‹ La Région Industrielle SarroiseChapitre 163 sur 270 · RE NO RS RS PRE · texte numérisé non relu

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pays consommateur des sociétés chargées spécialement de la vente de ses aciers. La mobilité du dépôt de vente compense, dans une certaine mesure, la fixité de l’aciérie.

b) L’Allemagne. — Ce détour n’a pas été nécessaire quand il s’est agi de l'Allemagne. Toutes les forges sarroises, même celles à capital français, étant affiliées aux syndicats allemands, leurs ventes en Allemagne s’opèrent par l'intermédiaire de ces organismes.

Les accords commerciaux de 1926-1928 ont amené rapidement un relèvement des tonnages vendus dans le Reich, qui étaient tombés en 1925 à un chiffre inférieur des trois quarts à celui de 1913; néanmoins ce dernier chiffre n’a jamais pu être atteint, même quand les ventes totales ont dépassé le chiffre d’avant-guerre. La zone de vente comprend essentiellement, comme autrefois, l’Allemagne au Sud du Main; mais la concurrence westphalienne est devenue beaucoup plus vive et la sidérurgie sarroise, gênée par la perte de ses concessions en Lorraine et par le haut prix du coke, n’a pas pu conserver toutes ses positions. En temps normal, elle vend dans le Reich un peu de fonte brute, une assez grande quantité de demi-produits, et, en fait de Jaminés, surtout du matériel de chemins de fer (rails, traverses) et du fil machine. En outre, le Reich est le meilleur client de Brebach pour les tuyaux de fonte.

Telle était la situation quand la crise est venue frapper l’Allemagne et réduire dans les proportions que l’on sait sa capacité de consommation. Les exportations de produits sidérurgiques sarrois en Allemagne ont été les premières touchées. La diminution avait commencé dès 1928, par suite de la concurrence de l’industrie allemande, précocement rationalisée. La crise acheva de rétrécir le marché des produits sarrois. L’exportation dans le Reich tomba de 942.998 en 1927 à 303.577 tonnes en 1932 (1), chiffre qui ne représente plus que 30 % des ventes de la Sarre (au lieu des 68 % d’avant-guerre). Il est intéressant de noter dans quelles proportions inégales les ventes des différents produits ont été affectées par la crise (?). Les exportations de fonte, d’ailleurs peu importantes (de 20.000 à 30.000 tonnes), sont demeurées à peu près constantes; celles de demi-produits ont baissé des deux-tiers. En ce qui concerne les produits finis, les exportations de fil et de matériel de chemins de fer se sont assez bien maintenues:

: (1) Statistique duComité des Forges dela Sarre(Bericur X, p. 130-131). La S. W.S. Heft 6, p.28, donne la statistique des Ghemins de fer sarrois, moins commode parce qu’elle se base sur les résultats de l’année fiscale (du 1er avril au 31 mars).

(2) Gomparer les Bulletins du Comité des Forges de France n° 4087 et 4196.

mais c’est un effondrement pour les profilés, les poutrelles, les feuillards et les tuyaux de fonte.

On aurait tort d’en conclure à une rupture des liens commerciaux entre la sidérurgie sarroise et le Reich. D’abord les statistiques précédentes ne concernent que l’industrie lourde; il faudrait y ajouter les chiffres — qu’il est impossible de grouper — de l’industrie de transformation. D’autre part, si le Reich a perdu de son importance comme débouché pour la Sarre, celle-ci n’a pas cessé d’être pour lui le premier fournisseur de produits métallurgiques. En 1931, sur une importation totale de 801.000 tonnes de produits sidérurgiques, le Reich en a reçu 338.000 tonnes de la Sarre. En d’autres termes, le Reich a diminué ses achats en Sarre dans la même proportion où il réduisait ses importations de l’étranger, mais il ne s’est pas détourné du Territoire : il demeure en puissance le principal client de la sidérurgie sarroise.

Répartition des ventes de produits sidérurgiques sarrois en 1932 (1).

ALLE- ÉTRAN- SARRE FRANCE LONS Fun TOTAL

ee | tonnes tonnes tonnes tonnes tonnes

Fonte et produits finis endonte CRT 2606218223" 6561#19/617182725271 68.203

| A) Demi-produits, rails, traverses, poutrelles.| 58.833] 78.997112.241| 73.805) 323.876 Barres, fil laminé, feuillards . . . .| 29.527 160.985114.380135.512| 440.404 Tôles, fersblancs et fers universels . .| 15.650] 90.876] 57.642] 13.639] 177.807

finis d’acier.

