L'ÉVOLUTION DÉMOGRAPHIQUE DE
Il faut arriver au début du xixe siècle pour pouvoir assigner à la région avec une très grande probabilité, sinon avec une certitude absolue, un chiffre global de population, car nous disposons alors
(4) A. Gain [187] et A. ROSAMBERT [203].
(2) Voici par exemple la moyenne des naissances à Œting : décade 1700-1709 : 3 naissances par an;
1710-1719. n SO 7 0 0 4720-1729 . . k,9 1960 1760 COR, 1730-1739 . 5,9 1770-1779 NNNET 0; 1740-1749 . . 5,6 1780-1789 000 ETS
(3) En 1773, huit familles de Carlsbrunn et de Saint-Nicolas partent pour la Hollande : simple étape, sans doute, dans une émigration vers les États-Unis.
(4) Actuellement dans le Banat roumain, au Nord-Ouest de Temesvar.
(5) Cependant le cahier de doléances de Launstroff (bailliage de Bouzonville) indique en 1789 que « quantité de ménages sont partis ruinés pour la Hongrie ».
(6) Le3 germinalan IX, le sous-préfet de Sarrebruck annonce que 7 familles (48 individus) ont quitté les communes de Schwalbach et Knausholz. Il en donne comme raison la ruine générale et le fait que la Compagnie fermière des mines dépense ses bénéfices à Paris. La Bavière et l’Autriche cherchaient à attirer les émigrants; il s’en établit aussi en Pologne prussienne. Plusieurs habitants de Vülklingen étaient décidés à partir pour les États-Unis. Le mouvement s’étendait à la Moselle, où continuait le courant d’émigration vers l'Europe orientale. Cozcuen écrit dans son Annuaire de la Moselle pour l’an XI (p. 46), à propos des cantons de Tholey et de Rehling : « La population y multiplie tellement qu’elle paraît actuellement trop nombreuse et quel’an dernier beaucoup de familles avaient formé le projet d’émigrer en Pologne ». En vendémiaire an XII, plusieurs familles de Saint-Avold partent pour la Crimée. Puis le mouvement cesse. Il paraît vouloir reprendre en 1810. De pauvres habitants de la mairie de Blieskastel — petits artisans ou cultivateurs — veulent partir pour la petite Tartarie. L'administration dut s’y opposer (A. Coblence, Abt,. 276. H IV).
des deux Annuaires statistiques du département de la Sarre publiés pendant l'occupation française, celui de Zécowrrz pour l’an XI (1802- 1803) et celui de DELAMoRRE pour 1810 : encore ce dernier prévientil que les chiffres de ZÉcowirz étaient inférieurs à la réalité, ce qui expliquerait l'accroissement considérable enregistré en dix ans l'arrondissement de Sarrebruck passe de 57.478 âmes en l’an VII (1798- 1799) à 69.036 en l’an XI et 75.980 en 1809. Mais l’arrondissement de Sarrebruck ne correspondait pas tout à fait au Territoire actuel : il comprenait le canton de Waldmobhr, aujourd’hui en dehors du Territoire, et ne comprenait pas les cantons de Betting et Sarrelouis qui faisaient partie du département de la Moselle ainsi que quelques communes du Palatinat alors rattachées au département du Mont- Tonnerre. En tenant compte de ces changements dans les divisions administratives, on peut attribuer à la région qui forme à l'heure actuelle le Territoire une population d’environ 80.000 habitants au début du xix® siècle.
Si on compare à ce chiffre celui du recensement de 1927, on est frappé d’abord par la très forte augmentation. La population est passée de 80.000 à 770.000; la densité, de 53 (dans l'arrondissement de Sarrebruck) à 402 (dans l’ensemble du Territoire).
Mouvement de la population dans le Territoire de la Sarre (militaires non compris) (1).
CERCLES (avec leurs tendues 1825 1850 1900 1927 actuelles).
