavarois, tandis que Styring avait la clientèle des Chemins de fer de l'Est (1).

C’est alors que se fondent, en Sarre même, la plupart des usines de transformation qui à l’origine employaient uniquement le fer : fabrique de wagons à Burbach (1860), fabrique de vis à Beckingen (1869), ateliers de constructions mécaniques de Homburg (1870), ateliers Ehrhardt et Sehmer (1876). Un des grands négociants allemands de l'époque, Ravené, possédait à Berlin un entrepôt de poutrelles sarroises qui se vendaient jusque sur les rives de la Baltique.

Entre 1870 et 1885 l’acier prit peu à peu la place du fer et aujourd’hui il l’a éliminé complètement dans la fabrication des produits finis.

Cette liste de produits finis n’offre en soi rien de caractéristique. On y retrouve le matériel de voie, les profilés et les barres qui sont la production standard de toutes les aciéries approvisionnées en fonte phosphoreuse. Mais, si on compare les chiffres de 1929 à ceux de 1913, on constate un renversement dans l’ordre d'importance des différentes fabrications. Alors que la production de matériel de voie n’atteignait plus en 1929 que 69 % du tonnage d’avant-guerre, celle des tôles fines

(1) L. Jourrroy [116], II, p. 58.

avait doublé, celle des feuillards triplé, celle des pièces forgées augmenté davantage encore : entre tous les produits finis, ce sont les plus finis, ceux qui demandent le travail le plus soigné, qui ont fait le plus de progrès. L'intérêt de cette évolution est d’accentuer la spécialisation de la Sarre dans certaines fabrications conformes à la tradition industrielle du pays.

La plus caractéristique est celle des tôles. Geislautern et Dillingen s’y étaient acquis, au début du xix® siècle, une renommée. C’est à Dillingen qu’on installa en 1804 le one laminoir à tôles de la région, et cette usine est toujours restée, par la perfection de son outillage dans ce domaine, en tête de toutes les forges sarroises et même lorraines. Sur cette branche maîtresse se greffèrent différentes spécialités, entre autres, à partir de 1876, celle des plaques de blindage pour la marine de guerre, que Dillingen et Essen étaient seules, dans le Reich, à fabriquer. Que les cuirassés de Guillaume IT aient fait forger leur armure à Dillingen, qui pour cela importait du minerai de Hesse, il y a là un paradoxe géographique, que les conditions politiques (la société ae Dillingen avait déjà avant-guerre une forte part de son capital français) rendent encore plus inexplicable. Tout s’éclaire quand on se rappelle que Dillingen rendait les mêmes services mutatis mutandis aux frégates de Napoléon Ier. Le laminage de plaques de cuivre a conduit l’usine au laminage de plaques d’acier. L’outillage change moins vite que les besoins, et la main-d'œuvre moins vite que l’outillage. Ainsi se perpétuent les spécialités. Au reste, la réadaptation aux conditions économiques, comme aux conditions géographiques, ne manque jamais de se faire. Aujourd’hui Dillingen ne fabrique plus de plaques de blindage, mais elle a trouvé d’amples compensations dans la fabrication des tôles pour les chaudières et le bâtiment ainsi que dans celle du fer-blanc pour les boîtes de conserve.

L'ancienne industrie des fontes de moulage s’est réduite à une seule spécialité, d’ailleurs d'introduction assez récente : celle des tuyaux de fonte, concentrée à Brebach. Elle a tout de suite trouvé une clientèle dans les mines et dans les communes si nombreuses et si dispersées de la région industrielle. En dehors de la région sarroise et de l'Allemagne où Brebach conserve son principal débouché, la vente est moins facile, car les adjudications de travaux de canalisation par l'État ou les communes écartent souvent les usines étrangères; d’autre part, en France, la production sarroise se heurte à de grosses usines, Pont-à-Mousson en tête, qui a pris barre sur elle grâce às ses investissements de capitaux.

