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B. — LE PAYS DES BOIS ET DES MINES

es ÉTENDUE ET IMPORTANCE DES FORÊTS

Du village de Berus, perché au sommet de la côte calcaire, à l’endroit où elle se rebrousse presque à angle droit, la vue plonge sur un océan de verdure. Des forêts de hêtres lancent vers le ciel leurs fûts sans défaut; des résineux s’alignent en bataillons serrés; des prairies naturelles remplissent les intervalles; on n’aperçoit que peu de

(1) Le nombre des ouvriers domiciliés en France et travaillant aux Mines domaniales n’était en 1925 que de 89 et en 1931 de 101. (2) Usines Heckel à Rohrbach, Dingler à Bierbach, etc.

champs. Impression du même genre que celle que l’on éprouve quand on domine la « fosse » du Bray ou du Boulonnais : derrière soi on a des étendues plates et nues; devant soi, sculpté en creux au-dessous de la surface du plateau, un relief vallonné dont les accidents se dissimulent sous la couverture forestière ou bocagère.

Ici, à l'extrémité de la Lorraine, le contraste est si saisissant que le langage populaire a depuis longtemps opposé le pays couvert ou Wasgau au pays découvert ou /Zmgau. Au vrai, ces noms sont employés à l'Est de la Sarre pour opposer le pays de Bitche au plateau de Rohrbach, prolongement lorrain du plateau de Deux-Ponts (1). Mais le terme de Wasgau, ou de Wasgenwald, équivalent germanique de notre mot «Vosges », s’est appliqué à une région aux limites imprécises (?), où l’on a fait rentrer non seulement le Sud de la forêt du Palatinat, qui se prolonge dans le pays de Bitche, mais parfois toute la Sarre moyenne, jusqu'à Tholey (#). Par là le langage populaire traduisait la ressemblance superficielle qu’introduit entre des pays différents l’étendue des surfaces boisées. À défaut d’un sens géographique précis qu’il n’a jamais eu, on peut laisser à ce nom de Wasgau la valeur d’un nom commun.

On peut distinguer, dans ce Pays aux Bois, un noyau central compact et une enveloppe où la couverture forestière est plus fragmentée. Le bloc central s’allonge en direction SO-NE, coupé en deux par la vallée de la Sarre entre Sarrebruck et Wadgassen. La partie Ware -au Sud de la Sarre forme le Warndt. La frontière sépare le

arndt lorrain {*) (qui comprend la forêt de la Houve, à l'Ouest de Creutzwald, la forêt deSaint-Avold et la forêt de FoiBaChS etle Warndt

“prussien ou forêt de Carlsbrunn; mais entre les deux il n’y a pas solu-.

tion de continuité. De l’autre côté de la Sarre, lé. Küllertaler Wald couvre sans interruption le large dos de pays qui s’étend de Malstatt à Neunkirchen et, bien que le nom soit réservé à la partie située à l'Ouest du RÉchbach. la même forêt s'étend au delà du Sulzbach jusqu’à la Blies.

De part et d’autre de ce bloc médian la forêt détache des avantpostes : au Nord-Ouest les forêts de Sarrelouis et de Saarwellingen, à l'Est la forêt de Jägersburg (au Nord de Homburg). Ces îlots. forestiers étaient sans doute au Moyen Age rattachés à la masse

(1) Grospipier DE MaTons [259].

(2) HABERLE [5], p. 4.

(3) La charte de donation de Tholey (633) place la localité dans les Vosges.

(4) L'usage est de n’appliquer le terme de Warndt qu’à la partie sarroise; en. réalité il n’y a pas solution de continuité entre les forêts lorraines et les forêts sarroises.

LES PAYS SARROIS 2ÿ

principale. Des localités dont, le nom se termine en holz ou en scheid et qui sont situées soit aux lisières de la grande forêt (Holz, Wahlschied, Pflugscheid), soit dans de vastes clairières (Schwarzenholz, Knausholz, Quierschied) marquent les étapes des défrichements.

Mais dans sa partie centrale la forêt a été longtemps le principal obstacle au peuplement. Le nom même de Warndt (du vieil allemand warrand : défendre) est un équivalent germanique de la Silva horrida des Latins. Le seul fait qu’elle a conservé son nôm — der Warndt — au lieu de prendre celui d’une localité voisine,montre qu’elle n’a pas perdu son individualité. Ce fut le pôle de répulsion de toute la région. Les traces d'établissements préhistoriques ou gallo-romains, abondants dans la vallée de la Sarre, sont plus rares dans le Warndt et dans la forêt du Källertal. Le peuplement de toute cette contrée fut tardif (1). En dehors de la vallée, on y trouve à peine une demidouzaine de localités qui soient mentionnées avant le x1® siècle (Dudweiler, 977; Illingen, 893; Linxweiler, 863; Quierschied, 999). Encore au milieu du xvri€ siècle la plus grande partie était déserte. Vauban, le 24 février 1680, décrit ainsi les environs de Homburg : « Ce chasteau est situé dans un pays de bois de si grande étendue et où il y a si peu de découvert et d’habité que quand on y est on croit estre dans le Canada tant l’immensité de ses déserts paraît sauvage et extraordinaire aux gens qui n’ont pas accoustumé à les veoir (?). »

Peu à peu cependant de nouveaux centres de peuplement apparaissaient autour des verreries, dont les propriétaires recevaient toujours des concessions de terre avec autorisation de défricher, ou autour des forges fixées depuis le xv® siècle dans les vallées. Néanmoins le spectacle que décrit Goethe, visitant le pays entre Sarrebruck et Dudweiler en 1770, ne diffère pas beaucoup de celui que Vauban avait eu sous les yeux. « Nous traversâmes des coteaux boisés qui semblent déserts et tristes à celui qui vient d’un pays magnifique et fertile (l'Alsace) » et plus loin, près de Neunkirchen : « Je n’apercevais dans le lointain que des coteaux et des forêts. Il me semblait que je n’avais jamais ressenti une telle impression d’iso-

(1) On a soutenu que cette grande bande forestière avait fixé une frontière politique, la limite entre la civitas des Médiomatrices et celle des Trévires. Les récentes trouvailles archéologiques tendraient plutôt à faire passer celle-ci entre Beckingen et Lebach, c’est-à-dire au Nord-Ouest de la zone forestière. Au reste, si, comme il est de règle, les limites des diocèses ont été calquées sur celles des civitates, les régions de Limbach, Waldmohr, Ottweiler (Neumünster) et Saint-Wendel qui, jusqu’au xvirre siècle, relevaient de l’évêché de Metz, devaient faire partie du territoire des Médiomatrices (cf. Dorvaux [256]).

(2) Cité par ZezLer [261], p. 19.

lement (1). » En 1832 la petite ville lorraine de Saint-Avold avait encore ses maisons couvertes en bardeaux.

Au xixe siècle enfin, le développement minier et industriel fait apparaître de nouvelles localités. L’occupation du sol progresse tantôt par élargissement d’une cellule à l’origine étouflée par les bois, tantôt par semis nouveau de population le long des chemins. |Mais cette aération de la forêt n’a pas entraîné sa destruction. Comme au temps où Goethe décrivait Sarrebruck « wie ein lichter Punkt », villes et villages demeurent des clairières.

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