‹ La Région Industrielle SarroiseChapitre 241 sur 270 · DURÉE PROBABLE DES COURANTS COMMERCIAUX ACTUELS · texte numérisé non relu

DURÉE PROBABLE DES COURANTS COMMERCIAUX ACTUELS

Les écarts enregistrés depuis 1920 dans les achats et les ventes du Territoire montrent que ses relations commerciales ne sont pas encore fixées et 1l est à présumer qu’un changement dans le statut douanier aurait une répercussion immédiate sur la direction et l’ampleur de ses courants commerciaux. Sans nous flatter de les prévoir,

(1) Voici, à titre de comparaison, la liste des principaux clients de la France (Sarre comprise), avec la valeur de nos exportations en millions de francs (1932). Union belgo-luxembourgeoise : 2.241; Grande-Bretagne : 1.961; Allemagne : 1.689; Suisse : 1.510; États-Unis : 957; Pays-Bas : 609; Italie : 594. à

nous pouvons du moins essayer de discerner ce qu’il y a de stable et de permanent en eux. S'il y a une géographie économique, elle n’est pas, à coup sûr, l'enregistrement quasi-instantané des conditions actuelles — à défaut d'appareil, quelques graphiques suffisent — mais l'analyse des caractères permanents que présentent la production et la circulation dans un lieu déterminé.

a) Les importations. — Les importations de produits allemands doivent être considérées dans la limite des quantités actuelles (1932- 1933) comme indépendantes des conditions politiques et plutôt comme un minimum. De deux choses l’une : ou la France a renoncé lors des accords commerciaux de 1926-1928 à fournir ces produits en accordant la franchise aux marchandises allemandes; ou bien elle a essayé de lutter, mais a été battue. Or, si les marchandises allemandes ont reconquis le marché sarrois malgré la protection douanière, On ne voit pas comment la situation pourrait se modifier sans une dénonciation des accords sarrois et du traité de commerce francoallemand. Ces importations peuvent subir des fluctuations considérables, comme cela s’est produit à plusieurs reprises depuis 1925; mais si leur volume est sujet à variations, leur nature semble bien être fixée. La Sarre importe et importera pendant longtemps du Reich des porcs, des pommes de terre, certaines denrées alimentaires comme les fromages et les margarines, du bois et surtout des produits fabriqués : machines et outils, appareillage électrique, produits chimiques et pharmaceutiques, tissus, chaussures, livres.

Le problème est moins simple en ce qui concerne les importations de produits français. [ei il est évident que les conditions politiques ont joué un grand rôle dans l’orientation nouvelle donnée aux achats de la région industrielle. Si la barrière douanière entre France et Sarre venait à être rétablie, on verrait sans doute disparaître une -bonne partie de nos exportations en produits manufacturés : tissus, machines, produits chimiques et, en totalité, celles de certaines denrées alimentaires : graisses, huiles, sucre, café, bière. Toute la difficulté consiste à apprécier dans quelle mesure le montant total de nos exportations en serait affecté.

On pourrait être tenté de soutenir que si la Sarre reprenait sa place dans le Reich, elle n’achèterait proportionnellement pas plus de produits français que le reste de l’Empire. Or, comme celui-ci n’a acheté en France, en 1931, que pour 341,6 millions de RM. de marchandises et que la population du Territoire représente seulement 1/81e de celle du Reich, les achats du Territoire devraient tomber à 25 millions de francs. Mais la proportionnalité ne peut s’appliquer ici, car

pour un certain nombre de produits, la France est incontestablement maîtresse du marché sarrois.

Mettons en première ligne le minerai de fer lorrain qui, en l’état actuel de la technique, est indispensable à la sidérurgie sarroise. En se fondant sur les importations — très faibles — de l’année 1931, on obtient une valeur de 200 millions de francs, chiffre minimum (1).

Non moins assurées sont les ventes de produits agricoles pour lesquelles le sol, le climat, la proximité et la rapidité des communications donnent l’avantage à l’agriculture française. En tout état de cause, les exportations de lait, de produits de ferme, de fruits, et, dans une proportion plus réduite, celle de farines, de céréales, de bétail, de vins et d’alcools doivent se maintenir. Aux cours actuels, cela représente un chiffre d’affaires de 400 à 500 millions de francs.

