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QUELQUES INDIVIDUALITÉS RÉGIONALES

Cependant au Nord et à l’Est le langage populaire précise qu'il s’agit du Gau de la Sarre et du Gau de la Blies, Saargau et Bliesgau : deux noms historiques, mais qui s’appliquent à des parties du plateau déjà mieux différenciées.

a) Le Saargau et le Pays de Sierck. — A l’extrémité orientale du plateau, le relèvement de l’altitude et la proximité de la dépression où coule la Sarre, en activant l'érosion, troublent quelque peu la tranquillité de cet horizon. Mais les affluents de la Sarre n’ont pas mordu profondément. Là où le plateau calcaire déborde sur la rive droite de la Sarre, entre Merzig et Beckingen, en un étroit pédon-

(1) 11 forme aujourd’hui les cantons de Sarre-Union et de Druling rattachés depuis 1793 au département du Bas-Rhin. — Cf. Atlas [XXV], carte 12.

(2) Lincxenuezp (Répertoire archéologique des arrondissements de Forbach et de Sarreguemines) donne du Gau cette définition : « Gau désigne dans la Lorraine orientale une unité qui n’est ni politique ni administrative, mais une région de caractère uniquement rural, où la surface calcaire et limoneuse est exploitée par l’agriculture: par opposition au « Gries » dont le sol sablonneux est davantage couvert de forêts. On appelle « Gauknoddel » l'habitant du Gau, Griesmucken, les habitants du Gries ». Le mot de Gau est employé surtout à l’Ouest de Sarrelouis; mais il n’est pas inconnu dans les environs de Forbach et de Sarreguemines (exemple : Gaubivingen à l'Est de Forbach). On appelle Gaustein le grès coquillier dont la décomposition donne des sols fertiles.

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cule qui s’avance jusqu’à Wabhlen, c’est pour donner les mêmes croupes plates, occupées par le blé, le trèfle et la luzerne avec, sur les pentes, des plantations d’arbres fruitiers : cerisiers, pruniers, mirabelliers, et surtout pommiers; elles ont valu à la région d’Hilbringen son surnom d’A pfelkiste.

Le nom de Saargau qui, à l’époque du Moyen Age, s'était appliqué à toute la dépression de la Sarre moyenne, s’est peu à peu restreint au bailliage lorrain situé sur la rive gauche de la Sarre, en aval de Sarrelouis, les pays de la rive droite étant désignés simplement sous le nom de « Pays de Merzig ». Saargau et Pays de Merzig demeurèrent longtemps propriété indivise de l’électeur de Trèves et du duc de Lorraine. On y suivait la coutume d'Allemagne et ils dépendaient, au spirituel, de l’archevêché de Trèves (1). En 1778, un traité passé entre la France et l’Électeur céda le Merzig à celui-ci, tandis que le Saargau restait à la France. Ici la géographie est bien d’accord avec l'histoire : le Saargau fait partie du Plateau Lorrain.

Mais qu’on s’avance plus au Nord, dans la partie où le plateau se rétrécit entre la Sarre et la Moselle, et le changement de paysage devient frappant. Aux dépressions à peine sensibles succèdent des ravins encaissés, où des torrents, fortifiés par le niveau très bas de la Moselle (138 m. à la frontière franco-allemande), scient le plateau et montent à la conquête des sources du versant sarrois. Le château de Marlborough, campé au-dessus de Manderen, accentue le contraste entre les horizons pacifiques du plateau et l’étroit passage qu’il défend.

Les bois, taillis ou haies (Hecken), jadis exploités pour le tan, brûlés périodiquement ou mis en pâture, se multiplient au point de valoir un nom°local au pays de Sierck : c’est le Heckenland ou Heckenpays: Il ÿ a même sur les marnes irisées de grandes forêts, comme la forêt domaniale de Kalenhoven coupée en deux par un vaste défrichement. On se trouve en présence d’une vie agricole différente, où les arbres et les prairies tiennent plus de place que sur le reste du plateau. A côté des villages, hameaux et fermes sont nombreux. Des toits d’ardoise font leur apparition. Contre la maison, qui ici s’allonge dans le sens de la rue, s’appuie un hangar qui abrite le chariot et au-dessus de lui le bois. Enfin devant les granges on voit quelquefois de grosses meules en grès, appelées Keltersteine, qui servent à la fabrication du cidre : emblème de ce pays bocager où le massif ancien tout proche, avant de s’imposer dans le relief, s’insinue dans le paysage et le genre de vie.

(1) D'urivaz [89], II, p. 285.