Sarrebruck . . ? É 203. Campagne | 199.551 28.345 48.151 3.939 Ville 195.020 Ottweiler. . . 21.960 31.000 | 102.729 140.103 Saint-Wendel .| 13.500 | 17.000 25.000 33.044 Sarrelouis. . . 38.000 48.000 89.555 135.078 Merzig PES « 143.000 15-576 26.391 07-228 Homburg. JU 13.750 197125 28.965 46.713 Saint-Ingbert .| 17.000 | 19.200 | 36.829 93.298 ToTaz. . . .| 145.555 | 194.052 513.408 770.030 (1) Chiffres du Statistisches Ami des Saargebieles. Ils ne s’accordent pas toujours avec ceux des publications officielles antérieures : ainsi le chiffre donné pour le cercle de Sarrebruck en 1850 est précisément le même que donne le Landrat von GARTNER pour 1855,
Cet accroissement n’a pas été uniforme. Alors qu’en cent ans la population faisait plus que décupler dans le cercle de Sarrebruck, elle n’augmentait que de 240 %, dans le cercle de Saint-Wendel. Mais cl est remarquable qu'aucun des cercles ruraux englobés dans le Territoire n'ait marqué à aucun moment une diminution. Comme l’émigration d’une partie de leur population vers les centres industriels n’est pas douteuse, on peut affirmer immédiatement que l’accroissement naturel y a été suffisamment fort pour compenser les pertes par émigration.
Il faut aller plus loin et chercher à distinguer, dans les gains de la région industrielle, la part des deux facteurs : excédent des naissances sur les décès et immigration. Disons tout, de suite qu’il est impossible de donner une réponse exacte parce qu'il n'existait pas, avant la création du Territoire, une statistique d'ensemble des déplacements de population. Il faudrait dépouiller les archives où sont enregistrés chaque année les arrivées et les départs, archives des cercles ou même archives des communes, là où l’unité administrative n’a pas été incorporée en entier au Territoire. Ce travail n’a pas été fait (1). On peut cependant évaluer par calcul l'importance relative des deux facteurs.
La natalité a toujours été très forte dans la région. Au début du xIx® siècle, l'excédent des naissances sur les décès atteignait, dans le département de la Sarre, dans son ensemble rural, environ 20 pour 1.000 (2). Il s’abaisse ensuite à 12 pour 1.000 sous l'Empire (1809) et à 11,3 pour 1.000 en 1825 dans le Regierungsbezirk de Trèves; puis il se relève régulièrement et nous le trouvons à 13,8 en 1836, 16,7 en 1845 (?). En 1859-1861 il s'était élevé à 18,05 dans les deux cercles industriels d’Ottweiler et de Sarrebruck et à 18,42 dans le cercle rural de Sarrelouis. ScHLEcHreNpAL, Landrat (sous-préfet) d’Ottweiler, donne même ce curieux détail (*) que la restriction volontaire des naissances (Zweikindersystem), qui commençait à se manifester vers 1840, était enrayée en 1861. Le plus extraordinaire est que cet honnête administrateur fut prophète, au moins pour un demi-siècle. En 1913 l’excédent des naissances était encore remonté et atteignait 18,9 %. sur l’étendue du Territoire actuel. On a donc
(1) L'étude la plus précise de la population du Territoire est celle de O. RIXECKER [202]. Mais, si elle met bien en lumière les variations dans la répartition de la popuation, elle n’apporte aucun renseignement sur l’origine des habitants.
(2) Exactement 20,3 %, (moyenne de l’anl Xetdel’an X), Zécowirz [109], p. 297. (3) Bârscu [81], p. 22 sq. :
(4) ScuzecurEeNDAL [98], p. 62.
le cas, probablement très rare, d’un pays où la natalité a été en augmentant constamment au cours du x1x° siècle.
Pour l'expliquer il faut avant tout tenir compte du fait que les immigrants (nous allons voir qu’ils ont été nombreux) étaient des jeunes gens qui se sont mariés dans le pays. Des raisons générales : la piété profonde de la population, la variété des ressources offertes en temps normal par la région industrielle, enfin laide efficace apportée aux familles nombreuses par une législation sociale précoce expliquent en outre le maintien de la natalité à ce taux exceptionnel.
Si on convient d’appliquer les taux d’accroissement moyens de 0,0203 en 1800, 0,0120 en 1809, 0,0113 en 1825, 0,0138 en 1836, 0,0167 en 1845, 0,0180 en 1860 et 0,0189 en 1913 à l’étendue du Territoire de la Sarre (1), on peut construire la courbe du taux d’accroissement à partir de 1800 et, partant de la population initiale que nous avons évaluée à 80.000 habitants en 1800, calculer le chiffre de la population qui aurait dû être atteint s’il y avait eu simple accroissement naturel, sans immigration ni émigration. Le calcul a donné 506.000 habitants en 1913 (?). Or, la population effectivement présente dans le Territoire en 1913 se montait à 653.151 unités. Il y avait donc eu immigration; la masse des arrivants et de leurs descendants représentait au moins 147.000 personnes entre le cinquième et le quart de la population totale en 1913.