Enfin on ne peut pas ne pas tenir compte des relations traditionnelles entre la Sarre, l'Alsace et la Lorraine. La Sarre a toutes les raisons de demeurer fidèle, quel que soit son statut politique et douanier, aux soudières de Sarralbe, aux raffineries de Pechelbronn, aux tissages de Mulhouse, aux magasins de confection de Strasbourg. En diminuant de moitié le chiffre d’affaires que les départements recouvrés font avec la Sarre, il semble qu’on tienne suffisamment compte de toutes les éventualités. On arrive ainsi à un total de 800 à 900 millions de francs, qui représenteraient l’élément permanent dans les importations sarroises de produits français.

Somme toute, il est impossible d'envisager une modification qui puisse amener la Sarre à acheter en Allemagne la majeure partie des objets qu’elle achète actuellement en France ou vice versa; les courants actuels d'importation doivent être considérés comme relativement stables.

b) Lesexportations. — Il n’en est pas de même pour l'exportation. Les quatorze dernières années ont été témoins d’un renversement des courants de vente, complet en ce qui concerne le charbon, plus ou moins prononcé pour les autres produits, mais général. Cette orientation nouvelle est-elle susceptible de se maintenir?

Distinguons entre le charbon et les produits de l’industrie sarroise. Ceux-ci ne se vendaient presque pas en France avant la Guerre; ils n'ont pu y pénétrer que grâce au régime d’union douanière. Or la France de l'Est est déjà saturée de verrerie et de céramique par les

(1) Ce chiffre a été obtenu en prenant comme base le prix du minerai de fer lorrain vendu en Allemagne cette même année 1931 : 21,66 millions de RM. pour 1.920.000 tonnes (Statistisches Jahrbuch, 1932, p. 221).

usines nationales. Le jour où la taxe douanière serait applicable aux produits sarrois comme à leurs concurrents belges et tchéco-slovaques, le marché français ou colonial serait perdu pour l’industrie sarroise. Quant aux produits métallurgiques, le chiffre des ventes en France serait en ce cas fortement réduit. Que la France continue d'acheter en Sarre des aciers fins, des tôles ou du fil laminé, c’est possible, encore que les progrès de la métallurgie en Lorraine doivent progressivement éliminer ces produits finis; mais il serait absurde de supposer que la Sarre réussira à écouler des fers en barres, des profilés, voire de la fonte brute, comme cela s’est produit à plusieurs reprises depuis la crise. D'ailleurs, des accords privés internationaux protégeant les marchés nationaux, une Sarre réintégrée dans le Reich perdrait automatiquement la faculté d’écouler en France les produits faisant l’objet de l'accord. Seules les industries de transformation, construction mécanique et construction métallique, conserveraient en France leur clientèle. Bref, en l’état actuel des relations francoallemandes, les quatre cinquièmes des exportations que la Sarre fait en France n’auraient aucune chance de se maintenir, si la Sarre retournait au Reich.

II est plus difficile de porter un jugement sur l’avenir réservé aux exportations de charbon, car l’industrie française a toujours attaché le plus grand prix à s’assurer la base d’approvisionnement la plus large. La métallurgie lorraine en particulier s’est habituée à compter sur le Bassin de la Sarre qui fournit, nous l’avons vu, plus du quart des fines enfournées en Moselle et en Meurthe-et-Moselle. Toute réduction de ces arrivages dans les départements industriels de l'Est n’est pas désirable. Par contre, il est certain que les ventes dans le Centre et dans le Sud-Est, ventes souvent onéreuses pour les Mines, ne pourraient pas se maintenir, si la Sarre redevenait un fournisseur étranger. Les ventes sarroises dans l'intérieur de la France n’ont pu prendre le développement que l’on sait que grâce à l'octroi aux charbons sarrois des mêmes tarifs qu'aux charbons français. Les résistances que la Sarre a rencontrées pour l’obtenir montrent assez que la concession était de poids; or elle disparaîtrait évidemment si la Sarre retournait au Reich. Sans même aller si loin, la simple application du contingentement actuellement en vigueur (décembre 1933) réduirait immédiatement les ventes sarroises de 30 %,. Ainsi les exportations de charbon n’échapperaient pas à la réduction générale qui frapperait le commerce sarrois en France, si le régime d’union douanière venait à disparaître.

