‹ La reine des carabinesChapitre 5 sur 7 · IV · texte numérisé non relu

IV

blo l)aronne de M'ildorl' consentirait p devenir l'éppuse d'un, lipmrpe $pi)s position, sans avenir.

— Si je l'aime et qu'il soit digfie de njoi, pourquoi pas, mon ami.^ |1 est si doux de faire le bonheur de ce qu'on aime!

— Oui, qu'il sache se rendre digne du bonheur que vous lui destinez, Valenline, et je ■S'erra] avçcjoie s'accomplir celte union j car, ainsi que ^ous, je fais fort peu de cas de |a naigsance Qi des litres, lorsque la véritable iiQblesge les remplace dans le cœur de l'hopime. Faites dpnç, ip^ jpupe amie, fnais au moins par pru.dence, et voqs méfiant de fiçUe indulgence, inséparable de l'amoijr, permettez qu'un ami prudent et dévoué vous seppnde aiijoqrd'hiji (^aqs la U^che qvie ïûus aljeZf ep^reprendre.

— Non pas! car je veiix tout l'honneur de la cop version.»

— Fort bienl alors, soyez donc seule le bon génie de Gaulier, puisque tel est \otre ambition, mais permettez au moins que j'en sois le mauvais.

— Le mauvais génie, vous! et pourquoi cela, s'il vous plaît, monsieur?

— Afin de rendre voire tâche plus difficile, votre succès plus glorieux.

— Liberté toute entière, pourvu que vous ne trahissiez pas mon secret.

— Je n'aurai garde! soyez tant qu'il vous plaira la couturière Valentine, mais ne craignez-vous pas que ce fou de Valmont et votre cousin le margrave ne vous trahissent?

— Non, car ils sont prévenus, et j'ai leur parole.

—Mais le margrave, tant amoureux de vous, que doit-il penser de votre nouvelle fantaisie?

— Le cher Allemand ne voit dans tout cela qu'une petite comédie sans deviner le senti-

ment qui me fait agir, et que son gros bon sens ne comprendra que le jour où je (hvienderai la femme de son rival.

— A merveille! répond le vieillard en souriant.

— A propos, Lubin, vous êtes-vous occupé de faire, ces jours derniers , les recherches dont je vous avais chargé ?

— Oui, madame, mais elles ont été vaines, et ne m'ont procuré nuls renseignemens utiles.

— Comment, il est dit que nous ne retrouverons jamais ces chères enfans ; et cette fortune... ah! c'est désolant!... Cependant, que j'aurai de bonheur à les voir, à les chérir... Lubin, voyez, essayez encore, mon ami, car enfin on nous a assuré que toutes deux elles existaient, qu'elles habitaient Paris.

— Cerlaînement, certainement, mais Paris est grand et tellement peuplé, que, sans indi-

cations autres que celles que nous possédons ii est fort difficile d'y trouver les gens qu'on y cherche.

— Oùeîqués heurôs après ce dernier entrelien, Valentine de Muldorf descendait de voiture prés du pont de l'Hôtel-Dieu, et de son pied léger se dirigeait vers la rue Saint- Jacques, coiffée d'un joli bonnet de tulle, \êtue d'une robe d'indienne, et le petit tablier de foulard noué autour desa taille sVeite et gracieuse.

IncideiiiS dÎTer».

Autour d'une table chargée de Verres et de bouteilles, de flacons, de pipes et de tabac, étaient assis Claudius, le maître du lieu, puis Ses amis Gautier et Cypricn ; un épais nuage de fumée tabagique remplissait la chambre de l'étudiant dont la fenêtre était en ce moment hermétiquement fermée, quoi qu'il fit au dehors un temps sliperbe et une chaleur excessive. Les trois jeunes gens, ainsi

~ IGO -

réunis, causaiem, riaient et buvaient à cœurjoie, tout en fumant force pipes et cigarettes.

— Claudius, enlr'ouvre un des coins de ton rideau, mais de façon à ce que nous puissions les voir d'ici sans qu'elles puissent à leur tour nous apercevoir, conseillait Cyprien.

— Soit! mais à quoi bon tant de mystères? Léonie et Clémence vous savent ici, et quand elles vous y verraient boire et fumer, deux défauts auxquels elles nous savent enclins, le mal ne serait pas grand.

