‹ La reine des GrisettesChapitre 10 sur 24 · ABANDON · texte numérisé non relu

ABANDON

Rose était donc heureuse. . . heureuse de ce bonheur que doit éprouver cekii qui, après avoir cru sa fortune détruite à jamais, retrouve, tout à coup, un moyen de la rétabhr et brillante et solide.

Mais, hélas ! la Fortune est une femme, l'Amoiu' un enfant... Peut-on se fier aux promesses de Tune ou de l'autre !

Cette réflexion toute mythologicpie n'est pas neuve... je n'ai pas non plus la prétention de vous la donner pour telle!... mais je la trouve analogue à la circonstance et je vous la donne... Passez-la-moi, et n'en parlons plus!

lOi LA REINE DES G RISETTES.

Hector Sélis était un singulier garçon, capable du plus beau trait pour obliger, au besoin, un ami, voire même un étranger ; mais Hector Sélis, depuis qu'il possédait une fortune de trente mille livres de rente, dont, par parenthèse, plus de la moitié était déjà ébréchée, avait essentiellement tourné au lion, c'est-à-dire à un bipède, — ceci soit dit pour l'espèce en général, — qui joue, avec aplomb, pour le seul agrément des béotiens plus ou moins ébaubis qui l'environnent, au Lovelace, au Don Juan, au Lauzun, sans posséder, le plus souvent, une seule des qualités nécessaires à l'emploi.

Hector, lui, par exception, jouissait d'un des principes les plus précieux pour devenir un roué modèle. Il était inconstant comme le zéphir, — style Dupaty, — il aimait les femmes pour lui et non pour elles, l'amour pour les vives jouissances qu'il vous procure tout de suite et non pour le bonheur plus calme et plus pur qu'il vous réserve lorsque le cœur a su bien s'adresser. Ainsi, nous l'avons dit, Hector avait d'abord été enchanté de revoir Rose; son amour-propre s'était trouvé flatté de la persistance extraordinaire qu'avait mise la grisette à demeurer fidèle à celui cpii l'avait délaissée et oubliée si vite. Puis, notre jeune homme arri\ ait de voyage, le

LA RELNE DES GRISETTES. lOo

portefeuille plein encore d'amoureux souvenirs, la bouche chaude encore de baisers recueillis de tous côtés, il voulait se reposer, et la résurrection de Rose s'était opérée fort à propos. C'était une liaison simple, facile, sans conséquence, qui permettait à Hector de s'occuper à son aise de ses affaires, qui ne se montrait jamais exigeante, mais, au contraire, toujours satisfaite du peu qu'on lui accordait. C'était enfin, #notre lion, ce qu'est la pipe à un fumeur, une occupation, si vous voulez, mais une occupation qui laisse libres et le geste et la pensée.

Qu'on se lasse de fumer, cela se comprend parfaitement, — après cinq ou six pipes, — ajoute ici et malgré moi un de mes intimes, — mais qu'on se fatigue d'être paisiblement heureux, c'est ce qu'il est plus difficile d'expliquer. Ce fut, cependant, ce qui arriva à Hector, au bout de trois semaines de sa reprise d'amours avec Rose. Un beau matin, Hector, engagé de la veille à un magnifique déjeuner chez une dame de l'Opéra, trouva tout naturel de brûler la politesse , en faveur du déjeuner, à la pauvre Rose (jui lui avait promis de passer lui dire bonjour ce matin-là .

— Elle reviendra demain, pensa-t-il.

Et le lendemain, Rose qui, ainsi que vous le

savez, n'était pas facilement libre, ne put revenir, et Hector, qui s'était amouraché à son grand déjeuner, d'une lorette agaçante, se dit,, après avoir attendu jusqu'à deux heures la grisette :

— Elle ne viendra pas aujourd'hui ^ tant mieux! c'est une bonne fdle que cette petite Rose, mais son amour est pot-au-i'eu d'une manière attristante, il bout toujours, il bouillirait sans cesse, mais to»t doucettement... et je commence à avoir assez de ce genre de volupté. Elle a été très-gentille à mon égard, je ne le nie pas, et si j'étais un honnête ouvrier, un employé à douze cents francs ou un héros de roman, mon devoir serait de la récompenser de ses deux ans de fidélité... en lui offrant ma main... et certes, c'est une femme, j'en suis sur, qui garderait en même temps intactes sa vertu et ma bourse... mais comme je ne suis ni un honnête ouvrier, ni un employé à douze cents francs, ni même un héros de roman, comme je représente, loin de là, un viveur, ce qui signifie un homme qui tient à s'amuser toujours et partout, il est temps d'en finir avec mademoiselle Rose, et il faut même en finir brusquement, c'est la meilleure manière ; ce procédé n'est peut-être pas très-noble aux yeux du sentiment, moi je le crois utile à mes vues et je l'adopte. D'ailleurs, ce qu'a fait Rose jadis,

elle le recommencera, si bon lui plaît ; elle pleurera... criera... me maudira! Deux ans encore peut-être elle restera fidèle à nos amours ! Mais le charme des souvenirs a des bornes, que diable ! Elle m'oubliera un jour et se laissera consoler par im autre.

Ayant ainsi parlé, Hector s'assit et se disposa à écrire à Rose ; mais comme il trempait sa plume dans l'encre une réflexion naquit dans son cerveau.

— Si je prévenais Deligny, se dit-il, que la petite est libre dès aujourd'hui?...

— Non ! reprit-il après une pause. Rose, ne ressemble pas à nos lorettes ; elle a des principes à elle dont elle ne démordrait pom* rien au monde. Elle ne passerait pas ainsi, en quelque sorte sous mes yeux, de mes bras en ceux d'un autre. . . Allons ! allons! ce serait mal de ma part ! quittons-la, mais ne la blessons pas.

Et, satisfait de ce qu'il regardait comme un point de délicatesse accompU, M. Hector se mit à écrire à Rose sa lettre de congé!

Voici cette lettre :

« Ma chère Rose,

« Un riche mariage se présente en ce moment « à moi ; tu ne m'en voudras donc pas trop, je

« l'espère, si je me décide à sacrifier à mon avenir « le bonheur que ton affection me procure. Mais «je me fais vieux, j'ai bientôt vingt- huit ans, « vois-tu , et il est temps de songer aux choses c; sérieuses ! Je pars ce soir pour Bordeaux , oii « réside la famille de ma future. Reçois donc, sans « trop pleurer^ mes adieux et mes regrets, et (( pour me prouver que tu entends raison, daigne (( aussi accepter cette petite somme que tu em- « ploieras à t'acheter quelques babioles en sou- « venir de moi.

c( Je t'embrasse une dernière fois.

« Hector. »

« P, S. Surtout, ne va pas refuser ce malce heureux chiffon de papier que je t'offre comme « à une amie, qu'on se rappellera toujours avec « plaisir, et non comme à une maîtresse dont on « est enchanté de se séparer. Plus d'une fois, déjà « tu as fait des façons pour des bagatelles que ff je voulais te donner, et je n'ai rien dit. Mais « aujourd'hui, un refus de ta part serait me déso- « bhger. »

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