On rencontre, il est vrai, cette opinion qu’il serait possible de maintenir les échanges franco-sarrois à leur chiffre actuel, même en cas de

retour de la Sarre au Reich, en concluant un accord commercial qui comporterait des concessions réciproques. L'Allemagne s’engagerait à fournir à la l’rance un certain tonnage de charbon sarrois et accorderait aux produits agricoles français des facilités d'importation; en retour elle obtiendrait des tarifs favorables pour les produits sarrois qui ont actuellement en France la majeure partie de leur clientèle. Ce serait l'application à la Sarre de l’idée d’un libre échange franco-allemand, sur laquelle on fonda, après la Guerre, tant d’espoirs et qui devait provoquer, en France du moins, tant de déceptions. Pour qu’un accord de ce genre soit possible, sans une duperie qui le rende vite insupportable, il faut que chaque partie ait un intérêt majeur à accepter les marchandises qui lui sont offertes; tel n’est pas ici le cas.

On ne conteste pas qu’il y ait en Sarre même et en Allemagne, au Nord et à l'Est du Territoire, des contrées agricoles qui peuvent entrer en ligne de compte pour l’approvisionnement de la région industrielle. Mais on a vu plus haut que : 10 leur production est insuffisante, puisque, déjà avant la Guerre, avec une population inférieure du quart à la population actuelle, la Sarre devait faire appel à la Lorraine; 20 leur prix de revient est plus élevé que celui de l’agriculture française. Le Territoire saurait d'autant moins se suffire à lui-même, s’il revenait à l'Allemagne, que l’agriculture y serait alors soumise aux mêmes charges fiscales qui écrasent l’agriculture allemande et dont les fermiers sarrois sont, sous le régime actuel, partiellement exempts. Toute taxe douanière frappant les denrées agricoles aurait son incidence sur le prix de revient des produits industriels. Donc le maintien de la franchise à l’entrée en Sarre du lait, du bétail et des fruits de Lorraine s'impose comme une nécessité économique.

La position de la France est beaucoup plus forte. Elle pourrait sans inconvénients fermer sa porte à toute la production sarroise, charbon excepté. Même à l’égard de ce.dernier, il s’en faut qu’elle soit dans une dépendance absolue.

Rassurons d’abord les métallurgistes qui pourraient craindre pour leurs arrivages de fines à coke. Les importations de charbon sarrois, dans la mesure où elles sont indispensables à l’économie française, sont de toute manière assurées. Le paragraphe 37 du Traité de Versailles a spécifié en effet que, en cas de retour du Territoire à l’Allemagne, l’État français pourrait acheter en Sarre les quantités nécessaires à son industrie et conclure avec l’Allemagne un accord dont les termes seront arrêtés par la Société des Nations. D’autre part, le Bassin mosellan a depuis 1920 augmenté sa production de 60 %;

deux nouveaux puits équipés pour produire chacun 1 million de tonnes seront prêts à entrer en service après 1935 et à fournir {es charbons flambants que l’on ne demanderait plus à la Sarre. Même en période d’activité industrielle, la France pourrait couvrir ses besoins en charbon sarrois en limitant ses importations à des quantités égales à celles de 1913; car la consommation de la France en charbon, dans ses limites actuelles, ne s’est pas accrue par rapport à 1913, et les départements alsaciens et lorrains, en particulier, achètent moins de charbon sarrois qu'avant-guerre.