Le

Acier et produits FE

Toraz des produits sidérurgiques . . . . . .|106.6921354.5441303.577/245.477|1 .010.290 Pourcentages ./ . . . .| 10,5 35 30 24,2 100

(1) Comité des Forges de la Sarre (in BERICHT X, p. 130-131).

c) La France. — En France, les ventes s’opèrent par l’intermédiaire des Comptoirs dont l'institution a été peu à peu étendue à toutes les catégories de produits finis et demi-finis. Toutes les grandes forges sarroises y ont donné leur adhésion.

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Si on compare les chiffres actuels à ceux d’avant-guerre, on est frappé avant tout par leur très forte augmentation, aussi bien en valeur absolue qu’en importance relative. La France a reçu, en 1932, 304.544 tonnes de produits sidérurgiques (au lieu de 78.819 tonnes en 1913) représentant 35 % du total des ventes (au lieu de 4,3 %, sans l’Alsace-Lorraine il est vrai).

Ce résultat a été atteint par une progression continue, au moins jusque 1931, qui contraste avec les brusques variations des exportations en Allemagne. A la faveur de l’union douanière, les forges sarroises avaient su, dès avant 1925, se faire une place sur le marché français pour certains produits, notamment les tôles et les tubes. Les ententes de 1926, en accordant à la sidérurgie sarroïse un contingent global de 500.000 tonnes, lui permirent de consolider les positions conquises. Nul ne pensait alors que ce chiffre pût être dépassé. La crise a bouleversé toutes les prévisions. Alors qu’en Allemagne la crise se manifestait déjà en 1928, la consommation intérieure s’est maintenue en France à un taux normal pendant toute l’année 1930. Ce décalage de près de deux ans a permis à la sidérurgie sarroise de faire face à une situation difficile en changeant son orientation commerciale.

Dès 1931, Dillingen, spécialisée dans les tôles, écoulait en France plus de 40 %, de sa production; les forges à capital purement allemand suivirent l'exemple avec empressement. Parfois ce retournement a été accompagné d’une transformation de l’outillage (ainsi Vülklingen et Brebach ont transformé chacune un haut fourneau pour la production de fonte hématite); mais, en général, les forges se sont contentées d’expédier en France ce qui ne trouvait plus preneur en Allemagne. Si la Sarre vend relativement peu en France de matériel de voie et de tuyaux de fonte, elle y écoule une proportion beaucoup plus forte de sa production en barres, poutrelles, tôles et tubes d’a-, cier; pour les pièces de forge, les essieux, les chaudières, les machines, le marché français constitue à l'heure actuelle un débouché plus important que le Reich. En 1931, la France, à son tour, a été atteinte par la crise; la consommation du marché intérieur a fortement diminué et les ventes sarroises ont été ramenées au chiffre cité plus haut. Mais, même en période de sous-consommation, le Comité des Forges estime que, dans la limite des accords existants, les forges sarroises ne créent aucune difficulté spéciale aux usines nationales dont les prix de revient sont en général moins élevés (1).

(1) Conseil National économique, 4e série de rapports, 1932, p. 54.

Dans cette pénétration du marché français, la sidérurgie sarroïse a été aidée par les anciennes relations qu’elle entretenait avec l’industrie alsacienne de transformation; plus généralement, toute la région de l'Est constitue une clientèle pour ses tôles, ses pièces forgées et ses aciers spéciaux, car l’industrie lorraine, si elle est en train de s’équiper pour la fabrication d’aciers de qualité, n’est pas encore en mesure de satisfaire à tous les besoins des mines et de la construction mécanique. En dehors de l’Est, les deux débouchés principaux de la métallurgie sarroise sont la région lyonnaise et la région parisienne (construction automobile). Dans la première, la Sarre se heurte à la sidérurgie du Centre aux prix de revient très élevés, mais entourée de tant de sollicitude par les services publics qu’elle maintient, tant bien que mal, une existence défaillante ainsi qu'aux usines des Alpes, surtout à Ugine, concurrente redoutable des forges Rôchling; dans la seconde, les aciers du bassin de Maubeuge arrivent à Paris à moindres frais. La zone de vente des fers sarrois, en France, est donc notablement plus restreinte que celle du charbon.

