‹ La Région Industrielle SarroiseChapitre 218 sur 270 · C. — LES CONDITIONS BANCAIRES · texte numérisé non relu

C. — LES CONDITIONS BANCAIRES

Ayant ainsi pris en tutelle la vie économique du Territoire, la France a eu à lui fournir des devises pour le commerce et des crédits pour Pindustrie.

On sait qu’il n’existe pas à l’étranger de succursale de la Banque de France; les banques sarroises vont chercher leurs francs à la succursale de Sarreguemines. La quantité de francs en circulation a varié dans de grandes proportions suivant qu’on se trouvait en période d’inflation ou de déflation. Il faut ajouter au numéraire le total des effets sarrois escomptés par la Banque de France quand ils sont garantis par une banque française ou une banque étrangère ayant son siège social en Sarre. Au point de vue de la circulation monétaire, la Sarre ne se distingue pas d’une quelconque de nos provinces françaises.

Beaucoup plus particulière est sa condition en ce qui concerne les crédits. Région industrielle, sans cesse occupée, comme d’ailleurs

l'Allemagne entière, à démolir pour faire du neuf, la Sarre a toujours soif de crédits : crédits industriels, crédits municipaux, crédits hypothécaires : c’est le tonneau des Danaïdes. Or, le capital local s'emploie plus volontiers en Allemagne qu’en Sarre parce que le taux des intérêts y est en général plus élevé. On se tourne alors vers les capitaux étrangers.

—Hexistait en Sarre, avant la Guerre, une dizaine de banques allemandes, établissements régionaux ou succursales de grandes sociétés allemandes. Cinq ou six banques françaises s’y sont installées après 1920; quatre subsistent aujourd’hui, cinq si lon compte un institut de prêts hypothécaires. En général les sociétés à capital français — ou en majorité français — font leurs affaires avec les banques françaises, et les sociétés allemandes font de même avec les banques allemandes (1).

S'il est un lieu où le capitalisme international, épouvantail géant que charge don Quichotte, aurait dû élire domicile, c’est bien dans ce petit coin de l'Europe, sous la bannière panachée de la Société des Nations. Pourtant il faut bien constater que le commerce de l'argent y garde autant qu'ailleurs son caractère national. L’internationalisme est dans la solidarité de certains intérêts, non dans la distribution de capitaux mis en masse commune.

Du fait qu’un grand nombre d’affaires sarroises, notamment dans la métallurgie lourde, étaient passées après la Guerre sous le contrôle français, les banques françaises de la Sarre se trouvaient appelées à jouer un rôle dans le développement industriel du pays. Le moins qu’on puisse dire est que cette action a été très discrète et volontairement effacée. La presse sarroise a maintes fois fait grief aux établissements français de n’accorder les crédits qu’au compte-gouttes et de comprimer ainsi l’essor industriel du pays.

Il est incontestable que les banques françaises accordent les crédits . moins facilement que les banques allemandes, quoique à des taux d'intérêt généralement inférieurs. Raille qui voudra cette parcimonie, vertu et faiblesse nationales : on est obligé de reconnaître qu’elle était, dans le cas de la Sarre, une nécessité. Sauf une ou deux banques alsaciennes déjà établies sur place avant la Guerre, les banques françaises ne connaissaient ni les hommes ni les affaires locales. Aussitôt après 1918, on vit les entreprises nouvelles pulluler sur Je lit favorable de l'inflation. De 1920 à 1926 on enregistre la création de 510 sociétés nouvelles chaque année, contre 110 seulement en

(1) Il y a des exceptions : la fabrique de tubes de Bous travaille avec la Deutsche Bank et plusieurs petites sociétés allemandes avec les banques françaises.

1913. Il en naissait tous les jours. Avec ses deux monnaies, son régime douanier bâtard, les avantages momentanés ou durables de sa situation géographique, le Territoire fut une vaste champignonnière. Si prudentes qu’aient été les banques françaises dans l’octroi des crédits, certaines n’ont pas évité les secousses de la crise. Qu’eñt-ce été, si elles avaient suivi les errements des banques allemandes? Sans doute l’élimination des affaires faibles aurait-elle entrainé des dommages bien plus étendus pour l’ensemble de l’économie sarroise. Au reste, l’économie française n’a pas toujours fait la sourde oreille.

Les sociétés solides : Dillingen, la Caisse des Crédits Immobiliers et bien d’autres, ont réussi à placer en France des emprunts parfois considérables. Il y a mieux : en venant au secours des banques coopératives sarroises — une des formes les plus originales du crédit dans ce pays ouvrier — les banques françaises ont témoigné suffisamment de leur esprit de solidarité et sauvegardé, dans une certaine mesure, ce caractère local des institutions de crédit qu’une évolution générale, accentuée par la crise, tend à leur faire perdre. La concentration bancaire ne s’est pas faite ici sans résistance ni contre-partie.

- Ce qui est exact, c’est que l’obtention de crédits à long terme a toujours été gènée par la perspective du plébiscite. Comment engager des sommes considérables dans une affaire, quand on ignore quels seront la situation politique, le régime fiscal et le régime douanier après 1935? Devant une pareille incertitude, le prêteur le plus confiant ‘marchande ses crédits. À mesure qu’on s’est rapproché de la date fatidique de 1935, il est devenu de plus en plus difficile aux industries et aux collectivités de contracter des emprunts à des taux avantageux. La Commission de Gouvernement elle-même, quoique munie par le Conseil de la Société des Nations d’une autorisation en règle, n’a pu arriver à contracter un emprunt à long terme destiné aux communes du Territoire. Comment s’étonner dans ces conditions que la clientèle privée des banques françaises ait trouvé celles-ci rétives? Il eût fallu que le gouvernement français se portât garant de tous les emprunts que l’économie sarroise cherchait à contracter : c’eût été beaucoup

demander.

En résumé le Territoire de la Sarre, que les conditions géographiques liaient déjà étroitement à la Lorraine, s’est trouvé en 1920 orienté vers la France par son statut politique. Le rattachement de la Sarre à l’économie française, annoncé par le Traité de paix, préparé par l’investissement de capitaux français dans les industries sarroises, partiellement réalisé grâce à l'introduction du franc, semblait en 1925

à la veille d’être consommé. Pourtant, dans les années qui suivirent, les craintes éveillées en France par la concurrence sarroise, et la circonspection du capital français en retardèrent la réalisation; surtout cette politique fut entravée par une tentative — très défendable d’ailleurs, mais de tendances nettement opposées — de rapprochement francoallemand, tentative qui se manifesta en Sarre par les accords commerciaux de 1926-1928. Du fait de ces hésitations, l'intégration com-

plète de la Sarre dans l’économie française s’est trouvée remise en question.

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