En réalité ce chiffre de 147.000 est'la somme algébrique de l’immigration et de l’émigration. Quelle fut l’importance relative de chacune d’elles? Problème auquel il est difficile de donner une solution exacte, mais où l’on peut tout au moins chercher à indiquer des ordres de grandeur, à l’aide des monographies de cercles écrites en 1862 par leurs administrateurs (3).
Le Landrat de Sarrebruck déclare que pendant les trois années 1859-1861, 318 personnes se sont installées dans le cercle. Mais dans ce total sont comprises seulement celles qui s’étaient fait naturaliser
(1) En procédant ainsi, on amalgame des taux d’accroissement qui se rapportent à des unités administratives différentes : département de la Sarre, cercles de Sarrebruck, Ottweiler et Sarrelouis, ensemble du Territoire; le résultat ne saurait donc être exact.
Cependant on peut admettre que le taux d’accroissement est uniforme pour une même région et un même degré d’industrialisation. Or les unités prises comme base comportent chaque fois des cercles ruraux et des cercles industriels. 11 n°y a donc pas d'erreur systématique, en dehors de celle qui provient de la très large interpolation.
(2) Je remercie mon ami H. Gonnet, professeur adjoint au Lycée Louis-le-Grand, qui a bien voulu effectuer ce calcul.
(3) Von GärTNer [90]; ScuzecuTenpaz [98]; SeLasinsk y [100].
prussiennes. Dans le cercle d’Ottweiler, la bourgmestrerie de Neunkirchen reçut, la seule année 1861, 140 personnes de plus qu’elle n’en perdait, la bourgmestrerie de Stennweiler 85, celle d'Uchtelfangen 67. Il y a actuellement 80 bourgmestreries dans le Territoire, dont une vingtaine dans la région de forte concentration industrielle. En admettant que chacune d’elles ait enregistré, cette année 1861, un excédent d'immigration de 100 personnes (chiffre moyen), on voit que la population de la région industrielle s’est accrue cette année-là de 2.000 personnes rien que par excédent des arrivées sur les départs. L’accroissement ne s’est pas d’ailleurs maintenu au même rythme dans les années suivantes.
Or, dans les Campagnes du Nord, qui n’avaient pas encore été atteintes par le développement industriel, lémigration n'avait jamais complètement cessé. Dans le cercle d’Ottweiler notamment, il partait tous les ans quelques familles pour le Brésil et les États- Unis. Vers 1840 les départs se firent plus nombreux, prenant parfois les proportions d’un véritable exode. Les journaux français de l’époque parlent de familles d’émigrants allemands traversant Metz sur leurs chariots pour se rendre au Havre, où elles s’'embarquaient pour l'Amérique (1). Beaucoup étaient originaires des pays de la Sarre. Entre 1837 et 1849, la population de la petite ville d’Ottweiler diminue de 40 habitants (sur un total de 3.000), malgré un excédent de naissances de 18 %, (2). Dans le Warndt, les années de cherté de vie (1837, 1846-7, 1854) sont marquées par le départ de célibataires, parfois de familles entières. Nassweiler, qui comptait 326 habitants en 1809, n’en avait plus que 300 en 1854. De 1836 à 1853, le petit village de Carlsbrunn, avec une population de 200 habitants, perdit 93 personnes parties pour les États-Unis, la plupart définitivement. Aux causes générales d’émigration il faut ajouter ici la situation défavorable des communes du Warndt au point de vue territorial. La plupart étant de fondation récente n’ont, comme Carlsbrunn, qu’un ‘ban d’étendue restreinte; parfois, environnées de forêts de toutes parts, elles ne possèdent même pas un bois (°). L'ensemble du Bezirk de Trèves perdit 5.805 personnes dans la seule année 1846; encore ce chiffre ne comprend-il pas celles qui avaient omis de demander une autorisation de départ (). Il est
(1) H. Conramine [232], I, p. 22.
(2) La répression de l’agitation libérale de 1830 et 1848 peut d’ailleurs avoir con: tribué à cette émigration.
(3) Les grandes forêts du Warndt appartiennent à l'État ou à des fondations.
