PASSÉ LORRAIN ET TRÉVIROIS PERSISTANCE DE L'ESPRIT PARTICULARISTE
A la vérité, l’histoire autant que le sol explique ces contrastes. Pour des raisons qui n’eurent sans doute rien à voir avec la géographie, les plaines agricoles ont eu des destinées politiques longtemps différentes de celles de la région voisine. Le duché de Lorraine possédait sur la rive droïte de la Sarre le bailliage du Schambourg, long promontoire qui s’étendait au Nord-Est jusqu’à Freisen, au Nord jusqu’à la source de la Nahe (à peu près comme la frontière actuelle du Territoire), au Sud jusqu'aux premiers hameaux du Küllertal, Kirschhof et Kutzhof. Saint-Wendel formait une petite enclave tréviroise. Un certain nombre de seigneuries, Dagstuhl sur la haute Prims, Hüttersdorf et le Nalbacher Tal sur la Prims inférieure, releivaient immédiatement de l’Empire. Ainsi toute la plaine sHedes ‘à peu de chose près, COPDOEE aux princes de Nassau-Sarrebruck. Le fait demeura jusqu'au xvire siècle sans conséquences politiques; “mais de bonne heure il dut opposer les populations catholiques ressortissant de la Lorraine aux sujets protestants du prince de Nassau.
Presque coupé de la Lorraine par les seigneuries immédiates qui barraient la vallée de la Prims, le Schambourg n’était en contact avec le reste de la province que par un mince « corridor », à la hau-
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teur de Reimsbach, où ne passait aucune route. Il constituait donc après la réunion de la Lorraine une sorte d’enclave française en terre d'Empire. Aussi de 1766 à 1789 s’en alla-t-il par morceaux entre les mains des princes allemands; la partie Sud avec Wiesbach revint au prince de Nassau en 1766; la partie Nord (Theley) fut comprise dans les échanges de 1778 avec l'électeur de Trèves. Enfin, la partie centrale avec Tholey venait d’être remise au duc de Deux- Ponts (1787), quand la Révolution ramena les Français dans ce pays; jusqu’à la chute de l’Empire, il fut rattaché au département de la Moselle et non au département de la Sarre qui le cernait de tous côtés. C’est seulement à partir de 1815 que les plaines agricoles ont définitivement partagé le sort de la région industrielle. Encore le pays de Saint-Wendel, constitué d’abord en principauté de Lichtenberg (?), au profit d’un prince de Saxe-Cobourg, ne fut-il réuni à la province rhénane qu’en 1834, quand son souverain, dégoûté de l'hostilité persistante des habitants, le vendit à la Prusse.
Cette historiette méritait d’être tirée de l’oubli parce qu’elle éclaire les sentiments avec lesquels les habitants des plaines agricoles ont accueilli, après 1815, leurs maîtres cobourgeoïs ou prussiens.
On peut admettre que des gens qui, en 1813, après les revers de la campagne de Russie, protestaient spontanément contre la défection du général York, n’ont pas reçu Blücher, un an plus tard, comme un libérateur. Catholiques, très attachés aux libertés dont ils jouissaient avant 1789 dans l'électorat, les habitants de Saint-Wendel ont frondé la nouvelle administration qui semblait d'autant plus
-tyrannique qu’elle était exercée par des fonctionnaires protestants. Pour les mêmes raisons, les Lorrains du Schambourg ont dû supporter avec impatience la domination prussienne. Comme dans tous les Pays Rhénans, mais avec une particulière ferveur, le sentiment français ici s’est nourri de la légende napoléonienne. On cite des cas de fidélité aux couleurs françaises qui rappellent les traits les plus touchants de l’Alsace. C’est dans cette atmosphère que les mouvements libéraux de 1830 et de 1848 ont trouvé un écho sympathique (?). Aujourd’hui la survivance de nombreux noms de familles français : Bourger à Tholey; Flory, Riotte, Houy à Saint-Wendel (°) ne serait. que l’occasion d’un regret, si la persistance du vieil esprit antiprus-
(1) Elle comprenait les cantons de Saint-Wendel, Baumholder et Grumbach (25.000 habitants). Le nom de Lichtenberg est celui d’une ruine des environs de Baumholder.
(2) P.-E. Kirrer cite une chanson populaire qui demandait le retour des révolutionnaires de 1848 (B. S. A. S., n° 8, p. 38).
(3) On trouvera une liste de ces noms dans KiFrer, loc. cit., p. Lk.
sien n’était hors de doute. Il faut avoir vu entre 1920 et 1924 Saint- Wendel entièrement pavoisé aux couleurs sarroises, tous les drapeaux du Reich enfouis dans les caves, pour comprendre que la création d’un « État sarrois » (expression courante quoique impropre) donna satisfaction aux vœux d’un grand nombre d’habitants de ces régions. Mais précisément parce qu’elles étaient rurales, elle ne purent entretenir une opinion politique précise et un mouvement durable. Dans tous les pays du monde, mais surtout en Allemagne, c’est dans les villes que s’élabore le sentiment national parce qu’il prend force à mesure qu’il prend forme dans les bureaux et les banques, les journaux et les livres. Qu'un sentiment puisse durer sans s'exprimer, il n’y a que les timides pour le croire. Les Campagnes sarroises ont été le tombeau de velléités.