LE TRIOMPHE DE L'INDUSTRIE
A cette exception près, l’agriculture ne compte pas dans cette région et ce qu’on remarque d’abord dans ce paysage terne, ce sont les stigmates de l’industrie.
À Merlebach apparaissent les premiers chevalements qui signalent les puits de mines : sortes de pylones métalliques, au sommet desquels un treuil entraîne mineurs et charbon dans un va-et-vient incessant. Autour des chevalements se groupent quelques constructions : hall de machines, installations de lavage et de criblage, bainsdouches, gare de marchandises. Encadrant le tout, les terris, au début cuisants et nus comme une montagne désertique, puis masqués par les acacias et se confondant à la longue avec les coteaux « en cercueil » du Grès bigarré. Mais ces traits, communs à tous les bassins houillers et qui, en Westphalie ou dans le Pas-de-Calais, s’imposent comme une vision obsédante, se dissimulent ici sous les arbres. Si dans certaines mines lorraines et dans la plupart des mines sarroises du Sulzbach les puits sont cernés de toutes parts par les maisons, dans la majorité des cas ils s’adossent à un quartier de forêt intact; souvent même ils se dissimulent sous les bois. Il est des puits qu’on découvre à l’aveuglette, guidé par une cloche qui sonne sans arrêt, comme la sirène d’un navire dans la brume.
Plus que la végétation, les eaux ont souffert du voisinage des mines. Il y a un siècle, le Scheidterbach et le Fischbach possédaient encore des truites et le courant rapide actionnait de nombreux moulins. Aujourd’hui dans le lit envasé glisse une eau huileuse et noirâtre où les crapauds ne s’aventurent pas. Affaiblis par la captation des sources, surchargés par les résidus de lavage des charbons et par les immondices qu'y déversent les égouts, ces ruisseaux n’arrivent plus qu’à grand’peine à faire tourner les rares moulins qui subsistent et la moindre inondation transforme les prairies qui les bordent en champs d'épandage.
Ce pays de mines est en même temps un pays de grande industrie. La solidarité entre les deux activités ne se traduit pas toujours par un rapprochement. Tandis que les mines sont dispersées entre les coteaux boisés, les usines se concentrent dans la vallée de la Sarre. Quatre grandes forges (la cinquième est à Neunkirchen, sur la Blies), plusieurs usines métallurgiques de transformation, trois verreries, trois usines de céramique sont établies entre Sarreguemines et Mettlach. Les premières sont de beaucoup celles qui tiennent le plus de place. Les usines Rôchling, à Vülklingen, s’allongent sur 2 kilomètres
et couvrent, avec les dépôts de charbon et de minerai, 180 hectares.
Les mines, dans leur solitude, sont parfois idylliques; les forges, avec leur atmosphère obscurcie par les poussières de minerai, empoisonnée par les gaz de cokerie, avec leurs fournaises et leurs courants d’air, sont plus inhumaines. Pourtant, la nuit venue, on oublie la puanteur de l’air et la grisaille du décor : l’acier qui s’écoule dans une gerbe d’étincelles, les rails qui se tordent sous le laminoir éclairent confusément les bâtiments et les silhouettes humaines et, comme une force redoutable et attirante, animent ce corps de cyclope.
A la différence des mines, ces usines sont, à proximité des villes qui lancent des tentacules pour les joindre. Une grande forge est toujours génératrice de peuplement urbain. De la sorte la vallée de la Sarre est devenue littéralement une rue. De Brebach à Bous, sur 15 kilomètres, les maisons se suivent à peu près sans interruption. On compte six localités sur la rive droite et sept sur la rive gauche (non compris Sarrebruck-Saint-Jean avec ses deux faubourgs de Malstatt-Burbach). La densité et la continuité des maisons sont à peu près les mêmes dans la vallée de Sulzbach. Entre Sarrebruck et Neunkirchen, sur 20 kilomètres, il n’y a pas moins de six agglomérations ayant chacune leur gare, et c’est seulement entre Bilstock et Reden que, de la voie ferrée, on perd de vue les maisons.
Ces maisons, quand elles sont anciennes, sont toutes du même type : petites constructions en briques, à rez-de-chaussée surélevé, au-dessus d’une cave qui tient la place du cellier lorrain, avec une petite étable sur le côté : une forme dégradée de la ferme lorraine dans laquelle la grange à disparu. Malgré l’enduit vernissé qui recouvre les briques de la façade, la poussière et les fumées salissent tout et on passe par des transitions insensibles aux maisons de colonies, collées les unes contre les autres, plus hautes, sans ornement et sans galeté.
Les maisons ouvrières construites depuis la Guerre sont des bâtiments plus grands, de forme carrée, généralement à un étage. Elles ne sont plus contiguës; la villa triomphe décidément du coron. Le grès et la brique de laitier ont remplacé la brique d’argile vernissée. Conserveront-elles cette fraîcheur de teint qui de la rue révèle l’intimité confortable du foyer? Ce serait miracle que la maison échappât seule à l’industrie qui, sur tous les contrastes naturels, étale son badigeon uniforme. L-
La multiplication des moyens de transport est un des signes les plus visibles de l’activité industrielle. Des gares énormes où sont parqués des centaines de wagons; des faisceaux de voies ferrées épa-
LES PAYS SARROIS 00
nouies dans la vallée de la Sarre, resserrées dans les vallons qui s’en détachent; des tramways qui rayonnent dans toutes les directions autour de Sarrebruck. Les routes elles-mêmes voient une circulation intense et il faut les paver solidement pour les mettre à l'épreuve des camions de brasseries.
La rivière participe à cette circulation, au moins sur une partie de son cours. En amont de Sarrebruck le mouvement ininterrompu des péniches entretient la vie dans une section de la vallée encore fortement rurale : mariniers au service des sociétés ou naviguant pour leur propre compte, Alsaciens ou Sarrois, tout ce monde se connaît, s’interpelle, échange des brocards ou des défis. Plus loin, en aval d’Ensdorf, la rivière s’endort entre des saules maigriots et des ro-
seaux tondus. Les bois s’effacent et l’on perd de vue les derniers puits.
Des maisons qui surgissent au milieu des champs, des couleurs sans cesse ravivées et rapidement éteintes, un changement continu dans l'aspect des lieux, une activité nullement fiévreuse, mais sans arrêt, tout cela se retrouve dans toutes les régions industrielles. Ce qui est particulier à la Sarre, c’est que ce paysage marqué par l’empreinte de l’homme se superpose à un paysage naturel presque intact :
le Pays des Mines coïncide, à peu de choses près, avec le Pays des Bois.