Les tuyaux de fonte trouvent d’ailleurs devant eux la concurrence des tuyaux d’acier fabriqués par l’usine de Bous, qui a été un moment

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dans le monde le premier producteur de tubes sans soudures. Ceuxci sont préférés pour les canalisations de pétrole (pipe line) et en général dans les terrains où il y a à craindre l’action de sels corrosifs ou les mouvements du sol. C’est dire que leur marché est surtout à l’étranger et dans les pays d'outre-mer.

Les tubes d’acier appartiennent déjà à cette industrie mixte qui, sans posséder ni hauts fourneaux ni convertisseurs Thomas, ou bien lamine des demi-produits qu’elle achète à la métallurgie lourde, ou bien fabrique elle-même son acier au four Martin ou dans de petits convertisseurs Bessemer. Le premier cas est celui de Saint-Ingbert, le second, celui de la fonderie Dingler et Karcher (entre Sarrebruck et Scheiïdt).

Avant la Guerre, Saint-Ingbert possédait une aciérie Thomas qui refondait la fonte de Rummelange (Luxembourg). En 1919, l’aciérie a été démontée et l’usine transformée pour fabriquer certains produits finis, notamment des feuillards, du fil de fer, des toiles métalliques et des pointes de Paris. Saint-Ingbert possède aujourd’hui des laminoirs qui sont parmi les plus grands du continent et dont la capacité de production (100.000 tonnes) correspond à peu de choses près à la production record du Territoire en feuillards. L’usine fait venir ses demi-produits partie de Dillingen, partie d’'Homécourt qui appartient au même groupe financier (groupe Th. Laurent); mais les frais de transport grèvent lourdement le prix de revient. Quant à la fonderie Dingler et Karcher, comme elle possède des cubilots, elle peut, suivant les circonstances, acheter ou fabriquer elle-même ses lingots. Une pareille usine a une carte de produits étonnamment variée qui va des pièces de forge : roues, couronnes, pignons, volants, anneaux, pistons, au matériel de chemins de fer (roues de wagons). C’est là une des formes de la métallurgie à laquelle semble réservé le plus brillant avenir, car l’industrie de plus en plus remplace les bâtis en fonte ou les pièces laminées par de l’acier moulé.

Quand on aborde l’industrie de transformation proprement dite, il devient impossible de parler de spécialité : chaque usine a la sienne; la région entière n’en a pas. Tout au plus peut-on distinguer des catégories. La construction métallique est l’auxiliaire des mines : chevalements, magasins, câbles, transporteurs aériens, bennes et wagons sortent de ses ateliers (1). La construction mécanique travaille plutôt pour les forges : machines à vapeur, trains de laminoirs, moteurs à huile et à gaz; les machines outils et les machines agricoles n’ont qu’une importance secondaire. L'industrie électrotechnique a été appelée

(1) Les établissements Seibert, qui ont leurs usines à Sarrebruck et à Homburg, ont, depuis 1920, construit 18 hangars de dirigeables et 50 hangars d’aviation.

en Sarre par la concentration d’autres industries, mais surtout, après la Guerre, par l’ouverture du marché français : elle fabrique des moteurs de petite et de moyenne puissance et des tableaux de distribution, curieuse transformation de l’industrie traditionnelle des petits objets en papier mâché (1). Enfin, il ya l’infinie variété des quincailleries pour usages domestiques et agricoles, situées dans des positions excentriques : à Fraulautern, à Beckingen, à Rohrbach, à Hombourg- Haut, tandis que les grands ateliers se concentrent sur la ligne des pôles industriels du Territoire : Sarrebruck—Saint-Ingbert — Homburg.

Toutes ces usines composent un ensemble industriel difficile à définir d’un mot par suite de leur variété, mais plein de sève à cause de leurs attaches avec le terroir et tenant dans la vie économique de la région une place trop souvent oubliée.

La sidérurgie sarroise n’est pas faite seulement de 30 hauts four-

(1) C’est une histoire bien curieuse que celle de cette industrie, et caractéristique de ce qu’on pourrait appeler le « protéisme » de la petite industrie.