Pourtant, et bien que le patois soit ici fort analogue au dialecte luxembourgeois, tout ce Æeckenland a fait partie historiquement de la Lorraine et la frontière franco-allemande actuelle demeure ici en deçà de la limite du duché.

b) Le Bliesgau. — Ces attaches avec la Lorraine s’affaiblissent et disparaissent progressivement quand on passe sur la rive droite de la Sarre, au Nord de Sarreguemimes: Là s’étend entre la Sarre, la Blies et le Würzbach, le pays désigné couramment aujourd’hui sous le nom de Bliesgau.

A l’époque carolingienne, ce nom s’est appliqué à un comté (mentionné pour la première fois en 831) dont les limites imprécises s’étendaient depuis Saint-Wendel jusqu’à Bitche, depuis Wehrden jusqu’à Bruchmühlbach (1), — soit un tiers de l’actuel Territoire de la Sarre, — et comprenaient en outre la région de Deux-Ponts et les cantons lorrains de Bitche, Volmünster, Rohrbach ainsi qu’une partie de celui de Sarreguemines (2). Mais cette étendue fut très vite restreinte ; le Bliesgau se confondit avec la seigneurie de Blieskastel et ses dépendances, bailliage trévirois depuis 1340. Passé en 1657 entre les mains des comtes de la Leyen, ce petit État se maintint jusqu’à la Révolution entre le comté de Nassau-Sarrebruck et le duché de Deux-Ponts.

Dans ses limites du xviie siècle, le comté de la Leyen, si on lui adjoint l’extrémité orientale du bailliage de Sarrebruck, correspondait à une région naturelle. C’est un plateau aux assises calcaires ou gréso-calcaires, largement recouvert d’un lehm sablonneux très fertile. Défriché et occupé dès l’époque préhistorique (?), il a toujours attiré les hommes. Il n’est pas de contrée, dans toute notre région, où l’occupation du sol ait été plus continue depuis l’âge de la pierre polie jusqu'aux invasions barbares. C’est là qu'ont été faites les plus belles trouvailles archéologiques du Territoire.

Avec ses vergers, ses prairies artificielles, ses arbres ponctuant les lignes douces du paysage, ce plateau présente certains aspects de Bocage. Mais le peuplement demeure fortement aggloméré, les champs ouverts; la vaine pâture n’a disparu qu’à la fin du xixe siècle. C’est donc encore une campagne, mais moins nue et moins plate. Son

(1) W. Scnüzrz [248], p. 8, et J. Gayor [236], p. 76.

(2) C'est-à-dire les anciens domaines des archiprêtrés de Hornbach et de Neumünster, relevant tous deux du diocèse de Metz.

(3) Outillage néolithique à Blickweïler et Herbitzheim; armes de l’âge de Halstatt à Medelsheim, inscriptions et ruines romaines à Blieskastel, Schwarzenacker, Blickweiler, etc... ù

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peuplement achève de lui donner dans le Territoire une place à part. La plupart des villages portent le suffixe heim très répandu plus à l'Est en Palatinat et en Alsace, mais qui disparaît à l'Ouest de Sarrebruck. 11 semble qu’il indique ici une ancienne occupation franque superposée à un établissement alamanique (1).

Avant la Révolution, le comté de la Leyen était tiraillé entre l’in- Îluence allemande et l’influence française; mais celle-ci l’emportait nettement (?), surtout pour des raisons religieuses ; le pays faisait partie du diocèse de Metz (archiprêtré de Hornbach) et jusqu’à la fin du xvine siècle les évêques de Metz réussirent mieux qu'ailleurs à y maintenir leurs droits spirituels par de fréquentes « visitations ».

Les traités de 1814 et 1815 donnèrent la majeure partie du Bliesgau à la Bavière, laissant seulement à la Prusse quelques communes de la bourgmestrerie de Brebach; d’ailleurs la population y est en majorité catholique, le dialecte franc-rhénan : c’est l’industrie seule qui a pu rattacher à Sarrebruck des gens orientés pendant des siècles vers Sarreguemines et Deux-Ponts.

c) Le Palatinat occidental. — A l'Est de la Blies les traits du Plateau Lorrain s’altèrent davantage. Le relèvement des couches vers le Nord-Est fait apparaître à la place du Calcaire coquillier supérieur une série d'assises gréseuses (Muschelsandstein) soutenues par les bancs de conglomérat du Grès bigarré. Les affluents du Schwarzbach les ont entaillés de vallées profondes, à profil d’auge; fait significatif : le mot.Delle, qui surle Plateau Lorrain s’applique à des vallons très ouverts, désigne ici des ravins courts et profonds et est à peu près synonyme du mot Xlamm (gorge) également employé pour ces encoches torrentielles. La carte allemande au 1/100.000€ montrebien le découpage du plateau d’altitude uniforme par de très nombreuses rivières aux directions les plus variées. L’eau sourd de toutes parts, entretenant au fond des vallées une végétation vigoureuse. Les Dellen sont entièrement couvertes de bois taillis, les vallées le sont seulement