— D'accord; puis, si elles n'élaient pas contentes, elles prendraient des cartes, vu qu'on serait bigrement bête de se gêner pour les femmes, fait entendreGaulier en se dandinant sur sa chaise, et en réponse à l'observation de Claudius.

— Toi, Gautier, tu braves tout, tu te moques de tout, libre à loi; seulement ceci te jouera un jour quelque mauvais tour, prends-y

garde 5 quant à moi, je ne veux pas passer pour un riboteur, et surtout aux yeux de nos deux jolies voisines, de ma gentille Léonie.

— Voyez-vous l'hypocrite, il préfère se griser en cachette, dit Claudius en riant

— Ah ! ça, tu nous disais donc tout.-à-l'heure, Gautier, que décidément tu es amoureux de la jolie couturière.

~ Horriblement?

— Ah ! ah ! eh bien moi aussr j'en suis amoureux, et amoureux fou encore, pour mon malheur, puisqu'en toi je rencontre un rival importun et dangereux... Ecoute, Gautier, lu es mon ami, n'est-ce pas? alors renonce à Valenline, cède-la moi, mon bon, mon cher Gautier, et tu feras le bonheur d'un ami.

— Impossible, cher Claudius, j'en tiens trop pour cette belle amie qui, de son côté, à en juger par certaines avances, n'en tient pas mal aussi pour ton serviteur.

— Mais ce serait un meurtre qu'une aussi jolie fille tombât dans les mains d'un sacripan de ton espèce, incapable d'apprécier tout .ce Qu'aurait (Je précieux sa dpuce possession, et qui la planterait là après l'avoir trompée

~ Ya^ va toujours, cher ami, je t'écoute, répond Gautier d'un ton calme et tout en fumant sa pipe.

— D'ailleurs, quel sort réserverais-tu à cette jolie fille si, par malheur pour elle, elle devenait la maîtresse?

— Celui dont ont joui toutes les femmes qui ont consenti jusqu'alors à partager avec moi les joies et tribulations de mon existence, c'est-à-dire amour et plaisir .

. — Inf4me ! mais à toutes ces malheureuses tu faisais cirer tes bol les, brosser les habits, faire tes commissions et préparer ton déjeûner, s'écrie Claudius avec colère- -» Ceci est la pure vérité, et de plus^ dans

l'ordre des choses, les soins du ménage étant Taltribut du beau sexe.

— Et lu oserais, d'une femme aussi charmante (|ue celle que je te dispute, faire ta servante? oh ! mais ce serait indigpe I

— Allons, ne t'échauffe donc pas ainsi, Claudius, garde-loi de prévoir et de pleurer les malheurs d'aussi loin ; non, Gauthier n'avilierait poin-l ainsi une femme estimable dont il apprécierait le mérite, et je puis l'assurer que la belle Valeniine saura le rendre docile comme le plus délicat des ^pians, à en juger déjà par l'empire qu'elle exerce sur son esprit et aux soins que prend Gautier de lui cacher ses innombrables défauts^ dît Cyprien.

— Hélas! je ne m'aperçois que trop que l'heureux coquin obtient sur moi la préférence, murmure tristement Claudius.

— Raison de plus, ami, pour renoncer

>- lo4 —

a me l'aire uiio concurrence ridicule et à raballi e de tes pK lenlions surJa femme que je convoite.

— Aime-la, sois aimé d'elle à mon grand regret, mais je te préviens, Gautier, que, quoi que repoussé , je n'en serai pas moins amoureux d'elle toute la vie.

— A ton aise et sans rancune, Claudius, répond Gautier en tendant la main au jeune homme; va, crois-moi , ami, je ne suis pas aussi duriuscule que je parais l'être, et je sais, lorsque la chose est en mon pouvoir, sacrifier à l'amitié; mais il est une chose dans laquelle je refuse tout partage, et cette chose, c'est l'amour ; or , pourquoi diable t'avises-tu de l'amouracher de la femme que je veux et que je courtise, lorsque depuis un an le hasard, en te donnant pour voisine la plus jolie grisette du monde, semblait t'inviter à l'amour?