(4) G. Barscu [81], p. 146.
arrivé souvent que les départs fussent, officiellement du moins, plus nombreux que les arrivées. Ainsi dans le cercle de Sarrelouis, en 1861, on enregistra 76 autorisations de départ et 14 naturalisations seulement.
A partir de 1870 l’émigration se ralentit beaucoup, mais sans jamais cesser : on partait non plus vers les Amériques, mais vers les districts allemands où les salaires étaient plus élevés, notamment dans la Ruhr. Dans les années qui précédèrent la Guerre, limmigration ne suffisait même plus à compenser les pertes par émigration qui représentaient, en 1913, 16,89 % de la population. réduisant à presque rien le gain qui résultait de l’excédent des naissances.
Ainsi la même région a constitué simultanément un foyer d’immigration et un centre d’émigration active. Le nombre des immigrants a donc été certainement très supérieur au chiffre de 147.000 indiqué plus haut. On sera probablement assez près de la vérité en l’évaluant à 200.000 personnes.
Ces 200.000 immigrants étaient en presque totalité des Allemands — on a signalé plus haut le cas exceptionnel d’une colonie de mineurs tchèques — et en majorité des Allemands de la rive gauche du Rhin : Palatinat, Hunsrück, vallée de la Moselle ou Eïfel. La médiocrité du sol, la décadence de la vigne, l'abandon des anciennes forges et des petits métiers ruraux ont dû orienter peu à peu vers l’industrie ces populations agricoles. Pour comprendre comment a pu s’opérer cette transformation, il faut se rappeler ce qu'était l’ancienne société rurale dans cette partie de l’Europe. A côté d’une aristocratie de propriétaires fonciers, les Markgenossen ou laboureurs, qui possédaient une étendue de terres suffisante pour entretenir un attelage de chevaux, il existait une classe de manœuvres appelés Hintersassen, possédant seulement chacun une ou deux vaches qu’ils envoyaient au pâtis communal. C’est dans cette classe de manœuvres, à qui les conditions de l’agriculture moderne (suppression de la jachère et de la vaine pâture, partage des communaux, limitation des affouages forestiers) (1) rendaient la vie de plus en plus difficile, que se sont recrutés les émigrants. D’ouvriers agricoles ils sont devenus ouvriers d'industrie, sans perdre complètement leurs at-
(1) Il est certain par exemple que dans le pays de Bitche la mise en application du code forestier, vers 1830, inquiéta les habitants et provoqua une nouvelle poussée d’émigration (cf. Lettre du préfet de la Moselle au ministre de l’Intérieur, 4er avril 1833 À. Moselle 89 M 1). Les conditions ont été les mêmes en Prusse où la revision des privilèges communaux en matière de bois fut poursuivie avec vigueur entre 1850 et 1860.
taches à la terre. D'autre part, la bordure méridionale du Massif | Schisteux Rhénan a été jusqu'au xixt siècle la patrie de mul- | tiples « petits métiers » à couleur montagnarde : musiciens ambulants, vanniers, colporteurs de tabatières. Les plus originaux étaient les marchands de rubrique (Rôtelhändler) qui offraient l'argile rouge qu’on exploite dans les environs de Tholey. Ils partaient au printemps, avec une petite voiture à âne, et se répandaient dans toute l’Europe occidentale : on les vit jusque sur les bords de la Baltique et dans notre lointaine Bretagne; au début de l’hiver ils revenaient au village où ils vivaient de la fabrication des balais ou des paniers et plus encore de mendicité. Quand le gouvernement prussien se décida à leur supprimer le passeport, ce fut autant de bras mis à la disposition de l'industrie (1).
Pour la plupart ils sont arrivés célibataires; mais certaines taxes les incitaient à prendre femme dans le pays. Comme il n'existait, entre ces immigrants et les anciens habitants du bassin industriel, aucune différence de langue, ni le plus souvent de religion, les nouveaux venus se fondirent rapidement dans la population autochtone, d’autant mieux que l'immigration se ralentit après 1870. La statistique de 1861 indiquait un excédent notable de population mâle dans les cercles industriels d'Ottweiler et de Sarrebruck. En 1913, l'équilibre était à peu près rétabli entre la population masculine et la population féminine. Aujourd’hui c’est à peine si quelques parlers de la vallée du Sulzhbach décèlent que certaines familles de mineurs sont originaires de la rive droite du Rhin; l’assimilation est achevée. — —