Journ. offi., séance du 18 juin
être admis dans les travaux de mine sans conditions, et cela pour que leur apprentissage soit complet avant d'entrer au service militaire. Il leur faut un temps suffisant pour avoir l'expérience de tous les travaux à l’intérieur, pour s'élever successivement aux grades supérieurs, jusqu'à ce qu'ils aient acquis une capacité suffisante pour passer, des simples gamins ou galibots qu ils étaient au début, à de vrais mineurs au charbon ou au rocher. Et en tenant compte de ce quon ne peut commencer un apprentissage sérieux avant l’âge de dixsept ans, c'est de 17 à 20 ans que se forme un mineur complet. La plupart du temps, et surtout dansles houillères du Nord qui contiennent des bassins à couches minces, où l'exploitation est difficile et compliquée par les dangers, où il y asouvent du grisou, l'apprentissage ne peutse faire en moins de trois ans.
Et si l’on veut que l’ouvrier puisse reprendre le pic au retour de son service militaire, il faut que cet apprentissage soit terminé avant.
En soumettant le travail des adolescents de 16 à 18 ans à des conditions spéciales, on ne leur laisse que deux années, celles de 18 à 20 ans, pour se consacrer à l'apprentissage, et ce délai étant insuffisant, l’ouvrier partira pour l’armée sans connaître son métier comme il faut.
Avant de passer aux arguments suivants, il faut nous arrêter à celui-ci qui est sans doute très sérieux. M. Aguillon, rapporteur du conseil général des mines le reprend à son tour :
« La réglementation du travail des enfants, dit-il, avec l’extension donnée à ce motdans la nouvelle législation, prend pour l’industrie extractive une importance plus considérable encore que par le passé. Ce n'est plus jusqu'à l’âge de 16 ans comme autrefois, que la loi et les règlements interviennent, mais jusqu'à 18 ans. Cette élévation de l’âge n’augmente pas seulement le nombre des assujettis dans la proportion de près du double ; elle risque de changer, si l’on n’y prend garde, les éléments primordiaux du recrutement des ouvriers mineurs et du développement des mines. Comme tous autres métiers, celui du mineur exige un apprentissage ; cet apprentissage est même, sous un certain rapport, d'autant plus important que, dans la mine, l’inexpérience d’un ouvrier n'influe pas seulement sur son gain et sur le prix de revient, elle peut être fatale à la sécurité de tous. Or, les ingénieurs s'accordent généralement à admettre la nécessité de trois ans au moins d'apprentissage pour bien connaitre les détails de la profession, et notamment ceux de mineurs des houillères. Si le houilleur ne peut commencer son véritable apprentissage qu'après 18 ans, il n'aura pas le temps de le terminer avant son enrôlement dans l’armée ; à son retour, ilsera trop tard pour le reprendre utilement, si tant est qu'il revienne à la mine ».
On prétend qu’il est très important pour l’ouvrier de terminer son apprentissage avant le service militaire. Nous croyons aussi que l'intérêt des ouvriers est engagé
dans la question, mais pas dans le sens que M. Pernolet le croit. On ne peut nier que l’ouvrier soit gêné momentanément, s'il n'a pas fini entièrement son apprentissage avant d'entrer dans l'armée. Ce retard aura certainement pour résultat de maintenir le salaire de l’adolescent au-dessous du salaire d'un mineur accompli. Mais, si grâce à la protection plus étendue de la loi, l’ouvrier devient plus robuste, si son épuisement arrive moins vite, si, en un mot, ces règles gênantes au début lui donnent une endurance plus grande qui lui permettra de rester dans la mine un nombre d’années plus considévrable, si toutes ces conséquences étaient vraies, l’ouvrier mineur ne perdrait rien au change. Au contraire, non seulement qu'il se porterait mieux et qu'il aurait des enfants plus forts, mais encore il gagnerait le haut salaire plus longtemps, et son bien-être en augmenterait. L'apprentissage du mineur est aussilong que fatigant. Plus tard il commence, mieux vaut pour la santé des ouvriers. Quand un adolescent de dix-sept ans se voit obligé de piocher le charbon, il se trouve en compagnie des ouvriers de 25 à 30 ans: Sera-t-1l assez fort pour manier le picou la rivelaine, comme ces hommes robustes, pendant dix heures ? Ou s’il réussit à le faire n'y aurait-il pas de dangers évidents pour la santé et même pour la vie de ces jeunes travailleurs. L’expérience a suffisamment prouvé que les mineurs qui se mettent à manier le pic de bonne heure, meurent beaucoup plus jeunes. A l’âge de 40 ans, ce sont des vieillards
incapables, d'extraire du charbon, incapables de gagner leur vie. S'ils se présentent pour être embauchés, les compagnies sont forcées de les refuser (1).
En étendant la protection légale aux adolescents jusqu'à l’âge de 18 ans, cette disposition peut avoir des effets variés. En premier lieu elle rend impossible le commencement de tout apprentissage sérieux avant 18 ans. Elle évite aux adolescents au-dessous de cet âge ces durs travaux qui les tueraient plus tard. Elle peut avoir quelquefois pour effet de décourager les jeunes mineurs de se mettre àl’apprentissage avant d'accomplir le service militaire. Et cela n’est que très bon, parce qu'au bout de trois ans de service, l'ouvrier reviendra plus vigoureux, il pourra abattrele charbon sans préjudice à sa santé. En tout cas, cette disposition légale coupe en deux son apprentissage. De cette manière le jeune ouvrier déjà fatigué par les travaux de mine, mais pas encore au point d’en vieillir avantles autres, pourra se reposer dans l’armée. En sortant de son service, frais et dispos, il reprendra son métier pour en apprendre à fond toute les difficultés. Il sera plus âgé et plus fort pour finir la dernière année de son apprentissage, dont les travaux diffèrent peu des travaux de mineur proprement dits.
Nous ferons exactement la même réponse à M. Blavier, sénateur, qui demandait lui aussi l'adoption de l’âge de 16 ans au lieu de 18 (2). M. Blavier, constate
1. Voir à cet effet dans le J. Off., le discours de M. Basly, à la
séance de la Chambre du 48 juin 1888.