— Halte là 1 loin de faire « ainsi que toi,

k l'ami Claiidius, un reproche de son insensibilité envers les charmes de Léonie , je dois m'en réjouir et l'en féliciter au contraire, s'écrie Cyprien.

— Ah çà ! oîi en es tu avec cette jolie fille? interroge Gautier; au dernier bien, sans doute, car depuis deux éternels mois que tu soupires et courtises.,.

— Au dernier bien ! y penses-tu ? Ignorestu que Léonie, sous l'apparence de la frivolité, de l'étourderie, cache un grand fonds de sagesse? Ensuite, comment attaquer, presser vivement son cœur , n'étant presque jamais seul avec elle, et toujours en présence de sa sœur ?

—Oh ! j'en conviens, les papas, les mamans, les frères et les sœurs sont des êtres aussi gônans qu'insipides. Cependant, penses-tu que la petite morde à l'hameçon? demande Gautier.

— Oui , je crois que Léonie commence à

in'aimer; ainsi me l'ont annoncé ses doux regards, quelques mois aimables et tendres échappés de sa bouche gracieuse, surtout depuis le jour où , interrogé subitement par sa sœur sur le motif de mes fréquentes visites et sur mes intentions, j'ai parlé de mariage.

— De mariage!! de mariage!!.., s'écrie Gautier avec surprise.

— Ouï, de mariage, car j'aime assez Léonie ^ôuf désirer d'en faire ma femme.

— Mais tu es fou, archi-fou, Cyprien!

Quoi! lu consentirais à épouser une grisctte,'toi, un homme callé, un futur avocat? Quelle bQÙlette, grand Dieu ! Sot, niais> imbécile ! sonl-ce là les principes, l'exemple que je t'ai donnés , misérable rococo ? Estce que j'épouse, moi? est-ce qu'on a besoin d'épouser pour triompher d'une femme et

pour être heureux? Mais tu patauges, tu t'enfonces, malheureux!

— Et moi , j'approuve Cyprien, et ne ferais pas moins que lui si la belle Valenline daignait me donner la préférence sur toi , seigneur Gautier.

— De ta part ça ne m'étonnerail pas, mon cher Claudius; et puisque telles sont tes louables intentions, espère et altenils, tu épouseras ensuite si tu veux.

— Merci , merci, car alors je n'éprouverais plus pour la pauvre Valentine que pitié et mépris! répond Claudius avec aigreur.

— - Hé! mais, qu'aperçois -je d'ici? ma charmante dulcinée chez nos jeunes voisines! dit Gaultier, dont le regard tendu vers la fenêtre apercevait la chambre des jeunes coloristes.

— Et au désir de se rapprocher de ta sublime persônnt, ton extrême amour-proprê

attribue la présence de Valenline îcî? Eh bien ! délrompe-toi , fat , et sache qu'ayant loué hier deux chambres meublées dans celle maison , Yalenline vient seulement en prendre possession.

— Et qui te dit, mon pauvre Claudius , que ce n'est pas pour m'y recevoir plus à son aise, plus commodément que dans l'hôtel de madame la baronne de Muldorf, sa maîtresse, que ce cher ange a loué lesdiles chambres? répond Gautier avec fatuité.

— Erreur , mon cher ! car le désir seul d'habiter près de Clémence et de Léonie , qu'elle a prises en grande affection, l'a guidée dans cette démarche, riposte Claudius avec une joie maligne.

— C'est ce (jue nous verrons, railleur.

— Valeutine aurait-elle perdu la pratique de celle baronne, qui, selon son dire, Toccupait toute l'année? interroge Cyprien.

— Non, mais désirant plus de liberté, la jolie ftlle renonce à la chambrelle qu'elle habile dans le riche hôtel pour venir demeurer parmi nous, répond Claudius.

— Sacrifice inspiré par l'amour! exclame Gautier, en fixant un regard sarcaslique sur Claudius, qui secontenledeleverles épaules en signe de pilié. Gautier ne s'était pas trompé;

,c'était bien Valentine qui , en ce moment chez les deux sœurs, causait amicalement avec elles et en recevait le plus aimable accueil.

— Mon Dieu! que vous êtes bonne, mademoiselle, de nous avoir prises ainsi en amitié, disait Clémence à Valentine, en lui pressant la main.

