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la côte se dérobe et le saillant du Warndt n’est défendu que par sa forêt. D'ailleurs les châteaux existants étaient plutôt des forts d’arrêt, incapables de soutenir un siège en règle. Louis XIV voulait une forteresse. À ce double besoin répondit la fondation de Sarrelouis, qui devait abriter en permanence une nombreuse garnison.
Entre le site de cette place et celui des châteaux qui existaient à l’époque, le contraste est frappant. Aux fortifications naturelles des buttes-témoins et de la côte, Choisy et Vauban ont préféré un marécage, dans la boucle d’un méandre, au milieu d’une plaine inondable : site défensif encore, mais dont les avantages sont subordonnés à ceux de la situation générale. Pour les connaître, il n’est que de lire la correspondance de Vauban. Il s'agissait de sceller une maille dans la chaîne de nos forteresses qui s’étendait déjà de Longwy à Phalsbourg et allait trouver bientôt dans Strasbourg (1681) et dans Luxembourg (1648) des points d’appui plus solides. Deux routes d’invasion traversent la région sarroise. Pour tenir l'ennemi en respect sur celle de l'Est, Vauban comptait sur Homburg; mais la vallée de la Sarre restait ouverte et Vaudrevange avait été attaquée à plusieurs reprises par les Impériaux pendant la guerre de Trente Ans. Sarrebruck avait ses partisans, entre autres Créqui, gouverneur de Lorraine, et Vauban lui-même jugeait la « position assez avantageuse »; mais la ville jumelle Saint-Jean n’était pas défendable et on avait dû la raser à l’approche des Impériaux en 1677. « Je ne tiens pas cette villotte assez forte [à] elle seule pour pouvoir défendre le passage de la Sarre », écrivait Vauban. Sarrebruck fut sacrifié. Sans doute aussi Louis XIV estimait-il sa possession moins assurée que celle de la terre lorraine, où Sarrelouis fut édifié (1).
La construction d’une place forte sur la Sarre fit plus pour cette vallée que les avantages du site. Elle y fixa la frontière stratégique de la France. Désormais, dans toutes les guerres, les troupes francaises chercheront une couverture dans la rivière, un appui dans la côte. Telle était la situation, en septembre 1793, quand l’armée républicaine tint tête à Kalckreuth; telle fut la position de Frossard à Spicheren le 6 août 1870, et son erreur de trop s’y confier.
Aujourd’hui la frontière ramenée à son tracé de 1815, en laissant à l’Allemagne la ligne de côte entre Büdingen et Berus, en la sui-
(1) G. ZezLer [251]. Sarrelouis fut bâti sur un terrain qui appartenait aux abbayes de Fraulautern et de Wadgassen qui relevaient du duché de Lorraine. Cependant pas plus que le comté de Nassau, réuni au royaume à la suite d’un arrêt du Parlement de Metz, cette partie de la Lorraine n’avait été cédée à la France. Elle était seulement occupée parce que le duc avait refusé de ratifier le traité de Nimègue. Il n’y eut cession régulière qu’en 1697, au traité de Ryswick : elle a seulement sanc-
tionné une fondation réussie.
vant ailleurs de trop près, enlève à cette position la valeur défensive qu’elle avait pu avoir pour la France. Mais la fortification de campagne ne peut négliger l’amphithéâtre de hauteurs qui cernent le Warndt, non plus que le plateau de Forbach, observatoire aux vues étendues, en dépit du masque des arbres. La dernière des côtes lorraines n’est pas complètement démilitarisée (1).
c) Sarrebruck et Sarrelouis : deux fonetions, deux destinées. — La fonction stratégique s’accorde, mal, avec la fonction commerciale. Elle voue la campagne aux réquisitions et aux pillages répétés; elle comprime la place dans le cercle étouffant des remparts, les fauboures, là où il s’en élève, n’étant que constructions fragiles destinées à être rasées à la première alarme; surtout elle immobilise les villes dans une activité unique, alors que la condition de leur développement est le changement, l’adaptation : grandeur et servitude des villes militaires! Rien d’instructif à cet égard comme une comparaison entre Sarrebruck et Sarrelouis.
