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— Voici un portrait bien flatteur. . . Sans doute que ce M. Gautier est riche, s'informe Léonie.
— Riciie! du tout; fils d'un pauvre greffier de justice de paix de province, Gautier ne jouit que d'une pension de douze cents francs par an que lui fait monsieur son père, ce qui ne l'empêche pas d'en dépenser trois mille chaque année; et cela en entrant à la Taverne à dix heures du malin pour n'en sortir qu'à minuit ou une heure, après avoir consommé une infinité de petits verres, de chopes, et fait bon nombre de parties de billard et de piquet.
— Eh bien, monsieur Claudius, je ne vous ferai pas compliment de voire ami Gautier, puisqu'il en est ainsi, et je trouve même sa conduite très blâmable. Fi! tant de paresse, de dépenses, lorsque sa famille, peut-être, vit de privations pour le soutenir à Paris
dans l'espoir de lui procurer un étal honora ble, dii Clémence.
— Et M. Gyprien, est-ce un jeune homme plus rangé, s'informe Léonie .
— Beaucoup phis, et cependant mon gaillard pourrait, s'il voulait, s'en donnera cœurjoie, grâce à la certaine aisance dont il jouit, grâce au bien qu'en mourarit lui a laissé son père.
Comme Claudius terminait ces mots, ils atteignaient la Grande Chaumière, où ils entrèrent tous les^inq et allèrent se placer, ne trouvant mieux, à une table située à quelque distance de la danse, et près d'une autre autour delaquelle venait un instant auparavant de s'asseoir une société composée de deux dames et de deux messieurs.
— Margrave, voyez donc comme cette jeune fdle, qui s'assied en ce moment prèsde nous, est gracieuse et jolie.
Ya, ché ie trouvé aussi peaucoup jolie.
— Monsieur de Valmont , souvenez-vous de nos conventions-, qu'ici nous nous sommes promis de garder l'incognito, et que, parmi nous, il n'y a ni margrave, ni baronne.
— Je m'en souviendrai, belle Valentine.
— Hé! Gautier, comme tu passes fier ; ne veux-tu pas prendre'avec nous la fine demitasse et faire partie de la société avec laquelle je suis en ce moment?
— Ah! ah! c'est toi, Claudius? mais tout ce que lu voudras, mon cher, deux demilasses, si ça te va... Monsieur et mesdames, j'ai bien l'honneur... répond Gautier, grand et beau garçon de vingt-quatre ans, et d'une mise de bon goût, en s'asseyant à la table, après avoir salué madame Flamichon, les deux sœurs et Michoneau.
'^ — ïu es donc venu seul, Gautier ?
— Du tout! mais bien avec l'ami commun,
le cher Cyprien, qui sans doute en cet instant court après moi et que nous allons peu larder à pincer au passage... Ces dames viennent-elles souvent ici? reprend Gautier.
— Quelquefois avec monsieur Fia miction, mon époux, et en qualité de voisins de la Chaumière, prés de laquelle se trouve située notre maison de campagne, dit la dame en appuyant fort et avec prétention sur les derniers mots.
— Nous, c'est la première fois que nous entrons ici, nwnsieur, répond Léonie.
— A propos, Gautier, permets que je te présente dans ces deux demoiselles , les aimables voisines dont je t'ai souvent parlé.
— Dont l'aimable obligeance t'est si souvent secourable? heureux mortel!... Mesdemoiselles, enchanté de faire votre connaissance d'après tout le bien que l'ami GlauJius m'a dit de vos aimables personnes.
— Ces demoiselles sont mes ouvrières, monsieur, et ainsi que votre ami, je vous les donne pour deux excellentes filles, dit madame Flamichon, impalienlée de ce que Gautier faisait beaucoup plus attention aux deux sœurs qu'à elle.
— Vos ouvrières? ah! c'est dommage, répond Gautier.
— Dommage! pourquoi donc, ça; monsieur? demande l'imagière avec aigreur.
— Parce qu'il est pénible d'être condamné au travail, lorsqu'on est fait pour le plaisir et pour commander, répond Gautier.
Entendez-vous, de Valmont, et vous, messieurs, la conversation de nos voisins? elle est divertissante tout-à-fait... Que cette femme, qui se dit être la maîtresse de ces jeunes filles, est laide et prétentieuse autant que ses ouvrières sont modestes et gracieuses, fait observer la baronne Valenline de Muldorf.