Restent, il est vrai, les colonies. Certaines usines comme Burbach et Neunkirchen ont réussi parfois à y placer des rails et du matériel de voie, au titre des réparations (la Sarre ayant participé aux prestations en nature comme l’Allemagne). Mais sans vouloir déprécier ce qui est inappréciable, on ne saurait être trop prudent quand il s’agit des possibilités actuelles du débouché colonial. L'empire colonial français en y comprenant l'Algérie, les protectorats et les pays sous mandat a acheté, en 1931, dans l’Union douanière franco-sarroise, 441.518 tonnes de produits sidérurgiques (1). On ne connaît pas exactement la part de la Sarre dans ces exportations; mais en leur appliquant le coefficient de 11 % qui représente en principe la part de la Sarre dans l’approvisionnement du marché intérieur, on peut évaluer les exportations des forges sarroïises (y compris la construction métallique) dans les colonies à 50.000 tonnes : l'Allemagne en vend davantage. Il est vrai que si la Sarre était définitivement rattachée au territoire douanier français, rien ne s’opposerait à ce que ses usines reçussent des commandes proportionnelles à leur capacité de production.

d) L’étranger. Les exportations vers les autres pays étrangers, pour n'avoir pas été affectées d’une façon aussi sensible par les conditions douanières, n’en présentent pas moins une grande instabilité qui reflète les variations de change et d’activité écono-

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mique. C’est toujours la Belgique qui arrive en tête, avec une moyenne de 150.000 à 250.000 tonnes de produits sidérurgiques, réexpédiés en grande partie d'Anvers; la fonte et les demi-produits destinés à l'industrie belge de transformation n’entrent dans ce chiffre que pour une faible part. La Suisse reçoit des poutrelles, du matériel de voie, quelques demi-produits; lItalie, un peu de fonte, des tuyaux, très peu de choses en somme. Il faut y ajouter la Pologne et la Roumanie pour les tubes et les tuyaux, l'Espagne et les Pays scandinaves, où les produits sarrois peuvent pénétrer quand le change n’est pas trop défavorable. A ne considérer que la statistique des Chemins de fer, il semble que la Grande-Bretagne, première cliente de la sidérurgie française (1931), et la Russie, première cliente de la sidérurgie allemande (1931), n’achètent rien en Sarre. Ce serait un signe remarquable d'autonomie commerciale si la statistique, une fois encore, n’était mensongère. En réalité, la Sarre expédie de petites quantités en Grande-Bretagne via Anvers, et elle a placé des commandes importantes dans l’U. R. S. S., mais en les réexpédiant d’Allemagne.

En dehors de l’Europe, les pays du Proche-Orient (Égypte, Palestine, Turquie) constituent un assez bon débouché; la Turquie a acheté en Sarre une partie des rails destinés à l'achèvement du chemin de fer de Bagdad; l'Irak et la Perse ont passé des commandes pour leurs pipe-lines. Par contre, dans l’Extrême-Orient qui, avant la Guerre, achetait beaucoup, la Chine se ferme; les Indes anglaises et le Japon se sont mis à produire eux-mêmes. L'Amérique du Sud n’a qu’une importance secondaire.

Au total, les ventes à l'étranger, France et Allemagne déduites, ont atteint, en 1932, 245.477 tonnes, chiffre très inférieur à celui de 1913. Sans doute le pourcentage de ces exportations dans le total des ventes s’est relevé de 20 à 24 %; mais cet accroissement est une conséquence normale de la crise qui pousse les grandes industries à maintenir leur production en faisant des concessions de prix considérables; il n'indique nullement un élargissement du marché extérieur. Si, au lieu de prendre les chiffres de 1932, on considérait ceux de 1928, dernière année de prospérité, on trouverait un pourcentage d’exportations sensiblement inférieur à celui de 1913.

Somme toute, les débouchés importants de la sidérurgie sarroise, en dehors de la France et de l'Allemagne, se réduisent à trois ou quatre pays : marché étroit, insuffisamment équilibré, où la Sarre serait à la merci d’un dumping de ses rivaux, si elle n’était protégée par les ententes internationales. Nulle part n'apparaît mieux le vice de sa continentalité.

On prête à Hugo Stinnes cette boutade : « Quand la Sarre sera rendue au Reich, sa métallurgie sera bonne pour la ferraille. » Le mot ne doit pas être pris au tragique : il prouve tout au plus qu’à l’époque où Stinnes rendait cet oracle, l'outillage des forges sarroises avait besoin d’être modernisé.