— Oui, qu'on vienne me dire encore qu'on ne fait que de mauvaises connaissances dans les bals, après vous y avoir connue, observe ensuite et. en souriant Léonic.

— Mes bonnes omies, je suis fort mécontente de vous et je viens pour vous gronder, dit Valentine !

— 0 ciel! qu'avons-nous donc fait pour encourir vos reproches? s'informe Clémence avec inquiétude.

— Vous avez refusez le bien que voulait vous faire madame la baronne deMuldorf, à'qui j'avais dit de vous tout le bien que vous méritez.

— Ma chère Valentine, nous n'en sommes pas moins reconnaissantes envers cette excellente dame, mais pourquoi eussions-nous accepté l'argent qu'elle nous faisait offrir de sa part, lorsque nous sommes, ma sœur et moi, au-dessus du besoin, et que cet argent nous était de toute inutilité.

— N'importe! il fallait accepter; et alors il vous eût été permisau moins de goûter un peu de repos, d'accorder quelque relâche à ce travail continuel et de chaque jour.

— Cesser de travailler , nous n'aurions garde! vous né savez donc pas, bonne Valenlîne, que nous sommes sans famille, sans avenir, et qu'il tioufe fdut {imàssér pour celte vieillesse exigeante qui ii'espère et ne se repose que sur le travail et les économies de la jeunesse.

-^ Holà ! voyez donc ces petits Caton féniiflîriâ, ces eriTahs, qui, à peinô ftées, pensent déjà a l'âge mûr. Eh bien î malgré ces belles dispositions, je vbù^ prévieds, mesdemoiselkcsi que, dèmaih mardi, tout travail cessant, je vous débauché pendant la journée entière.

— Comment cela, Vaienline?

~ Madame la baronne ayant la bonté de mettre demain une de ses calèches à notre disposition, je veux que nous profitions ensemble de cette bonne aubaine pour aller nous prohfierier à la campagne el y passer ensemble

une délicieuse journée en société de messieurs Gautier, Cyprien et Claudius, qui, j'espère, ne refuseront pas de nous servir de cavaliers.

— Tout ceci est bien séduisant, nnais se promener un jour d'œuvre! observe Clémence avec scrupule.

— Ma foi, Clémence, avec toi il faut toujours travailler, c'est fort ennuyeux, ça, ma chère sœur j lorsqu'ainsi que nous on possède six cents francs de revenu, il me semble qu'on peut bien se permettre un peu de distraction.

— Allons, ne te fâche pas , Léonie, méchante enfant ; j'accepte l'invitation de cette bonne Valentine, à la disposition de qui nous nous mettons entièrement.

— Très bien ! à demain donc la plus jolie partie... A propos, si votre extrême délicatesse, chères petites, vous a fait repousser les dons de la baronne de Muldorf, j'espère

qu'aujourd'hui vous n'aurez pas la tniniilé d'en faire autant du petit présent quL' mon amitié vous offre ?

Et disant ainsi, Valentine présentait à chacune des deux sœurs une jolie paire de boucles d'oreilles d'un travail riche et simple tout à la fois et d'un goût exquis, dont la vue remplit Clémence de surprise et Léonie d'admiration, charmant présent que ces dernières acceptèrent avec re(/onnaissanceet joie.

— Mon Dieu, Valentine, mais vous êtes donc bien riche pour faire d'aussi beaux présens? interroge Léonie, tout en admirant la beauté des bijoux.

— Comme vous, mes chères amies; je ne suis qu'une simple ouvrière, je vous l'ai déjà dit; mais dans madame la baronne de Muldorf, je possède une excellente pratique dont l'amiiié, la générosité est sans borne... Maintenant parlons d'autre chose, et dites-moi si

iious pouvons compter sur ces messsieurs pour demain .

— Facile de nous en assurer tout de suite, car en ce moment ils sont tous réunis chez le voisin Claudius; nous n'avons donc (|u'à leur faire un signe pour les voir accourir aussitôt,

répond Clémence.

— Alors faisons-le ce signe, propose Valentine; et là-dessus, Léonie de frapper du doigt sur une des vitres de la croisée, signal auquel s'empressent d'accourir joyeux les trois jeunes gens.

— Bonjour, mesdemoiselles.

— Bonjour, belle Valenline.