— Pauvres enfans ! je les plains si la nécessité les soumet aux caprices de cette femme qui me paraît être aussi ridicule qu'acariâtre, dit à son tour monsieur de Valmont, dont les yeux jusqu'alors ne s'étaient pas détachés de dessus Léonie.
— Cette jeune homme y havre un pîen peau \isage, observe tout haut le gros margrave du Limbourg en indiquant Gautier à la baronne.
— Oui, c'est un i'ort bel homme, répond Valentinc, qui n'avait pas attendu l'avis du margrave pour apprécier les qualités physiques du jeune homme, sur lequel son regard se portait souvent, très souvent.
— Me voici, me voiei, Poupoule , ne sois pas inquiète; j'ai tout serré et fermé soigneusementj j'ai été un jieu longtemps, n'estce pas? c'est qu'avant de partir, vois-tu, Poupoule, il m'a fallu arroser le plan de choux-
fleurs que j'ai repiqués ce malin, vient dire Flamichon en arrivant subitement prendre place à la table.
— C'est bien, monsieur, on ne vous demande pas tout cela ; prenez votre café et laissez-nous tranquilles.
— Hé, Cyprien ! par ici, nous voici, viens donc ! s'écrie Gautier.
Et là-dessus, un jeune homme à l'air doux et poli, de s'approcher de la table, où il salue la société, et à laquelle il s'assied après y avoir été engagé par Claudius, Gautier et compagnie..
— Regarde donc, Cyprien, quelle charmante femme est assise à la table voisine.
En disant ainsi , Gautier parlait de la baronne.
— Admirable, en effetj c'est sans doute l'épouse de ce dandy placé à côté d'elle.
— Je ne le pense pas, mais je m'en assu-
rerai si je puis parvenir à danser ce soir avec elle, répond Gautier.
— Moi qui l'ai aussi remarquée, qui la trouve divine, adorable, mon intention est de même de l'inviter et de tâcher de faire sa connaissance. Je te préviens de cela, Gautier, afîn qu'en bon camarade tu n'ailles pas sur mes brisées, dit tout bas Claudius.
— Crois-moi, ami Claudius, cette conquête t'est défendue; à moi seul le soin, la possibilité d'enlever cette charmante femme d'assaut.
— Dieu de Dieu! que tu es fat, Gautier; il semble, à t'entendre, que tout le beau sexe a été inventé pour tes menus plaisirs, et qu'aucun autre que toi ne peut en tâter.
— Dame! c'est qu'on est possesseur d'un certain chic et d'un polisson de physique aveclesquels on ne peut rencontrer de cruelles.
— Fat! archi-fat! heiirousement que chacun sait que tu préfères l'esiiaminet à l'amour, ce quijle rend moins dangereux et conquérant que tu dis l'être.
— - Dis donc, Claudius, est-ce que ces deux demoiselles sont de ta connaissance?
— Oui, cher Cyprien, mes voisines, répond le jeune homme à l'interrogalion que venait de iù\ faire son ami à voix basse.
— Que ceHe qu'on api>elle Léonie, la plus jeune des deux, enfin, est donc jolie.
— Comme tu dis, jolie à croquer, et lutin comme ii« d<^raon.
— Dis-moi encore, Claudius, y a-l-il moyen de se faufiler près d'elle?
— Hum ! je ne sais pas trop, car c'est sage, et verlw de première qualité quoique enlumineuse; et puis, vois-tu, Cyprien, la sœur Clémence est une gaillarde d'une sévétilé inexorable... Après tout, comme je ne suis ni amant,
— Mî) .
ni préleiiflant, essaie et je te protégerai de tout mon pouvoir en qualité de connaissance et de voisin de ces demoiselles.
— Léonie danse-t-cUe?
— Oui.
— Alors je vais l'inviter.
La foule qui, depuis l'arrivée et là réunion de nos amis , n'avait fait qu'augmentei* de plus en plus, était fort grande et fort pressée en ce moment. L'orchestre, en faisant entendre le signal d'une nouvelle contredanse, invitoit les danseurs ,et danseuses à prendre vivement place aux quadrilles; c'est alors que Michoneau s'empresse d'entraîner madame Flamichon à la danse, que Cyprien invite Léonie qui l'accepte, que Gautier, plus adroit et plus leste, en précédant Ciaudius par le moyen de deux tabourets qg'iliui renverse sur les jambes, parvient à aborder Valenline le premier, et à obtenir s^ main pour le cjua-
drille, où il l'entraîne prendre place aussitôt vis-à-vis de Cyprien et de Léonie.