(1) Le sens des terminaisons hem et ingen varie suivant les régions. Ce qu’il y a de plus net, c’est que, en Lorraine, la terminaison « ingen » est associée au peuplement franc, la terminaison heëm, en Alsace, au peuplement alamanique. Il n’en est déjà plus de même dans le Massif Schisteux Rhénan, où l’on peut avoir des noms en heiïm en pays franc, par exemple dans l’Eifel entre Bitburg et Prüm. Les rapports sont encore différents dansla vallée moyenne du Rhin (Scnuamacner [207], t. III, p. 101). Le Bliesgau, avec ses noms en heëim, se rattache incontestablement au même groupe que le Palatinat occidental où, d’après A. Becker (Pfülzer Volkskunde, p. 22), les établissements alamaniques se seraient avancés plus loin vers le Nord que dans la plaine . rhénane. Un autre signe de ces affinités ethniques entre l’Alsace et le Bliesgau est la présence de quelques maisons rurales à balcon (Webenheim).

(2) Marianne, dernière comtesse de la Leyen, rédigea son journal en français.

sur leurs versants. Par contre le sommet du plateau est complètement découvert. On y cultive le blé, l’avoine, le seigle, la betterave et les fourrages artificiels. L'élevage du cheval, jadis florissant () autour de Deux-Ponts, est de plus en plus remplacé par celui des vaches laitières.

Les fermes, qui n’étaient pas rares en Lorraine orientale, deviennent ici bien plus nombreuses. Elles occupent le centre de grands domaines d’un seul tenant. Le village subsiste, mais son aspect se modifie. Qu'il s’allonge au fond des vallées ou qu’il soit perché sur les crêtes, comme c’est le cas au Nord de Deux-Ponts (?), il semble moins tassé et plus aéré que le village lorrain. Les maisons hautes laissent entre elles de la place pour les fumiers ou même pour les jardins.

En somme deux paysages sont ici rapprochés. Sur les coteaux à couverture calcaire on a des fermes et des villages, des champs de seigle alternant avec des champs de betteraves, de mauvais chemins ne permettant qu’une circulation difficile; dans les vallées exclusivement, des villages allongés au milieu des prairies; entre les champs et les prés court à flanc de coteau une frange continue de bois : ce n’est plus le paysage du Plateau Lorrain dans son austère simplicité.

La France est ici une étrangère qui a laissé seulement comme trace de son occupation quelques mots dans le dialecte palatin. Le grand nombre de fermes à cour centrale, la disposition du pignon sur la rue, la fréquence des constructions à colombage, tous ces signes attestent que les influences venues de l'Est, déjà sensibles dans le Bliesgau, l’emportent ici sans conteste.

Au Moyen Age, les seigneurs de Deux-Ponts réussirent, en s’appuyant sur les abbayes de Hornbach et de Wôürschweiler, dont ils étaient les avoués, à constituer en petit état le duché de Deux-Ponts, qui disputa à la Lorraine le comté de Bitche. En 1845, la Bavière a tout naturellement recueilli la succession du catholique duché de Deux-Ponts et nul ne lui dispute aujourd’hui cette population de joyeux paysans.

A cette bordure occidentale du Palatinat qui, tout en conservant la structure et l'altitude du Plateau Lorrain, son type de peuplement et son caractère agricole, se sépare de lui par tous les autres traits, il manque un nom. Le terme de Westrich ne saurait être retenu. Ce

(1) C’est en 1592 que le comte Jean Ier fonda le premier haras à Wôrschweiler. Au xviue siècle Christian IV améliora la race par des croisements avec des chevaux arabes. Les produits des haras de Deux-Ponts étaient célèbres. Napoléon Ier monta l’un d’eux pendant quelque temps; beaucoup ont été achetés par la Hongrie. :

(2) On relève les noms de Martinshôhe, Rosenkopf, Krähenberg, etc...