— Bonjour, ma chère Léonie.

— Assez comme ça de vos éternels bonjours et salutations, messieurs; asseyez-vous et faites silence, dit Valentined'un ton impérieux devant lequel les étudians se taisent et prennent place.

— Comme vous sentez la tabagie, fi! c'est à on faire mal au cœur, reprend Valenlineen accompagnant ces mots d'une petite grimace.

— Le tabac est divin et n^a rien qui Cégalcj fait entendre Gautier en débourant sa pipe.

— Taisez-vous, bavard, et sachez qu'un homme poli n'entre jamais chez des femmes la pipe à la bouche , et quelle pipe ! grand Dieu! une véritable irU'eclion ! dit encore Valent! ne.

— Superbe chibouque .algérienne pur sang, ma princesse, dont serait jaloux Abdel-Kader lui-même.

— Qui appelez-vous ici votre princesse?

— Parbleu, vous, ma charmante, dont les beaux yeux exercent sur mon cœur un si puissant empire.

— Dénomination sardonique du plus mauvais ton, monsieur Gautier, cl qui sent U tâverne à une lieue de distance*

' — Diable î vous êies bien susceplible , mais c'est à bon droit, étint aussi jolie, répond Gautier d'un ton enjoué et galant.

— Sachez, messieurs , être envers nous toujours polis et galans, ne jamais oublier que nous sommes des femmes qui avons droite votre respect, enfin sachez vous rendre dignes des bontés que nous voulons bien avoir pour vous.

— Amen! fait entendre Claudiusen fixant la johe sermoneuse d'un regard amoureux.

— Quant à moi, charmante' et bonne Valentine, ma soumission, mon adoration toute entière à votre aimable sexe, dit Cyprien, qui, à son entrée, était vite allé se placer derrière la chaise de Léonic.*

~ Voilà ce qu'on appelle répondre avec autant de grâce que de galanterie , et de vous je n'attendais pas moins, monsieur Cyprien; je suis encore assez contente ae ce

bon monsieur Clauilius, njuis de vous, Gaulier, nullement.

— En%érité! alors désolé, contrit, vexé au superlatif, moi dont le désir le plus mirobolant, le plus brûlant, est de vous (jlaire et de vous captiver, belle Valenline.

— Hélas! avant d'en arriver là, que de chemin vous avez à faire, que d'habitudes à perdre, que de qualités à acquérir, répond Valentine. '

— Ordonnez, commandez, beauté céleste, et votre humble esclave, soumis à vos caprices, docile à vos volontés, n'aura plusqu'une pensée, qn'undésir, celui d'obéir etde vous plaire.

— C'est ce que nous verrons ; en allendanl, disposez vous, monsieur, ainsi que vos amis, messieurs Cyprien et Claudius, à accompagner demain, ces demoiselles et moi dans une partie de camj>agne que nous vous proposons*

Chacun accepte la proposition avec joie, el promet d'être exact au rendez vous assigné par Vuientine pour le lendemain au matin. Vient ensuite une longue et amicale causerie, dans laquelle se contraignant autant qu'il lui était possible, Gautier déploya autant d'esprit que d'amabilité, Claudius autant d'humeur que de jalousie, et Cyprien autant d'amour que d'empressement auprès de la gentille Léonie, en présence de Clémence silencieuse, et de qui le regard agité, inquiet, douloureux, se fixait souvent sur ramant de sa sœur; pourquoi? c'est cecjuenousdevinerons sans doute un peu plus lard. Un quart d'heure après Valenline avait pris congé de sesamieset des trois] eu nés gens pour retourner, selon son dire, à l'hôtel de la baronne, après avoir obstinément refusé le bras que lui avaitoffert Gautier et Claudius, empressés chacun d'obtenir une douce préférencej Cyprienitvail regagné la chambtfe qu'il

occupait dans la même maison, afin de s'y enfermer el de se livrer à l'élude; et Claudius, furieux contrcGaulier, était parti desoncôtésans mot dire, et Gautier après avoir pris congé des deux sœurs, s'était éloigné à l'instar de ses aiïiis pour regagner le cabinet garnidu prix modique de douze francs par mois, qu'il occupait rue de la Harpe, dans une maison meublée.