— Mademoiselle Clémence, dansez-vous?
interroge Flamichon, en présentant sa main à la jeune fille.
— Jamais, monsieur...
Et sur cette réponse, Flamichon, qui a juré de danser , va de suite inviter madame Muller, la dame de compagnie de notre jeune baronne, et, triomphant, la conduit à la danse, accompagné de loin par le sourire sardonique de M. de Valmont.
— Vous ne dansez donc pas, monsieur Claudius? interroge Clémence restée seule à la tahleavec le jeune homme.
— Non, voisine, puisque les seules femmes que j'eusse désiré inviter, qui sont votre sœur et la jolie dame de la table à côté, viennent de m'être enlevées.
— Eh bien! margrave, comment trouvez-
vous la société dans laf|iielle nous a entraînés madame de Muldorf? demande de Valmont au margrave.
~ Ché la trouve suberbe, ia, le femme y havre infiniment de gentillesses.
— Avez-vous remarqué le minois adorable de la jeune fille qu'on appelle Léonie et qui est assise à la table voisine?
— Nix, ché rémarqué seulement que le grâce de mon cousine de Muldorf.
— Quoi ! l'amour que vous ressentez pour Valentine vous occupe au point de ne pas faire attention aux autres femmes jolies?
— la, ché havre que des yeux bour elle, bour mon adorable cousine.
— Pauvre margrave, je vous plains alors. Quant à moi, je crois avoir, à défaut du cœur, la tête prise, et bien prise, en faveur de cette Léonie dont je veux essayer la conquête, chose qui me sera des plus faciles, je pense.
— lofais ce beiit fille y être un roturière.
— Non, margrave; car en France une jolie femme est toujours noble.
— Ah! ah! ce n'être pas du tout comme ça dans le Limbourg.
Laissons maintenant causer ces deux personnages pour écouter ce que disent en ce moment nos danseurs, sautant et gambadnnt au bruit d'une musique bruyante et mirobolante.
— Non, parole d'honneur, je ne plaisante pas, vous êtes belle, très belle; tout en vous me plaît, me captive, me rend amoureux fou pour la vie, au point que, si vous ne consentez à ce que je fasse votre précieuse connaissance, je suis un homme désespéré et mort sous peu de temps, disait Gautier d'un ton libre et aisé à la baronne.
-— Et moi, morte aussi avant la] fin de la contredanse si vous continuez, monsieur, à
me presser avec autant do force dans vos bras lorsque nous dansons.
— Vous trouvez, jolie femme? cependant c'est le genre, le vrai cijic, et tout-à-fait choquenosoque.
— C'est possible, mais par trop élouffant. ~ Du moment où ça ne vous convient pas,
n i ni, c'est fini, mais à la condition que vous me direz votre nom, votre demeure, votre état, et si je puis espérer ne pas vous avoir ■vue aujourd'hui pour la première et dernière fois.
-^ Hum ! vous me demandez beaucoup à la fois, monsieur Gautier.
— Ah! vous savez mon nom?
— Pour l'avoir enle«du prononcer par vos amis.
— Eli bien! oui, je me nomme Cauiier; Gautier qui vous trouve adorable, qui vous aime et voudrait pour tout au monde faire
votre connaissance... Allons, dites-moi d'abord votre gentil nom...
— Valenline.
— Charmant, parole d'honneur "Vous
demeurez?...'
— A Paris.
— Je le pense, mais la rue, le numéro?...
— A Beaujon, avenue Châteaubrilland, chez madame la baronne de Muldorf, près de laquelle j'exerce l'état de couturière à l'année.
— Ah! vous êtes couturière? superbe étal!... j'espère que, quoique travaillant à l'année chez cette baronne, vous jouissez d'un peu de liberté? que vous avez vos dimanches au moins?
— Oh ! je suis libre, très libre, car la baronne me traite plutôt en amie qu'en ouvrière,
— Ceci est très beau de sa part et lui vaut mon estime...
— Je vous remercie pour elle.
— Et ces deux messieurs, celte dôme qui sont avec vous? interroge encore Gauii* r.