Sarrebruck doit son nom à un pont (?); il n’est pas sûr qu’elle lui doive son origine. En effet, le pont gallo-romain se trouvait à Brebach, à 2 kilomètres en amont de Sarrebruck (3). Le passage était gardé par un fortin (castellum) établi sur le Halberg et au pied de celui-ci s’étendait en bordure de la route une petite agglomération (vicus) dont l’histoire n’a pas conservé le nom. Le fortin semble postérieur au bourg, de sorte que la fonction de la première agglomération urbaine née sur les bords de la Sarre fut essentiellement la fonction commerciale. [1 n’y a pas de raison pour que le passage ait émigré de lui-même vers l’aval (4), sinon pour se mettre à l’abri
(1) Sur l’organisation défensive de la frontière française, cf. F. ImmanueL : Die neuen Befestigungsbauten Frankreichs gegen die reichsdeutsche Grenze (Petermanns Mitteilungen, Heft 3/4, 14933, p. 57).
(2) La forme primitive est Saarbrück; le nom de Saarbrücken n’est devenu officiel qu’après 1815. La terminaison en en n’est pas ici la marque du pluriel, comme dans Zweibrücken puisque jusqu’en 1868 il n’y avait à Sarrebruck qu’un seul pont (alle Brücke) maïs un locatif singulier. On disait par exemple : « Das Schloss beider Saarbrücken ». (Kirrer, B. $. À. S., 1932, p. 83.)
(3) Ce pont en pierre a subsisté jusqu’à la fin du x siècle. C’est par là que passèrent Louis VII et les croisés en 1147, venant de Metz et se rendant à Worms et à Ratisbonne. Au cours, des travaux de canalisation en 1863, on découvrit,un peu à l’aval des piliers de pierre de l’ancien pont romain, les restes d’un ponten
bois. On considère qu’il s’agissait d’un pont gaulois antérieur au pont en maçonnerie
construit à l’époque gallo-romaine.
(4) À moins qu’il n’ait été attiré par la route dite Rainstrasse qui par Saint-Jean, Rottenhofen et le Bildstock rejoignait la grande route de Homburg à Tholey.
Ces sortes de captures ont dû être fréquentes aux époques troublées où la grande route était fréquemment coupée.
d’un château qui devait exister avant lui. Ce château de Sarrebruck n’est mentionné qu’en 951 (1), mais étant donné le peuplement ancien de cette partie de la vallée [Fechingen (cité en 777), Merkingen (St-Arnual), Auersmacher (777), Malstatt (960), Vülklingen (822)] on peut admettre que le château avait été fondé à la même époque que ces localités pour les surveiller et les protéger. Le château aurait attiré le pont qui devait, dans la suite, donner à la ville grandie autour du donjon son nom, mieux, sa fonction.
Peu à peu la cellule primitive bourgeonne et se complique. Les manants établis en dehors de l’enceinte, sur lé prolongement de la terrasse où se dressait le château, constituèrent une première agglomération. Un rempart les réunit au château. La ville était née. Son affranchissement en 1321 consacra un développement vieux déjà de plusieurs siècles.
