LE VILLAGE OUVRIER
Si frappantes que soient, dans le paysage, ces théories de maisons blanches ou grises — c’est le premier signe qui révèle la présence de l'industrie, quand on débouche dans la dépression sarroise, en venant de Metz — elles ne caractérisent pas l'habitat ouvrier dans la région . sarroise. Au contraire, de bons observateurs ont noté comme une des particularités locales la rareté des corons (1); les cités ouvrières ne tiennent en effet qu’une place restreinte. La plupart des mineurs vivent dans des villages, anciennes agglomérations rurales dont ils ont agrandi le format sans en modifier essentiellement le caractère.
On a vu plus haut que l'Administration des Mines avait toujours favorisé, par des primes ou par des prêts, la construction de maisons individuelles. Ces maisons, les mineurs les ont fait construire d’abord dans les colonies, mais de plus en plus dans le village où ils étaient nés et où leur père retraité possédait une petite exploitation rurale. Il en est résulté une augmentation considérable du nombre des maisons, souvent plus rapide que celle de la population (?). La densité des maisons apparait ainsi, relativement à la population, plus forte à la périphérie que dans la zone des puits où le mineur loge en garni et — de moins en moins d’ailleurs — en dortoir (fig. 29).
C’est surtout dans le village en ordre lâche que les transformations ont été sensibles; l'étendue des jardins et des cours a été réduite; des constructions neuves ont occupé les vides; les anciennes ont été
(1) «Les corons sont si exceptionnels que ceux qu’on voit à Altenwald et à Neunkirchen suffisent juste à faire faire réflexion sur leur rareté. » (C. Rogert-MuLLer [144], p. 132.) À
(2) Nassweïler, en 1809 : 326 habitants dans 53 maisons; en 1900 : 474 habitants dans 81 maisons. Kerbach, en 1840 : 29 maisons et 246 habitants: 1905 : 66 maisons et 327 habitants.
mises à l’alignement, les façades tournées contre là rue de sorte qu’on a maintenant une double rangée continue de maisons. Dans l’ancien village-rue, il y a eu plutôt transformation de la maison elle-même par élévation d’un étage et réduction des parties consacrées à l'exploitation, d'autre part ouverture de rues latérales qui interrompent la communication des jardins avec la campagne.
Mais ce village habité par des ouvriers conserve son aspect rural et son âme paysanne. La vieille coutume s’y maintient, des enfants qui, le Vendredi-saint, parcourent les rues en psalmodiant lheure de l'office, crécelle en main. Autour du village le champ soigneusement labouré, la prairie nette de jones ou de mousses, les pommiers taillés, bêchés, badigeonnés de neuf chaque printemps disent l'attachement à la terre. Au carrefour des chemins, les croix, toujours fleuries de bouquets, continuent d'élever le passant vers le Ciel. Dans cette vie lente et puissante, soumise à la tradition comme à l’ordre nécessaire de la vie, rien ne rappelle l’industrie proche, que le gros autobus emportant les mineurs à leur tâche.
Quelquefois les ouvriers ont construit leur maison, non pas au village, mais auprès d’un habitat isolé, ferme ou auberge, où ils ont pu acquérir un terrain à meilleur compte. Dans une période où le bâtiment montrait une grande activité, entre 1920 et 1930, on a pu suivre les différentes étapes de la concentration autour de la vieille ferme de lAbstäber Hof, située sur la route de Saint-Ingbert à Homburg, ou mieux encore autour du Weinhauskôpfchen, jprimitivement maison isolée située à la limite des deux communes de Marpingen et de Winterbach, le long d’une route romaine remise en état après la Guerre (1). Le premier stade est celui du hameau; puis on passe au village-nébuleuse. Il existe actuellement au Weinhauskôpfchen une quinzaine de maisons, bien bâties, mais séparées par des arbres et des jardins et disposées dans un ordre quelconque par rapport à la route. Tôt ou tard d’autres constructions viendront les souder les unes aux autres et l’espacement des maisons ne se maintiendra plus qu'aux extrémités du village. En même temps la route prendra plus d'importance et tout s’organisera par rapport à elle. Car si les paysans peuvent se contenter de chemins, l’ouvrier qui fait usage de la route à toute heure du jour ou de la nuit exige une chaussée. Rieri n’a plus contribué à maintenir le surpeuplement de la région minière dans des limites raisonnables que la réfection des routes exécutée dans le Territoire depuis 1920, un progrès auquel un observateur ambulant apporte ici son témoignage reconnaissant.