— Le plus âgé est l'intendant de l'hôtel, l'autre un ami de ma famille, et la troisième personne la dame de compagnie de madame la baronne de Muldorf.
— Et sans doute que l'ami de votre famille, enthousiaste, ainsi que moi, de vos charmes ravissans, belle Yalentine, est aussi l'ami de votre cœur, ou du moins cherche à l'être?
— Erreur de votre part, monsieur; car personne moins que lui n'a cherché à me conquêter, et la simple amitié est le seul lien qui nous unit tous deux.
— Ah! tant mieux, au moins il n'y aura pas de duel entre nous, ce qui serait indubitablement arrivé si ce beau mirliflor m'avait contraint a lui disputer votre cœur.
— Ceci est donc une chose bien arrêtée de
votre part, une véritable idée fixe, de me faire votre cour?
— Tout-à-fait fixe, répond Gautier avec aplomb.
— Sans savoir même si j'y suis consentante, s'il me plaira d'écouter vos sornettes?
— Vous résisterez, charmante Valenline, si votre cruauté vous l'ordonne; mais l'amour me commande de vous uiraer et de vaincre votre rigueur.
— Mais pour être à même d'entreprendre cette tâche difficile, il serait nécessaire que vous eussiez vos franchises près de moi, etje pense que dans quelques heures nous quitterons, chacun de notre côté, ce bal, pour ne nous revoir jamais peut-être.
— Oh ! nous nous reverrons.
— Je ne le pense pas.
— Et moi j'en suis certain. D'abord je sais où vous demeurez.
— • J'espère, monsieur, que votre intention n'est pas de profiter de Timpriidence que je \iens de commettre, en vous faisant connaître mon domicile, pour me compromettre, par votre présence, auprès des personnes qui m'emploient et chez lesquelles je demeure.
— Vous compromettre? non; mais ne puis-je, en allant vous faire une visite amicale, passer pour un de vos parens, un cousin, par exemple ?
— Rien de plus louche que celte qualité de cousin; moyen usé auquel personne ne se prend plus, et, tout bien décidé, je vous défends, monsieur, toutes démarches pour vous rapprocher de moi et me connaître davantage.
— Désolé, belle Valentine , mais il n'est point dans mon pouvoir de vous obéir ; et puis , lorsque Gautier s'est mis une fois en
télé d'aimer et d'être aimé d'une femme, il faut qu'il aime et que la belle succombe.
— Voilà qui est fort, et qui annonce chez vous, monsieur, une dose d'amour-propre des plus impertinentes; vraiment, il y aurait justice et plaisir à rabaisser tant de suffisance, à vous convaincre que, près de certaines femmes, il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir.
— Eh bien! à moi l'attaque, à vous une défense légitime; peut-être alors que, bien convaincue de l'excès de mon amour, de quelques bonnes qualités (|ui me vaudront grâce et merci pour mes quelques défauts, votre cœur, ce seul bien que j'envie aujourd'hui , daignera-t-il me prendre en pitié, et devenir moins rebelle à mes-vœux, dit Gautier avec l'accent de la douceur et d'un ton suppliant, en pressant dans la sienne la main de la baronne, dont il venait de s'emparer.
Tandis que ces derniers causaient ainsi ensemble , Cyprien , placé en face d'eux , disait à sa gentille danseuse, Léonie :
— Parole d'honneur, mademoiselle, je ne me serais jamais douté que mon ami Claudius eût une aussi jolie voisine que vous ; sans cela, combien je me serais de fois empressé d'aller le visiter, dans l'espoir d'entrevoir, de temps en temps , votre charmante personne.
— Ce qu'il y a de certain, monsieur, c'est que , demeurant sur le même carré que votre ami, et la croisée de sa chambre étant située en face de la nôtre, vous n'eussiez pu faire autrement, en y venant, que d'apercevoir ma sœur et moi, puisque nous travaillons toute la journée près de la fenêtre , et cette dernière étant presque toujours ouverte,
— Ce que vous venez de me dire là, mademoiselle, m'engage à aller voir Claudius de-
main, après-demain , l'autreaprès demain, tous les jours, toute la vie, enfin.
-- Et bien, de celle façon là, ça nous fera deux \oisins au lieu d'un, répond Léonie en souriant.