— Ah ! ah ! vous voici de retour^ mon cher monsieur Gautier? fait entendre d'un air tout à fait aimable, un petit vieillard, maître du garni, en voyant le jeune homîne entrer dans la salle basse où s'accrochaient les clés des chambres.

— Oui, petit papa Piifïlard, et vous voyez en moi un infortuné jeune homme aussi à sec que ce matin lorsque vous lui signifiâtes de vous payer, aujourd'hui même, les sept mois de location, en outre le montant delà noie dont ii VOUS est redevable, et cela sous peine de se

— IHO —

voir ni( lire c»^uii a U» porl«\ s'il ii».' s'exécutait de bonne grâce... Muis je connais \otre âme sensible, petit pripa Riffliird, et, parce qu'il me manque en ce moment quelques misérables pièces de cent sous, vous n'aurez sans doute pas la barbarie d'exécuter votre odieuse menace et de me donner celle nuit le ciel pour abri et la terre pour lit déplume..... Encore un peu de patience, sensible hôtelier, et un bon mandat à vue, que doit incessamment m'expédier la tendresse paternelle , m'acquittera envers vous.

— Ah ça, mais, mauvais farceur, que me chantez-vous donc" là? dit le petit hôtelier en clignotlant et souriant.

— J'essaie , aimable Rifflard , à loucher votre ame sensible.

— Vous avez réussi, mon jeune locataire, parfaitement réussi en employant le seul moyen qui en fut capable, c'est-à-dire en

me payant on plutôt en me faisant payer ce malin note el loyer dont je vous ai préparé l'acquit, que je vous remets fidèlement.

— Qu'est-ce que vous dites à votre tour, vieux pochard? que je vous ai payé?...

— Et si bien payé que toutes mes chambres, vins iiaueurs et cuisine sont à votre service, mon cher locataire, mon excellent ami !

— -Ah! je vous ai payé?... Eh bien, tant mieux, mais d'honneur je ne m'en doutais pas, répond Gautier avec surprise.

— Monsieur Gautier ? s'il vous plaît, s'informe en entrant bruyamment dans la salle un homme gros et court, tout en sautant et frétillant.

— Tiens! c'est ce bon monsieur Quatsous,

mon estimable tailleur Eh bien, mon

cher, désolé, parole d'honneur, de vous avoir fait faire une course vaine, car je ne

puis vous donner aujourd'hui l'argenl que je TOUS ai promis; prenez- vous en à ce scélérat deRifflard, qui m'a forcé de me dépouiller en sa faveur de tout le contenu de ma bourse.

— Farceur! farceur! toujours farceur ce. brave monsieur Gautier, répond le tailleur en sortant de sa poche une longue pancarte d'échantillons.

— Qu'est-ce ça? s'informe Gautier.

— Parbbu ! mes éclianlilions, afin que vous puissiez faire votre choix, car vous n'ignorez pas, mon excellente pratique, que mon talent et mes magasins sont ù votre service.

— Ah bah ! cependant, farceur, il y a huit jours que vous avez refusez cruellement de me fournir un pauvre pantalon, dont la pudeur me rendait l'acquisition indispensable.

— 11 y a huit jours, possibl.e! mais aujourd'hui c'est différent.

— Est-ce que par hasard, cher fournisseur,

j'aurais aussi, sans y penser, payé votre mémoire? s'informe Ganlier.

— Payé, archi payé, jusqu'aux centimes et sans diminulion encore.

— Ah! ah! alors prenez-moi mesure, mon cher Qualsous ..

Un peu plus tard, chapelier, boîtier, traiteur, limonadier, arrivaient tour à tour, le sourire sur les lèvres, les offres de service à la bouche et les mémoires acquittés à la main.

— Vive Dieu! plus de dettes et du crédit désormais partout! quedenoces, quedejubilalions m'attendent ! à moi la joie, le bonheur, les plaisirs î s'écriait Gautier , seul dans sa mansarde, après avoir congédié ses ci-devant créanciers , animaux dont jadis il fuyait la présence avec au tant de soin que d'effroi.