Cependant sur l’autre rive un marché avait été établi à Saint- Jean. Il conquit son droit de ville en même temps que la résidence seigneuriale. Désormais les deux villes jumelles vont se compléter et se renforcer : moralement elles ne font qu'un. Tantôt Sarrebruck- Saint-Jean regarde vers la Hollande, avec laquelle elle entretient un actif commerce de bois; tantôt elle sert d’étape sur la route des armées, de relais à Napoléon; pour une ville carrefour, il n’y a pas de morte saison. L'histoire sociale fournit une curieuse confirmation de cette ancienne primauté du commerce à Sarrebruck. Déjà au xvie siècle, on voit par la liste des personnes soumises à la contribution exceptionnelle (Türkenschatzung) de 1542 (?) que les habitants les plus riches étaient des entrepreneurs de transport. Il en était encore de même au xvine siècle : alors que-les familles qui devaient présider au développement industriel du siècle suivant, les Stumm et les Bücking, n'étaient pas encore installées en Sarre, les Sarrois de vieille roche, les Karcher, les Schmidtborn, les Firmond s’enrichissaient dans le grand commerce d’exportation. Les Rôchling eux-mêmes, quoique venus seulement à la fin du xvirie siècle, ont commencé par être négociants; du commerce d'exportation ils sont venus à la banque, de la banque à l’industrie. Ainsi déjà le commerce avait distingué Sarrebruck, à cause de sa situation cruciale; l’industrie la mit décidément hors de pair en attendant que le Traité de Versailles en fit une capitale. Toutes les circonstances politiques la servent parce que le site est assez riche en possibilités pour que les hommes puissent toujours en exploiter quelqu’une (°).
(1) Junex, Regesten (Band 1).
(2) Mitteilungen, 1X, p. 223. :
(3) On trouvera plus loin (chapitre IX) l'étude du peuplement et du développement urbain.
Sarrelouis est tout autre chose : une tour sur un échiquier. La ville avait été fondée pour protéger la Lorraine contre les insultes des Impériaux. Pour lui donner de la vie on y attira par des privilèges les habitants de Vaudrevange détruite en 1635 et on y installa les services administratifs : bailliage, siège présidial, maîtrise des eaux et forêts. De hautes maisons bourgeoises témoignent de cette éphémère richesse. Mais les amputations du traité de Ryswick firent perdre à Sarrelouis la plus grande partie de son ressort. Elle ne devait plus se relever. Que la paix se prolonge au xvire siècle et cette colonie militaire se morfond (1); que la Sarre soit cédée à la Prusse en 1815 et c’est la décadence irrémédiable de Sarrelouis. Car les hauteurs de Felsberg, qui, dans la pensée de Choisy, devaient protéger la citadelle, passaient sous le canon de l’ennemi. La Prusse ne se servit plus de la forteresse et finalement en 1887, la déclassa. Le chef-lieu du corps d'armée était à Sarrebruck, ville ouverte. Le départ des troupes allemandes en 1918 consomma la déchéance. Histoire analogue à celle de ces petites villes meusiennes grandies dans l’atmosphère de la paix armée et que le départ de la garnison a vidé de leur sang.
Pour rendre la vie à cette caserne sans soldats, il eût fallu trouver aux habitants d’autres activités. Mais une ville ne se refait pas une situation. Comme l’observaient justement les membres du Comité municipal en 1789 (2?) « ses calamités tiennent du local » (c’està-dire du lieu) et surtout du « défaut de circulation ». C’est encore plus vrai aujourd’hui qu’à l’époque où cette doléance était écrite. Sarrelouis porte — atavisme redoutable — le poids de son ancienne fonction. Le territoire primitif était très réduit, confiné dans les limites de la forteresse. Quand fut construit le chemin de fer, on fit un détour pour éviter les remparts et la gare se trouva en dehors de la commune de Sarrelouis. En 1887, une partie des fortifications disparut, mais il était trop tard. La nouvelle gare fut construite sur le territoire de Roden et Sarrelouis n’eut d’autre ressource que de s’y relier par un tramway. En même temps la ville énglobait Roden (1907), village de piètre apparence, mais qui possédait déjà des usines et des terrains susceptibles de tenter l’industrie : la ville du Roi Soleil redorait son blason. Mais toutes ces tentatives pour s’annexer
(1) Réponse des officiers municipaux à l'enquête de l’intendant Calonne (1774). En 1778, la municipalité refuse de laisser établir un café en alléguant que les deux cafés existants doivent suffire aux militaires et que les bourgeois n’ont pas besoin d’une nouvelle occasion d’oisiveté et de dissipation,
(2) Lettre du Comité municipal au député La Salle, 9 décembre 1789. (B. S. À. S., 1928, p. 341).
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