La France n’est donc pas demanderesse et toute négociation qui accepterait de considérer le maintien des exportations de charbon sarrois ou des importations de produits agricoles français comme une concession faite par l'Allemagne et devant être payée par des avantages consentis en retour par la France serait un marché de dupes. Si pareille négociation devait s’engager à la suite d’un plébiscite favorable à l’Allemagne, la France, assurée de conserver en tout état de cause la supériorité de sa position commerciale, pourrait attendre les demandes que l’industrie sarroise ne manquerait pas de lui présenter et aurait le choix du terrain sur lequel elle entendrait se faire payer ses concessions.

Ainsi, dans le commerce du Territoire on ne peut ni retenir toutes les relations actuelles comme représentant les conditions normales d'existence d’un grand bassin industriel, ni les rejeter en bloc, sous prétexte qu’elles sont faussées par le statut politique: il faut faire une distinction. Il existe dans le commerce de la Sarre des éléments sujets à variation brusque, des courants qui s’établissent ou s'interrompent en conformité avec le système douanier, les tarifs ferroviaires, les contingentements et, d’une façon générale, les conditions économiques des différents états : achats de certaines denrées alimentaires et de produits coloniaux; ventes de verrerie, de céramique et de meubles. Une autre part du trafic, probablement la plus importante, bien qu’elle tende toujours à s’orienter suivant le plus court chemin entre le centre de production et le centre de consommation, peut être momentanément aiguillée dans une direction différente : tels sont pour la Sarre les achats de tissus, de chaussures et d'outillage industriel, les ventes de produits sidérurgiques. Enfin les achats de minerai et de produits agricoles, ainsi que les ventes de charbon à gaz et à coke, échappent à peu près complètement à toute contrainte politique et peuvent être considérés, les voies de communication une fois établies, comme stables et permanents; dans ce cas, et dans ce cas seulement, on peut parler de marché naturel.

RÉG. IND. SARROÏSE 38

Le 10 janvier 1935, la population du Territoire de la: Sarre doit se prononcer sur le statut définitif du Territoire. Pourront prendre part au vote tous les Sarrois, hommes et femmes, âgés de vingt ans au moins au moment du vote et habitant le Territoire à la date de la signature du Traité de Versailles, Le vote aura lieu par district ou par commune et portera sur les trois alternatives suivantes : union à la France, maintien du régime établi par le Traité, union à l’Allemagne.

La première solution n’obtiendra, de l’avis unanime, qu’un nombre de voix très faible, parce qu’elle ne procurerait pas aux Sarrois des avantages économiques supérieurs à ceux de la seconde solution, sans leur assurer les mêmes garanties politiques, sous le contrôle de la Société des Nations. Le caractère de la consultation populaire s’en trouve sensiblement modifié : il ne s’agit plus pour la population, comme dans les plébiscites qui suivirent immédiatement le Traité de paix, de décider elle-même à quel État elle veut appartenir, mais de choisir le système douanier auquel elle entend se rattacher; on votera, non pour la France ou l’Allemagne, mais pour l'union douanière avec l’un des deux pays. On votera — ou plutôt on devrait voter — car l’Allemagne s’alarme de la seconde solution autant que de la première et présente le vote en faveur du statu quo comme une trahison : en fait, sinon en droit, la question nationale se trouve bien posée.

Sur l'issue et les conséquences du plébiscite, on se refuse à formuler un pronostic. Nous pénétrons ici dans un domaine où l’action des facteurs géographiques, sans s’éteindre complètement, devient si indirecte qu’on ne peut plus la déceler avec certitude.

Sans doute, il n'est pas indifférent que le Plateau Lorrain enveloppe de ses deux ailes la dépression sarroise : par les routes établies dès l’époque romaine sur ses dalles calcaires se sont avancés vers

l'Est des types de peuplement et des genres de vie différents de ceux du Pays aux Bois, tandis que ce dernier recevait sa civilisation par la vallée inférieure de la Sarre et la dépression de Landstuhl.

On retiendra également la survivance de fortes attaches rurales dans la population ouvrière du Territoire. Au lieu d’une masse de déracinés, enflammés par la lutte de classe, indifférents quant au reste, on rencontre ici un corps d'ouvriers propriétaires, auxquels le service du capitalisme n’a pas fait perdre le sentiment de la solidarité nationale et des libertés individuelles.