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nom qui, à l’époque carolingienne, a désigné une partie de l’Austrasie (Westerreich) est toujours employé aujourd’hui, mais il est appliqué par les habitants à une région mal définie : c’est tantôt la contrée comprise entre la forêt du Palatinat et la région industrielle de la Sarre, tantôt la contrée plus vaste qui s’étend depuis le Haardt jusqu’au Hunsrück, complexe de pays et non région naturelle (1). Le nom qui lui convient le mieux est celui de plateau de Deux-Ponts, car Deux-Ponts, capitale historique du Westrich, est à peu près au centre de cette région de transition. À l’époque d’une Allemagne moins centralisée, sa petite cour, frivole ou érudite suivant les princes, mais toujours curieuse d’art et de science, fut, en terre germanique, un relais de notre culture (?).

: sw 4, LA CÔTE

Le plateau de Muschelkalk se termine à l'Est par une côte au tracé sinueux. Elle est jalonnée du Nord au Sud par les localités de Mondorf, Merzig, Wahlen, Beckingen, Felsberg, Berus, Varsberg et Longeville; puis de l'Ouest à l'Est, par Saint-Avold, Forbach, Sarrebruck, Saint-Ingbert et Blieskastel. Jusque-là la cête était formée de deux talus, séparés par un palier étroit portant villages et cultures; l’escarpement supérieur correspond aux bancs massifs du Calcaire coquillier; l’escarpement inférieur, aux assises les plus résistantes du Grès bigarré. A l’Est de la Blies la côte se dédouble : l’escarpement de grès continue en direction Nord-Est par Homburg et Landstuhl; l’escarpement de calcaire tourne à angle droit et prend une direction Nord-Sud jalonnée par les localités de Bôckweiler, Medelsheim et Erchingen; entre les deux, le palier intermédiaire prend de l’ampleur et forme le plateau de Deux-Ponts. En somme la côte (3) dessine deux saillants prononcés vers l'Est encadrant un angle rentrant à courbure très accentuée.

C’est la dernière des côtes du Bassin Parisien, mais elle n’a plus tout à fait les lignes et les ornements de celles qui la précèdent. Les formes sont moins nettes, plus émoussées. L’existence d’un palier intermédiaire atténue l'impression de relief. Entre Berus et Saint- Avold le plateau semble s’effilocher en croupes basses et allongées.

(1) HaBerLe [5], p. 3. |

(2) Cf. le témoignage de Gogrxe, dans Dichtung und Wahrheu, en 1770 : « Tout, dans les vêtements et l’allure des habitants, rend manifeste les relations avec Paris. »

(3) Nous emploierons ce terme au singulier toutes les fois que les deux escar-

pements se confondent dans la topographie.

Plus à l'Est, la côte est rectiligne; mais la dénivellation n’est brusque qu'à partir de Homburg : là, la côte saute de plus de 120 mètres d’un seul jet, massive et triste comme la dépression qu’elle borde. Plus encore que le relief, la végétation est différente. Les côtes lorraines présentent sur toute leur longueur à peu près le même décor : corniche de Calcaire blanc ou ocre perçant sous les taillis; frise bigarrée de vignobles et d'arbres fruitiers; large piédestal de prairies. Dans la côte du Calcaire coquillier, la corniche fait défaut ou bien ses bancs grisâtres se confondent avec la végétation. La futaie descend plus bas, se mêlant aux poiriers et aux pommiers, qui tiennent aujourd’hui la place de la vigne. La côte gréseuse du Palatinat, elle, est de haut en bas couverte de forêts. La corniche absente, les motifs de décoration confondus, l’ensemble de la côte perd son caractère. Elle a perdu aussi une partie de sa valeur humaine. A ce point de vue il faut mettre à part la côte au Nord de Longeville parce qu’elle conserve des éléments de richesse : ses sources, ses vergers; des filons de plomb et de cuivre ont été exploités jusqu’au xvi1e siècle; un peu partout s'ouvrent des carrières de castine. Mais, au Sud, rien ne rappelle plus ce damier de champs soigneusement cultivés qui, sur les Côtes de Meuse, trahit une culture de prix. Les villages ne sont pas plus serrés que sur le plateau. Enfin sur toute la partie de la côte qui s’étend de Saint-Avold à Landstuhl, l'exposition n’est plus avantageuse; d’autre part le sol demeure médiocre parce qu’il ne se produit pas entre les calcaires du Muschelkalk supérieur et les marnes du Muschelkalk moyen ce mélange intime qui, sur d’autres côtes, fait la valeur de la terre. Enfin à son pied le drainage est souvent imparfait et les sources du grès transforment les prairies en marécages. Jamais cette côte n’a passé pour un de ces pays dorés qui attirent les hommes. Il y a là une côte, mais non un pays «sous la côte ».

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