L’ANCIENNE ÉCONOMIE FERMÉE
Jusqu'au début du xix® siècle, la région sarroise se suffisait à peu près à elle-même. En l’an X le sous-préfet de Sarrebruck estimait qu’en général la production en céréales de son arrondissement couvrait largement ses besoins. Il en était de même en 1808 pour len-
semble du département. « Le département fournit année commune assez de grains pour la nourriture de ses habitants (1). » En 1811, sur quarante-deux mairies, vingt-trois, situées dans le Bliesgau, le Nalbachertal, le Küllertal et dans le canton d’Ottweiler, récoltaient le nécessaire; dix-neuf, dans la vallée de la Sarre ou les vallées de sol stérile et précocement industrialisées du Sulzbach et du Fischbach, avaient une récolte déficitaire; mais elles trouvaient à acheter des grains dans le voisinage immédiat.
Cette économie fermée s’est maintenue dans toute la première moitié du xrxe siècle. En 1861, le Landrat du cercle d’Ottweiler pouvait encore écrire : « L'agriculture est l'occupation principale et, dans la partie Nord du cercle, presque exclusive de la population (?). » Affirmation exagérée, car la statistique jointe à ce rapport montre que, dès cette époque, les agriculteurs, avec leur famille, ne formaient plus que le tiers de la population (22,5 % de la population du cercle exerçant l’agriculture comme profession principale, 7,5 % comme profession accessoire, 3,2 % étant des salariés agricoles). La proportion des agriculteurs n’en apparaît pas moins considérable si l’on songe que, dès cette époque, il existait dans le cercle une grande forge et cinq mines. Dans le cercle de Sarrelouis, moins industrialisé, les cultivateurs représentaient 50 % de la population totale (3).
D'autre part l’assolement triennal, tout en assurant la récolte de grains par l’alternance de la céréale d’hiver avec celle de printemps, permettait un élevage très économique sur les chaumes et les jachères. Aussi bien celles-ci commençaient d’être remplacées par les pommes de terre et les fourrages artificiels. Le Landrat de Sarrebruck écrit en 1862 : « Chez les propriétaires dont les terres le permettent, l’assolement triennal est la règle. Cependant la jachère est en voie de disparition et il n’existe plus à proprement parler d'obligation de saison (Flurzwang); le système de la rotation a été accueilli partout (4). » Aussi la population continuait-elle d’entretenir un cheptel relativement nombreux. On comptait en 1861, dans le cercle d'Ottweiler, 25 vaches et 12,5 moutons pour 100 habitants. Depuis 1816, le nombre des bovins avait augmenté et celui des moutons n’avait pas sensiblement diminué, malgré la réduction des jachères (5).
Une dernière cause contribuait à maintenir l’économie fermée, c'était la modicité des besoins. Le blé récolté était vendu; on consom-
(1) DELAMORRE [88], p. 414.
(2) ScHLECHTENDAL [98], p. 92.
(3) Sécasinsrky [100], p. 19.
(4) Von GÂRTNER [90], p. 50.
(5) ScazecntrEnpaLz [98], p. 108,
mait du pain de seigle, parfois d’avoine et d’orge. Sauf autour de Sarrelouis, les légumes étaient cultivés uniquement pour les besoins du ménage; les fruits servaient à la fabrication du cidre et de l’eau-de-vie. De petits champs de tabac existaient dans la vallée de la Sarre. Quand le pays ne pouvait absolument pas produire certaines denrées comme le sucre et le café, on s’en passait ou bien on en réservait l’usage pour les jours de fête. Il paraît qu’en 1860 on ne trouvait au marché d’Ottweiler que des choux.
Pourtant, dès cette époque, l'insuffisance de l’agriculture locale était manifeste. Dans le cercle de Sarrebruck, on se plaignait déjà du manque de main-d'œuvre et il fallait faire venir des ouvriers agricoles du Palatinat ou de Lorraine. Si le cercle de Sarrelouis se suffisait encore à lui-même (1), celui d’Ottweiler importait du blé et de l'orge du Palatinat, de l’avoine du Palatinat et du Hunsrück, du fourrage de France, des porcs gras de Hongrie et de Pologne. L'évolution ultérieure n’a fait qu'augmenter la différence entre les besoins de la région industrielle et les ressources mises à sa disposition par l’agriculture sarroise.