DE L AMOUR ENVISAGE SOUS CERTAIN POINT DE YUE
Celui qiii a dit :
Un dîner réchauffé ne valut jamais rien.
a eu tort.
A mon avis et selon, même, quelques gastronomes distingués, il est de certains mets qui sont meillem's le lendemain que le premier jour, après avoir subi une seconde et artistique préparation. Eh bien! ce que j'avance en ce moment au sujet de la cuisine, je ne crois pas commettre un crime de lèze-sentiment en le disant aussi quant aux choses de Tàme. L'amour, ce don du ciel, s'use,
comme n'importe quoi... Comme mie pièce à succès, comme un piano d'Érard, comme une paire de bottes. . . Mais, laissez dormir votre drame au bout de deux cents représentations, et reprenez-le huit ou dix mois après ; faites remettre des lièges à votre piano; offrez, — je m'adresse aux gens économes et qui portent cette sorte de chaussure, — offrez un remontage à vos bottes; et bottes, piano et drame vous seront encore trèsprofitables... Donc, en poursuivant ce système de réchaulfement, pourquoi n'agirions-nous pas de même à l'égard de Tamour. Lorsqu'une maîtresse ne nous plaît plus^ quittons -la... Mais quelque temps après, si le hasard nous réunit de nouveau , laissons- nous aller aux désirs que le souvenir rendra plus piquants encore, et, je le garantis, il n'y aura, de part et d'autre, que du plaisir dans cette seconde édition d'une tendresse dont on croyait ne plus pouvoir se soucier.
Or, il n'est pas présumable que Rose eut fait ces réflexions le jour oii, pour la seconde fois elle s'était donnée à Hector, mais ce que je puis affirmer, c'est qu'Hector, en retrouvant la grisette s'était dit :
— Tiens ! cela sera amusant d'aimer encore cette petite fille qui était si fraîche et si naïve autrefois.
Mais au grand étonnement de notre lion, il trouva, en cette occasion que le présent ressemblait en tous points au passé. Rose, à dix-neuf ans, n'en paraissait au physique et au moral que dix-sept. .. Les douces leçons d'un premier amant lui étaient, sans doute, restées délicieusement gravées dans la mémoire, dans les sens, mais je le répète, à la surprise toute joyeuse d'Hector, ces leçons n'avaient reçu aucun développement. .. Rose était encore chaste, timide, charmante, comme au premier jour où* elle avait répondu • « Je vous aime !» à ce jeune homme qui lui disait : « INf aimes-tu? »
Vous avouerez, avec moi, qu'il y avait bien de quoi remercier le ciel d'un miracle pareil. Je ne sais pas si Hector pensa au ciel en découvrant ces mérites inattendus, pourtant, dès-lors il en regarda Rose avec une tendresse plus respectueuse, plus délicate, il savoura les caresses de la jeune fille, et ne trouva nullement, à ses baisers, cette acre té dont Saint-Preux se plaignait dans les bras de Julie.
Quant à Rose eUe s'était donnée, deux ans auparavant, à celui qu'elle aimait, dans un de ces moments d'ivresse oii tout s'elFace aux yeux de la créature humaine... sages conseils, devoir, vertu, honneur... — Mettez ce cp.vilvous plaira.
— aujourd'hui elle s'abandonnait de nouveau à Hector, parce que le feu dont elle s'était senti jadis brûler pour lui, n'avait pas cessé de trouver des aliments au fond de son cœur déjeune fdle... qu'il s'était seulement assoupi devant la trahison et Fabsence et se réveillait aussi vif que d'abord, maintenant qu'on lui souriait encore, qu'on lui demandait pardon pour cette trahison, cette absence, et qu'on lui promettait de ne plus la quitter.
Donc, à compter de la bienheureuse soirée de Tenlèvement, la liaison de Rose et d'Hector s'établit sur un pied plus tendre que jamais. Rose n'avait pas beaucoup de moments à elle, mais tous ceux qu'elle pouvait arracher à son travail, soit en partant, le soir, un peu plus tôt de l'atelier, soit, lorsqu'elle sortait dans la journée pour reporter de l'ouvrage confectionné dans quelques magasins, tous ces moments, dis-je, elle com-ait les passer chez son amant... et Hector, comme si un bon ange l'eut averti chaque fois que la petite devait venir, était toujours là tout prêt à la recevoir.
Aussi Rose était-elle bien heureuse ! Aussi riaitelle et chantait-elle du matin au soir à l'atelier... Ce dont madame Vaillant et ses ouvrières s'émerveillaient, car elles n'avaient jamais vu la jeune
•fille si gaie; ce dont le petit Louis s'inquiétait... Pourquoi... c'est ce que le petit Louis, seul, aurait pu nous expliquer.
Du reste. Rose avait bien eu garde de parler à sa maîtresse de sa rencontre avec Zélie et Délio... La grisette connaissait la manière sévère dont Madame jugeait ces demoiselles... Elle-même, dans son instinct de femme, savait, ou à peu près, à quoi s'en tenir sur cet héritage dont Zélie s'était vantée devant madame Barbedienne. Mais heureusement pour la grisette, madame Barbedienne ne voyait que fort peu madame Vaillant; une fois ou deux au plus dans l'année. C'était une vieille amie de la blanchisseuse qui avait fait entrer Rose à l'atelier de la repriseuse.
Et puis, heureusement aussi pour Rose, que l'assurance et les mensonges de sa confidente, en la ramenant dans sa famille, avaient choquée, en dépit de la reconnaissance qu'elle lui devait pour ces mêmes mensonges, Zélie, occupée probablement d'affaires plus sérieuses... du placement de Délio, par exemple, n'avait pas reparu à la boutique de la blanchisseuse... depuis le lendemain du raout à l'hôtel de la rue de Navarin.