Enfin on ne voit pas comment la population sarroise pourrait faire abstraction des conditions d’existence qui lui sont faites par les moyens de transport et la situation de ses marchés. Une rivière bouchée au Nord, à l'Ouest le principal producteur de pain, de lait, le seul fournisseur de minerai, à l'Ouest encore le seul acheteur possible de charbon, n’est-ce pas, avec toutes les atténuations qu’on voudra, une pression de la nature, la carte forcée?

Mais de tout ceci on ne peut tirer aucune indication formelle quant au choix des habitants. S’il est vrai, comme VipAL DE LA BLACHE aimait à le répéter, que «tous les faits humains sont frappés de contingence », à plus forte raison un plébiscite échappe-t-il à l’action déterminante des facteurs géographiques, et l’explication scientifique doit s'arrêter à un domaine réservé.

Pour avoir tous les éléments qui interviendront dans la décision finale, il faudrait rappeler les liens multiples qui unissent au Reich la population sarroise : liens matériels représentés par l'argent des caisses d'épargne, des caisses de retraite et des compagnies d’assurance investi en Allemagne; liens sociaux nés des relations de famille ou d’affaires, entretenus même depuis 1920 par une infinité de sociétés qui ont toutes leur siège outre-Rhin; liens moraux faits du sentiment que cette population, tout entière de langue allemande, a conscience d’appartenir à la grande communauté des peuples germaniques. Les chapitres qui précèdent sont remplis par l’intense va-etvient des trains de charbon et de minerai, la longue théorie des camions de lait et cette espèce d’osmose qui fait passer une quantité croissante de la production sarroise dans l’économie française; ils ne montrent pas — parce qu'ils n’avaient pas à le faire — l’atmosphère dans laquelle les Sarroïs ont vécu depuis quatorze ans : journaux stylés, sermons tendancieux, lieds berceurs ou enflammés, drapeaux démesurés, image flatteuse de la patrie. Cependant, qui niera que le résultat du vote en soit influencé? Certes, on n’aura pas le pharisaisme de laisser croire que la France n’a rien fait pour faire connaître sa langue et sa pensée; bien des signes donnent à penser qu’auprès de

nombreux Sarrois elle y a réussi. Mais elle a surtout compté sur les Sarrois eux-mêmes pour discerner leurs véritables intérêts.

Déjà à plusieurs reprises depuis 1920, l’opinion sarroise s’est modifiée. Aux premiers mois de l’après-guerre les demandes de naturalisation affluaient; des personnalités du parti du Centre accueillaient, avec faveur le nouveau régime. Très vite, quand les partis sarrois eurent reçu des directives et des gages du gouvernement du Reich, passé entre les mains de la coalition de Weimar, les sympathies de la première heure s’effacèrent; les adhésions individuelles comptent peu dans un pays où l'emprise sociale est si forte. L’ébranlement de l’économie française en 1926 et le rapide relèvement du Reich consommèrent la ruine de ces espérances. Le changement de politique survenu en Allemagne au début de 1933 a marqué un nouveau revirement. Une fraction importante de l’opinion sarroïise se refuse à accepter la perte de ses libertés politiques et demande publiquement le maintien du statut politique actuel. Les événements peuvent au dernier moment modifier les proportions de ceux qui se prononceront en faveur de l’une ou de l’autre solution.

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Quels que soient le résultat du plébiscite et la décision du Conseil de la Société des Nations, il est certain que l’économie sarroise se trouvera placée en 1935 dans une situation nouvelle. Depuis 1920 elle dispose d’un marché de plus de 100 millions d'habitants; la France et l'Allemagne font assaut de libéralités envers elle; elle tire mille avantages du statut national incertain de ses habitants, car si le Territoire de la Sarre n’a officiellement qu’un drapeau, le commerce sarrois est habile à en montrer plusieurs, différents suivant le pays où il veut vendre.

Je suis oiseau, voyez mes ailes...