En 1737 un meunier d’'Ensheim, dans le Bliesgau, Mathias Adt, imagina d’enfermer le tabac à priser, dont l’usage était alors courant — on offrait une prise comme on offre aujourd’hui une cigarette —, non plus dans des boîtes précieuses fabriquées par des orfèvres, mais dans de simples boîtes en papier, recouvertes d’un vernis noir. Les premières boîtes étaient faites de feuilles de papier collées les unes sur les autres, plus tard de carton. La fabrication des tabatières demeura pendant longtemps une industrie familiale, d’ailleurs extrêmement prospère et qui possédait une clientèle même hors d'Europe. Au milieu du x1x® siècle, l’introduction de la presse à vapeur fit disparaître les ateliers domestiques et la fabrication se concentra dans une seule usine, celle des frères Adt, fondée à Ensheim en 1839. A la fin du xixe siècle, la société fabriquait jusqu’à 1.100 espèces différentes de boîtes, auxquelles étaient venus s'ajouter les objets en cellulose, Au début du xixe siècle, elle se mit à la fabrication d’objets électrotechniques : d’abord du matériel isolant en papier enduit de gutta, puis de tout l’appareillage en métal ou en produits isolants (australite). Ces dernières années, elle a même essayé la fabrication des meubles en tubes d’acier : on est loin des tabatières en papier mâché!

En même temps que la fabrication se diversifiait, la société essaimait. Déjà en 1844 elle avait, pour conserver la clientèle française malgré les droits de douane, créé à Forbach une filiale qui peu à peu dépassa l’usine-mère; après 1870, l’usine de Forbach, pour la même raison, créa un nouvel établissement à Pont-à-Mousson. Chacun des trois établissements était approvisionné en papier par une usine spéciale, Ensheim par la papeterie de Schwarzenacker (sur la Blies), Forbach par la papeterie de Marienau, entre Forbach et Petite-Rosselle, Pont-à-Mousson par la papeterie voisine de Blénod.

Après la Guerre, l’usine sarroïse s’est orientée vers l'Est, après 1925, afin de conserver le marché allemand; elle a acheté, pourremplacer l’usinede Forbach devenue française, une fabrique de cartonnage à Wächtersbach, dans la Hesse Rhénane, et une ancienne usine de soie artificielle près de Hanau. De ce fait Ensheim est redevenue l’usine principale. Elle se consacre surtout à l’appareillage électrotechnique; les objets en papier laqué ne sont plus que l’accessoire parce qu’en Europe les goûts ont changé et qu’en Orient, en Turquie ou en Perse, où s’écoulaient jadis des milliers de tabatières, les marchés se sont fermés. Quelles transformations nouvelles l'avenir réserve-t- il à une industrie si polymorphe?

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neaux qui tirent l’œil et de quelques grandes sociétés de construction: elle est dans une multitude de petits ateliers dissimulés dans des faubourgs, parfois demeurés fidèles à un site idyllique. Tout cela se tient et l’industrie sarroise, prise en bloc, trouve son assiette dans l’équilibre des différentes branches de la production et dans le perfectionnement de quelques fabrications, pour lesquelles son passé autant que sa situation l’ont spécialement qualifiée.

F. — LES DÉBOUCHÉS DE LA SIDÉRURGIE SARROISE

Les anciennes forges sarroises, comme la plupart des usines antérieures à la révolution industrielle du milieu du xixe siècle, étaient destinées avant tout à satisfaire les besoins du marché local et régional. On a publié des extraits du registre des ventes d’une des principales forges de la contrée, Saint-Ingbert, en 1780 (1). La clientèle comprenaït surtout des agriculteurs du Palatinat et de la Lorraine orientale, très peu d’industriels. De petites quantités arrivaient par voie d’eau dans la vallée du Rhin et même en Hollande; mais elles se heurtaient aux fontes de la Quint et de Bendorf et aux fers de Liége, plus appréciés à cause de la qualité des minerais. Toutefois, quelques établissements avait noué de bonne heure des relations étendues. Du fait que des Messins ont, au xvrie siècle, affermé des forges sur les bords de la Pris, de la Sarre et de la Blies, il est à présumer que celles-ci avaient alors leur débouché dans le Pays Messin, spécialement dans l'arsenal et le parc d’artillerie de cette place forte. Au xvrre siècle, les progrès . des forges lorraines, surtout d'Hayange, refoulèrent ces ventes, sans modifier essentiellement leur orientation.