— Superbe idée que vous me donnez là, celle d'accepter la proposition que m'a sou- \ent faite l'anii Claudius de partager sa chambre. Décidément, je donne, dès ce soir, congé de mon garni, pour aller, demain, m'instal- 1er sous l'heureux loit qui vous abrite. Je pense, mademoiselle, que, devenu votre voisin, vous et mademoiselle votre sœur, daignerez me faire ressentir un peu de celte bienveillance dont vous honorez Claudius?
— Certainement, monsieur, que nous recevrons toujours avec infiniment de plaisir un voisin aussi honnête que vous , et , de plus un ami, ami de monsieur Claudius .
Ah ! que vous me rendez heureux, made-
moîselle !... J'espère bien encore, après avoir fait plus ample connaissance , en bons \oisins et amis, partager les plaisirs, et venir, tous ensemble, danser souvent ici...
— J'aimerais assez cela , car je suis folle de la danse ; mais ma sœur n'y consentirait pas j elle qui me répète sans cesse que le bal est la perdition des jeunes filles , que les jeunes gens qu'on y rencontre sont tous conteurs de fleurettes , tous menteurs , et dont les intentions sont fausses et perfides.
— Comment, mademoiselle Clémence dfl cela? Ah! c'est bien mal, bien injuste de sa part. Cependant, la preuve qu'elle n'est pas parfaitement convaincue de ce qu'elle avance, c'est qu'aujourd'hui elle est à ce bal qu'elle calomnie et où sa présence dément ses paroles.
-^ Ne vous y fiez pas; Clémence, en m'amenant ce soir ici, n'a fait que céder corn-
plaisamment à l'inviiation de madame Flamichoii, mais pei*suadez-vous bien qu'iiUéricurement elle s'ennuie; qu'en ce moment elle s'inquiète pour moi, qui suis loin d'elle, et qu'elle se gardera bien d'y revenir.
— Eh bien ! nous lui obéirons, nous ne reviendrons plus au bal , et comme votre sœur doitaimerla promenade, leschampset les bois, nous irons promener aux champs et aux bois; puis , lorsque viendra l'hiver, le dimanche, tous réunis au coin du feu, nous ferons notre partie, nous boirons le cidre et mangerons des marrons. Qu'en dites-vous, mademoiselle ?
— Oui , ça sera assez gentil, car, en sus de tout cela , nous irons quelquefois au spectacle , que Clémence et moi aimons beaucoup .
— Le spectacle ! Je l'adore, j'en suis fanatique, idolâtre, et nous irons tant qu'il vous plaira.
— Allons , je vois avec plaisir, monsieur Cypricn, que nous nous entendrons fort bien ensemble.
Sacho-ns, actuellement, ce qui se passait aux deux tables, durant que nos personnages causaient ainsi, et que le quadrille marchait gaîment.
Claudius et Clémence , réduits au rôle de spectateurs , l'un , pour ne pas avoir trouvé de danseuse, l'autre, pour ne pas
savoir danser , étaient donc demeurés en
tête a tête, silencieux et le regard fixé sur la danse, lorsqu'il passa par la cervelle de Claudius de proposer à sa compagne d'aller voir ensemble les montagnes suisses, situées au fond du jardin ; montagnes construites en planches, et d'une quarantaine de pieds d'élévation, que messieurs les éludians, et mesdames les carabines, leurs épouses temporaires, s'ingénient de descendre, grolesquement
montés sur des chevaux de bois; divertissement non moins bête que dangereux , mais fort en vogue à la Grande-Chaumière. Ne Voilk-t-il pas que Clémence cède complaisammentà celte invitation, qu'au bras de Claudius, elle s'efforce de percer la foule compacte qui encombre les avenues du jardin ; puis , qu'effrayée par les difficultés qu'ils éprouvent à se faire un passage, et plus encore par l'audace , le cynisme qu'affectaient les etudians bruyans et à moitié ivres qui les entouraient, qui les pressaient, Clémence demande vite à retourner à leurs places , qu'ils atteignent, non sans difficulté, mais où ils trouvent sièges et table occupés par une autre société, qui s'en était emparée pendant leur courte absence.
Qui quille sa place la perd, dit le proverbe , et nous ajouterons : surtout lorsque rien n'indique qu'elle nous appartient. Or, réclamer eût été peine perdue, et vouloir
élever une dispute, chose fréquente et des plus faciles à se produire dans ce Gapharnaum , ce tohu-boliu de folles et mauvaises têtes , et puis, il faulicil'avouer, parmi les nombreuses qualités dont était doué notre ami Claudius, la fermeté et le courage ne brillaient que trèsfaiblement.