(1) Messtichblatt, [. Ottweiler.
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F1G. 35. — UN COMPLEXE INDUSTRIEL EN LORRAINE (Fragment de la planchette d’Alsace-Lorraine f. Saint-Avold, réduit au 1/30.000 |
Dans une vaste clairière située à la frontière sarroise on né d’une vieille route saunière qui eut son importance straté rocade entre Saint-Avold et Sarrelouis, brusquement grandi-vers 1900, quand la Société franco-belge de Sarre et Moselle passa aux mains d’un groupe allemand: 2° un village-nébuleuse, L’Hôpital, qui doit son développement à l’affllux de population minière (entre 1846 et 1851); 3° une colonie, Aspenhübel (Bois Richard). Les trois agglomérations, qui forment deux communes distinctes depuis 1871, sont aujourd’hui soudées l’une à l’autre. Mais, déjà avant la crise, l'extraction avait été arrêtée à tous les puits (marqués à la carte Schacht) du siège l'Hôpital-Carling, et aujourd’hui les habitants qui ne travaillent pas à la cokerie de Carling doivent se rendre à un puits (Sainte- Fontaine) éloigné de 3-4 kilomètres.
distingue : 1° un village-route, Carling, gique au xvirie siècle comme route de
Les écarts ouvriers nés de la sorte, les anciens villages gonflés de maisons neuves, les colonies débordant hors de leur cadre géométrique se soudent au hasard en formant des complexes pour lesquels le nom de commune ne correspond plus à aucune réalité. Il arrive qu’on possède suffisamment de documents historiques et de plans à grande échelle pour suivre l’évolution de ces grosses agglomérations industrielles. On citera seulement le cas de l’une d’elles, Püttlingen (cercle de Sarrebruck-campagne)
Il ÿ avait là en 1910 une grande commune de 1.846 ha. qui comptait 14.879 habitants. Cette commune se composait de 6 agglomérations distimctes : 1° Püttlingen, mentionné dès 1135 (1) et devenu paroisse au xiv® siècle; le village a grandi par l'exploitation des mines attestée dès 1606 et depuis lors à peu près ininterrompue: 20 Ritterstrasse, qui s’est développé seulement au xixe siècle le long d’une route bien plus ancienne; 30 Altenkessel, colonie de mineurs fondée en 1855; 4° Rockershausen et Louisenthal ne forment qu’un seul village-route dont l’origine est une ferme fondée au xvirie siècle et qui est devenue le centre d’une agglomération quand une verrerie fut installée dans le voisinage; 50 Grosswald doit sa naissance à une mine exploitée au xvire siècle, aujourd’hui abandonnée; 6° Neudorf, village-route né'au xvirre siècle et peuplé de mineurs.
La forme même du terroir (?) montre clairement que le peuplement parti du Kôüllertal a progressé d’abord vers l'Est, à travers la forêt où affleuraient des veines de houille, puis vers le Sud pour rejoindre la route de la vallée; mais là, la place était prise par la commune plus ancienne de Vôlklingen (mentionnée dès 822), de sorte que Püttlingen n’a sur la grand’route qu’une étroite façade.
Cependant l’amalgame n’est pas parfait. Les six agglomérations formaient deux groupes distincts séparés par la forêt communale de Püttlingen, à peine trouée de quelques puits.
En 1922 on a constitué les 4 agglomérations de Altenkessel, Neudorf, Rockershausen-Louisenthal et Grosswald en commune indépendante. On sanctionne ainsi un état de fait qui résulte à la fois du développement industriel de la vallée et du maintien de la forêt jusqu'aux abords des puits de mine.
Somme toute, l'habitat isolé est devenu pour l’ouvrier plus exceptionnel encore que pour le paysan. Cela tient à la disparition des petites industries liées aux barrages sur rivières et surtout à l'accumulation
(1) Juncx [263].
(2) Messtichblau (f. Sarrebruck).
RÉG. IND. SARROISE * 33
sur un même point de travaux — adduction d’eau potable, installation de lignes électriques et de conduites de gaz — qui sont susceptibles de maintenir groupées aussi bien les maisons ouvrières que les maisons
rurales.