L’achèvement précoce de l’unité du royaume de France, son libéralisme douanier qui alla en s’accentuant jusqu'aux derniers jours de l'Ancien Régime, la création d’un système de routes et de voies navigables qui n’avaient pas leur équivalent dans l'Empire, tout contribuait à drainer vers l'Ouest la production métallurgique sarroise. A la veille de la Révolution, les Stumm expédient leurs fontes moulées du Hunsrück jusque dans les ports français de l'Atlantique et la correspondance du maître de forges de Goffontaine, Pierre Gouvy,

(CAM Krämenr [170], p. 71.

montre que sa quincaillerie fine était vendue exclusivement en France. Sous l’Empire, c’est encore la France qui achète pour ses armées du matériel de guerre, et l’historiographe des usines Stumm, relatant l'achat de Neunkirchen en 1806, après avoir célébré comme il sied le rôle dévolu à cette « sentinelle du germanisme », note — sans embarras — que la prospérité de l’usine venait surtout des commandes de Napoléon (1). L'Annuaire du département de la Sarre pour 1809 indique comme débouchés des forges « les départements de lPintérieur, la Hollande et quelque peu la rive droite du Rhin » (?). Encore s’agissait-il surtout, pour cette dernière, des forges de l’Eifel. Quant aux aciéries, toute leur production s’écoulait dans les fabriques d’armes de Klingenthal (en Alsace), de Charleville et de Tulle.

L’annexion du Bassin de la Sarre par la Prusse en 1815 et la politique protectionniste de la France pendant la première moitié du xixe siècle devaient rompre ces liens. L'industrie sarroise dut, non sans peine, modifier complètement son orientation commerciale. Pour éviter les droits de douane, les frères Gouvy fondèrent en France même, à Sarralbe, une aciérie, tandis que Goffontaine et Jägersfreude déclinaient. Les autres forges subirent une crise très grave qui entraîna un regroupement des principaux établissements. Dillingen en 1817, Geislautern en 1828 passèrent sous le contrôle ‘des Stumm, et ce fut pour cette dernière le signal d’une décadence que rien ne devait plus arrêter.

La sidérurgie sarroise ne commença de retrouver son équilibre que lorsque la conclusion du Zollverein lui eut ouvert l'Allemagne du Sud (#). Mais les communications étaient difficiles — Neunkirchen envoyait ses fers à Munich sur des chariots à bœufs — et de bonne heure la Sarre se heurta à la Rubr. En 1862, le Landrat SCHLECHTENDAL déclare que les forges sarroises sont incapables de concurrencer les forges westphaliennes dans l’Allemagne du Nord et l'Allemagne du Sud (*); affirmation certainement trop pessimiste, et due à une crise momentanée. L’annexion de l’Alsace-Lorraine acheva de reconstituer, autour de la grande industrie qui s’était développée entre 1850 et 1870, le marché consommateur.

A la veille de la Guerre, le débouché de la sidérurgie sarroise était constitué d’un côté par l’industrie locale de transformation, de

(1) Hundert Jahre Neunkircher Eisenwerk [168], p. 42.

(2) Deramorre [88], p. 419.

(3) Le traité, signé en 1829, prévoyait une diminution progressive des droits de douane établis par les états du Sud et leur suppression complète à partir du 1er janvier 1832. Cf. P. BenAzRTSs [262], p. 49 sq.

(2) ScnLecHTENDAL [98], p. 119,

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