B. — LE STATUT MONÉTAIRE
Le Traité de paix avait prévu qu'aucun obstacle ne serait mis à la circulation de la monnaie française en Sarre (1). Usant du droit qui leur avait été expressément reconnu, les Mines domaniales décidèrent, dès le 1er juillet 1920, de payer les mineurs en francs. Déjà avait commencé la dévalorisation du mark, qui devait aller en se précipitant jusqu’en 1924. Le rapport de la valeur du franc à celle du mark ne cessant de se modifier au détriment de celui-ci, il était naturel que la classe ouvrière du Territoire demandât à être payée en francs. En décembre 1920 la métallurgie lourde suivit l'exemple des Mines. La Commission de Gouvernement elle-même, désireuse d’établir sur des bases stables un budget dont la principale ressource était constituée par l'impôt sur le charbon, décida l'introduction du franc dans les P. T.T. et les Chemins de fer (1er mai 1921), puis le paiement en francs des fonctionnaires (1er août 1921). Il ne restait plus qu’à aller jusqu’au bout en enlevant toute valeur légale au mark-papier qui perdait sans cesse de sa valeur fiduciaire. C’est ce qui fut fait le 1er juin 1923, date à laquelle le franc est devenu la seule monnaie légale de paiement.
Cette introduction progressive du franc en Sarre a fait l’objet d’excellentes études juridiques (2) sur lesquelles il est inutile de revenir. On soulignera seulement les conséquences qu’elle a eues sur le commerce du Territoire.
(1) Traité de paix, Loc. cit., chapitre II, $ 32. (2) R. Henry [222] et H. SavezkouLzs [224].
1° Pendant les trois ans où les deux monnaies ont coexisté, le Territoire de la Sarre a été le théâtre d’une spéculation effrénée. Tout le monde jouait. Un témoin oculaire a écrit, non sans une pointe d’exagération : « Si le soleil brillait en Sarre autis le ciel ‘bleu au mois de décembre, on pourrait dire qu’il y a deux Monaco en Europe » (1). Les possesseurs de francs, mineurs en tête, s’enrichissaient et libéraient leurs biens hypothéqués. Des commerçants sarrois installaient des boutiques le long de la route nationale de Metz à Forbach, que la frontière suit entre Merlebach et Rossbruck, et faisaient fortune en quelques mois. Mais c’est surtout Sarrebruck qui a bénéficié de cette fièvre d'achat : chaque jour débarquait la foule des Lorrains habillés en croquants, qui repassaient le soir à la douane parés comme pour la noce, gênés aux entournures et dans leurs souliers neufs. D’une façon générale, la dévalorisation du mark a appauvri les capitalistes et les caisses d'épargne, enrichi les travailleurs et, avec certaines réserves, les sociétés industrielles.
20 Mais ces conséquences économiques et sociales n’ont pas eu en Sarre la même ampleur qu’en Allemagne. Le mark n'avait plus cours légal quand la banqueroute du Reich est devenue un fait accompli. De plus, les différentes classes de la population avaient eu en Sarre l’occasion de se procurer des devises étrangères. Ainsi l’introduction progressive du franc et la disparition précoce du mark ont préservé le Territoire de la conséquence extrême qu’a eue, dans le Reich, la dévalorisation totale du mark : une grande secousse économique qui fut une seconde révolution; elles ont été des facteurs d’équilibre social et moral.
30 Mais surtout l'introduction du franc a réalisé par anticipation l’intégration du Territoire dans l’Union douanière française, prévue seulement pour 1925. L'augmentation des salaires, en effet, avait déterminé un renchérissement du prix de la vie. De ce fait, l’industrie
-sarroise qui payait en francs charbon, minerai et salaires, mais qui continuait de vendre en Allemagne en marks, ne pouvait plus supporter la concurrence de la rive droite du Rhin. Elle fut donc amenée à se détourner de l'Allemagne du Sud et à s’orienter vers la France avant même que l’établissement de la barrière douanière lui en eût fait une nécessité. Dans la période qui va de l’introduction du franc (1er juin 1923) à l’adaptation du Rentenmark en Allemagne (1924), la Sarre fut réellement dans l'impossibilité d’écouler ses produits sur ses anciens marchés.
Le franc, depuis lors, a eu lui aussi ses faiblesses. Il ne faut pas
(1) J. Priou [17].
en conclure que la Sarre a ressenti les effets de sa dévalorisation comme l'Allemagne a ressenti ceux de la dévalorisation du mark : d’abord parce que la chute du franc a pu être enrayée et que la monnaie française a été finalement stabilisée à Of 20; ensuite parce que les capitalistes sarrois, instruits par une première expérience, avaient mis leur avoir à l’abri des fluctuations de notre monnaie. De cette crise {de 1926, la Sarre a surtout ressenti, comme toute l’industrie française \en général, le coup de fouet qu’elle donna aux exportations. C’est en 1927 que les ventes sarroises en Allemagne ont atteint leur apogée.
Depuis que les deux devises française et allemande sont stabilisées, la monnaie joue dans les échanges un moins grand rôle qu’à l’époque des changes variables. Mais la francisation monétaire n’en continue pas moins d'exercer une influence sur le commerce extérieur du Territoire.
Lorsque le gouvernement allemand, en juillet 1931, suspendit l'exportation des devises, plusieurs maisons sarroises créancières se trouvèrent en difficulté et la gêne apportée aux transactions de la Sarre avec le Reich eût été beaucoup plus grande sans les mesures prises par la Commission de Gouvernement. Il fallut tout un système de dérogations pour rétablir entre le Reich et la Sarre le libre jeu des échanges. Ainsi l'introduction du franc en Sarre, mesure fiscale dans son principe, apparaît comme un des facteurs décisifs qui ont orienté vers la France les achats et les ventes du Territoire.