Je suis souris, vivent les rats.

Mais on ne joue pas indéfiniment sur deux tableaux. Jusqu'à présent le Territoire a joué le rôle d’une écluse qui rétablit équilibre entre le niveau des prix français et allemands. Le courant a changé de sens suivant les conditions économiques, mais il n’a jamais été arrêté. Du jour où les taxes douanières intégrales deviendront exigibles à l’une des deux frontières, le commerce n’aura plus sa raison d’être, le nivellement des prix étant réalisé par la protection douanière, et non plus par l’honnête bénéfice de l’intermédiaire sarrois.

Quant à l’industrie sarroise, en 1935 elle doit perdre nécessairement, au moins en partie, l’un ou l’autre de ses deux marchés.

Si elle entre définitivement dans l’économie française, c’est la disparition du traitement de faveur qui lui était consenti par le Reich; le rétrécissement, peut-être la fermeture d’un débouché important; l’arrêt des subventions plus ou moins déguisées qui ont nourri les individus, les sociétés, les caisses d’assurance et de retraite.

Réintégrée dans le Reich, la Sarre supporterait des conséquences plus lourdes encore. L'Allemagne, en perdant l’Alsace-Lorraine, a perdu une grande partie de sa force d’attraction sur l’économie sarroise. Placée à la discrétion de la France pour ses ventes de charbon et ses achats de minerai, chassée de tous les marchés conquis par ses industries, privée du débouché colonial, celle-ci se retrouverait face à face avec la Ruhr dont la position vient d’être renforcée par la fusion récente des Charbonnages d’Aix-la-Chapelle avec le Syndicat d’Essen. Dans cette Allemagne nouvelle, dépourvue du contre-poids que constituait la Terre d'Empire dans l'Allemagne d’avant-guerre, la Sarre ne pourrait que reprendre le rôle ingrat de marche frontière. De toutes façons, et quelle que soit l’issue du plébiscite, la région sarroise perdra la fonction qui l'avait enrichie avant l’ère de la houille, la fonction de transit.

Cependant, de l’épreuve inévitable elle peut tirer des chances de progrès.

Elle gagnera, en effet, en stabilité ce qu’elle perdra en avantages fiscaux ou douaniers. Si les concessions de la France et du Reich n’ont pas porté tous les fruits escomptés, si le Territoire n’a pas été, comme l’espéraient ses créateurs, une terre bienheureuse, une sorte d’îile des plaisirs, semblable à celle qu’imaginait le doux Fénelon, s’il y a eu parfois pénurie de crédit, impossibilité de passer des contrats à long terme, c’est parce que, le statut politique n'étant pas définitivement fixé, les avantages consentis au Territoire devaient être remis en question après le plébiscite. Chose étrange : à l’heure où les machines vieillissent plus vite que les hommes et où la situation du monde se modifie sans cesse, chacun réclame pour sa propre affaire la certitude du lendemain.

La région industrielle souffre et souffrait, déjà avant la Guerre, d'une situation géographique défectueuse. Mais ce mal n’est pas irrémédiable. La nature offre une infinité de possibilités : aux hommes de les découvrir. La Sarre a été successivement un pays de transit et un pays d'industries lourdes. On aperçoit pour elle une autre vocation : l’ennoblissement du charbon, la production en grand du gaz

de cokerie et la rénovation des industries mineures par un combustible bon marché.

Depuis 1920, la Sarre avait pris l'habitude de compter sur les autres, harcelant à la fois Paris et Berlin, usant avec adresse de leur rivalité. A partir de 1935, une fois passée la période de transition, elle sera livrée à elle-même. Pourquoi ne retrouverait-elle pas alors l'esprit d'initiative qui, aux grandes époques du xviri® ou du x1x® siècle, animait un prince éclairé, Guillaume-Henri de Nassau, ou ces bâtisseurs d’usines que furent Gouvy, von Boch ou Ferdinand Stumm ? Les mauvais jours attachent l’homme au sol; ils peuvent faire naître, dans un pays d'industries surimposées, des formes d'activité mieux adaptées.

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