— Est-ce un rêve, est-ce une réalité ? Quelle est la main assez généreuse, assez amie

de mes joies, de mon repos, pourêtre venue ainsi à mon secours? Ah! (jui que tu sois', être mystérieux, fantastique, je [te remercie, l'honore, me prosterne devant ta rare et mystérieuse libéralité... Va, va toujours, et sans craindre de ma part l'odieuse ingralilu le, persévère, ô mon bon ange! dans l'œuvre pliilanthropique et bienfaisante que lu as si bien commencée, disait noire jeune homme en dansant^ en riant et faisant sauter ses cahiers, seslivres, en cassant et hrisont les meubles de la mansarde, faisant un bruil affreux, auquel s'emjiressa d'accomir maître Rifflard.

Laissons Gaulicr rire de la stupeur de l'hô- ^ lelier à l'aspect du dégât, des meubles brisés, laissons notie jeune homme commander pour lui la plus bc lie -chambre de riiôtel , puis un dîner friand, des vins exquis, et retournons chez les deux sœurs, dont l'une d'elles, Léonie, la jeune et rieuse fdie, se dis-

posait à sortir, afin de reporter l'onvrageconfié à ses mains, au magasin de M. Flamiclion.

— F^éonie, hâte-toi, ma clière amie; ne fais pas comme avant-liier, que lu restas deux heures entières à causer au magasin; songe ..qu'il se fait lard, et que je l'attends pour souper, disait Clémence à sa sœur en lui plaçant sous le bras un porleftinile rempli d'images coloriées.

Léonie , après avoir promis un prompt retour, s'éloigne vi\emerit pour gagner le magasin de |a Belle Image , y déposer son carton , tailler une toute petite bavette avec madame Flamichon , recevoir de celle dernière le prix de son travail, et se remettre aussitôt en roule, non du côté de sa demeure, mais bien vers la rue et l'église Saint-Séverin, où elle entra pour s'agenouiller et prier un instant.

Il faisait presque nuit lorsque Léonie , en glissant ainsi qu'une ombre le long des milliers de l'église, sentit une main la retenir par la manche de sa robe.

— Quoi ! c'est vous, monsieur de Valmont? dit la jolie fille après avoir regarde et reconnu celui qui l'arrêtait ainsi au passage.

— Oui, ma toute ijellc, moi-même qui , fidèle au rendez vous...

— Au rendez-vous! mais, du tout, je ne vous en avais pas donné; je ne vous"aipas accordé celui que vous exigiez avant -hier au soir.

. — - En effet, vous ne m'aviez rien promis , et pourtant vous voilà, répond en souriant le dandy, tout en s'emparant du bras de Léonie et le passant sous le sien.

— Par exemple! n'allez-vous pas croire que je suis venue ici tout exprès pour vous ,

lorsque le désir de prier Dieu m'y a seul amenée.

— C'est possible, muis puisque le hasard nous réunil aussi heureusement, profitonsen pour aller ensemble, ainsi que l'autre soir, respirer la fraîcheur sur les quais.

— Non, n'essayez pas de me retenir, il faut que je rentre bien vite, afin que ma sœur ne me gronde pas comme la dernière fois, que vous m'avez gardée si longtemps.

— Léonie, ne me refusez pas, j'ai tant de choses à vous dire.

. — Non, monsieur, non.

Et tout en se défendant ainsi elle se laissait entraîner, l'imprudenle jeune fille.

— A fin de compte, monsieur, que me \oulez-vous? ,

— Je vous l'ai dit, Léonie, faire de vous ma maîtresse chérie, partager avec votre charmante personne ma (ortune et mes plair

sirs; enfin vous arracher à un vil travail, à la fatigue, à la conlrainle, pour faire de vous une femme heureuse et brillante.

— Ah! ah! et puis ni'épouser, n'est-ce pas?..=

— Dame, un jour peut-être, lorsque bien convaincu que vous m'aimez ..

— .!e n'aime pas ce peut-être ; Cyprien aborde beaucoup plus franchement la question que vous, car il m'épouserait tout de suite si j'y consentais.

— Vous, devenir l'épouse de cet avocat en herbe, U donc! allons! je vous crois trop de tact, ma toute belle, pour sacrifier à cet homme l'existence brillante que mon amour

vous réserve J'ai cinquante mille francs

de renies, des appartemens somptueux, des chevaux anglais les plus beaux du monde, des voitures moelleuses, élégantes; eh bien, je mets tout cela à votre disposition aujour-

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