Il est bien vrai que la sidérurgie sarroise se trouve placée par la nature et par la carence de l’homme dans des conditions délicates. Assise sur le charbon, elle doit faire venir son minerai; sans doute les mines lorraines sont relativement proches, plus proches que les sources d’approvisionnement des autres bassins métallurgiques, Alabama excepté; mais cette courte distance — une centaine de kilomètres à vol d'oiseau — est doublée par le tracé défectueux de la voie d’eau, une voie d’eau où les conditions de transport ne sont pas à la hauteur des services qui lui sont demandés. D’autre part, coincée entre la Lorraine et la Ruhr, dont les métallurgies lui barrent la route des marchés intérieurs, la Sarre est contrainte d'exporter; or elle est loin des grands ports maritimes et n’est reliée directement à eux par aucun Canal. De cette double disgrâce, elle s'efforce de conjurer les effets en transformant sur place son acier en produits finis, en machines et en constructions métalliques, intégration que rend possible l’habileté d’une population habituée depuis plusieurs siècles au travail du fer. Mais sa force principale lui vint, jusqu’à la Guerre, de sa liaison étroite avec la Lorraine qui fournissait la fonte et le minerai.

Cette sidérurgie sarroise, géographiquement en assez mauvaise posture, a été placée par le Traité de paix dans des conditions plus défavorables encore.

Rattachée à la France au point de vue douanier, elle en est demeurée plusieurs années commercialement exclue. Non pas qu'une nécessité inéluctable rejetât vers l'Est cette industrie; mais les circonstances n'étaient pas favorables à une résorption de la hernie sarroise sur le marché français; et peut-être n’a-t-on pas fait tous les efforts nécessaires pour cela. Les métallurgistes français ont-ils compris qu'il y avait un intérêt national à ce que la métallurgie sarroise renouât avec l’industrie française de transformation les liens qui avaient existé avant 1815; et qu’en réfoulant cette production vers l'étranger, ils la retrouveraient sur les marchés d'exportation, ceux-là mêmes qu’ils s’efforçaient de conquérir pour les usines désannexées du bassin de Thionville? L’assimilation de l’économie sarroise, qui aurait dû ètre le seul but d’une politique nationale, a été sacrifiée au système des

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Ententes internationales — mot de bon aloi, pavillon neuf sur l’arche des intérêts privés.

Les accords de 1926-1928 refoulaient vers l'Allemagne la majeure partie de la production sarroise. La crise apporta l’antidote : chassés d'Allemagne par l'effondrement des prix, les produits sidérurgiques sarrois Ont trouvé à l'étranger, surtout en France, un débouché qui leur à permis de traverser la crise sans catastrophe. Aujourd’hui le plus dur est passé; la sidérurgie regarde l’avenir avec plus de confiance. On ne rallumera peut-être pas tous les hauts fourneaux: mais il n’est plus question de tout fermer.

De cette évolution, deux conclusions se dégagent :

19 Même séparée des usines-sœurs, privée de la plupart de ses concessions de minerai, la sidérurgie sarroise peut vivre et, en temps normal, distribuer des bénéfices honorables (1). Son prix de revient élevé l’écarte peu à peu de la fabrication des articles courants que la Lorraine produit à moindres frais; en revanche, la production en masse de gaz de cokerie, et par le gaz, de courant électrique, l’oriente vers des fabrications spéciales qui lui réservent des bénéfices plus substantiels.

20 Depuis trois ans, les achats de la France dépassent ceux de l’Allemagne. En 1932 la part de celle-ci n’atteignait pas, celle de la France dépassait le tiers des ventes totales. L'Allemagne du Sud n’était donc pas un « marché naturel », mais un marché temporaire, qui s'était constitué dans certaines conditions politiques et destiné à se modifier avec elles.

Certes l'Allemagne conserve ses 65 millions d'habitants, son industrie de transformation prodigieusement variée, son goût pour le neuf qui voue les usines dans la fleur de l’âge au sort que Stinnes réservait aux seules forges de la Sarre, bref son potentiel de consommation. Aux premiers signes de reprise, les ventes s’y enflent plus vite qu’en France; l'intérêt se reporte immédiatement sur la rive droite du Rhin. Mais on n’imagine plus une sidérurgie sarroise orientée exclusivement vers l'Allemagne : preuve qu’il y a eu, là encore, une modification qui, pour être moins radicale que celle du marché charbonnier, n’en semble pas moins profonde et durable.

(1) Les Forges et Aciéries Rôchling ont annoncé, pour un capital actions de 10 millions de francs, des bénéfices de 14,1 millions en 1928, 13,9 en 1929, 6,7 en 1930, et distribué des dividendes de 45,15 et 10 %,.. Les bilans de la Société des Aciers fins (Vülklingen) étaient analogues. Moins brillants furent les résultats des sociétés à capital français; ils dépassaient pourtant ceux des anciennes filiales du bassin de Thionville.

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