— Quel malheur! comment allons-nous faire , et où vont-ils s'asseoir après qu'ils âtiront dansé? murmurait Clémence, contrariée, en fixant un regard désolé sur la table, où, en ce moment, deux jeunes fdies et trois étudions riaient à gorge déployée autour d'un bol de punch.
-■ Il faut , monsieur, et vous , mademoiselle , prendre sans façon place à la nôtre, autour de laquelle nous nous presserons un peu^ répond de Yalmont à la jeune fille d'un ton engageant et poli.
— Ma foi, ce n'est pas de refus, monsieur,
dit Claudius en faisant aussitôt asseoir Clémence sur un tabouret placé près du margrave.
— Pardon, monsieur, de la liberté, fait la jeune fille en saluant le gros Allemand.
— Ché suis fort contente , au contraire, mon betit demoiselle, d'avoir vous contre moi, répond obligeamment le prince régnant Hercule III.
— Ah ! je devine tout de suite que monsieur est Allemand , rien qu'à l'entendre parler, dit Claudius.
— Ya, 'Allemand, fait le margrave.
— Et, déplus, bottier ou ébéniste de son état, vu que les chers indigènes de la Germanie ont, la plupart, une passion frénétique pour ces deux parties, reprend Claudius, à la grande satisfaction de Valmont, à qui cette observation arrache un bruyant éclat de rire.
— Nix! ché havre pas ce désagrément , ché
havre celui d'y être un homme d'imbortance, cnlendez-vous, petite jeune homme, répond le margraye d'un ton bourru et mécontent.
En cet instant, l'orchestre, venante se taire, les danseurs, cancanneurs, galoppeurs, tous en sueur, essoufflés et respirant à peine, regagnaient chacun leur place. La surprise est grande chez nos amis, en apercevant, à leur retour, le changement opéré durant leur absence; de là, question de leur part, explication donnée par Claudius , puis, chacun de rire de la mésaventure , et d'accepler les places offertes par de Vaimont, très empressé à offrir un siège à Léonie qui, de cette façon, se trouve placée près de lui , tandis que Gautier, le galant Gautier, s'empressait de s'asseoir entre Valendne et le margrave. Quant à Cyprien , c'est à grand'peine qu'il trouve une petite place pour se fourrer derrière Claudius et Clémence, à son très grand
regret, et loin de Léonie; puis, arrivent ensuite M. Flamtchon, madame Flamichon et Michoneauj mais c'est en vain (ju'iis réclamentj que la dame fait une affreuse grimace en apercevant toutes les places prises; pas moyen de s'asseoir, d'admettre une sêiile personne de plus à la table; ce que voyant Michonneau, prenant gaîment son parti, il entraîne madame Flamichon vers la partie des bosquets, tandis que le mari s'empresse d'aller se mettre à la recherche d'une danseuse pour le prochain quadrille.
Débarrassés de ces derniers et ennuyeux personnages, l'intimité s'établit bientôt entre les deux sociétés, ainsi qu'une spirituelle et familière causerie. Sur la proposition de Gautier, le punch et lefriglaces circulent bientôt, et margrave, baronne, marquis, étudîans et grisetles, tous confondus, trinquaient gaîment ensemble. La baronne de Muldorf,, souriant
avec malice, prêtait une oreille altentiveaux doux, mais audacieux propos que lui débitait en ce moment Gautier; de Yalmont, de son côté, interrogeait Léonie sur sa demeure, sa position et ses goûts, tout en lui glissant , au milieu de tout cela, de jolis complimens sur sa gentille personne. Clémence, enga*gée par l'air bon et digne tout à la fois de madame Muller, venait d'entamer une longue conversation avec celte dernière; tandis que Claudius, l'œil fixé avec admiration sur la baronne , enviait le bonheur dont jouissait Gautier, placé près d'elle, et causant avec elle. Quant aCyprien, horriblement contrarié d'être séparé de Léonie, de voir de Yalmont captiver l'attention entière de la jeune fille, son cœur bondissait de colère et de jalousie , envoyant intérieurement au grand diable d'enfer les importuns personnages dont la présence se jetait , en cet instant , à la