CHAGRIN
Quinze jours s'étaient passés depuis ce que nous venons de raconter. C'était le soir, on soupaif dans la famille Barbedienne, rue de Ménilmontant : le vieux soldat et la blanchisseuse, assis à leur place habituelle au fond de Tarrière-boutique, faisaient honneur au robuste dindon tout fumant devant eux; mais Rose, tout en ayant l'air de sourire aux plaisanteries dont son père assaisonnait invariablement le repas du soir, oubhait de toucher à ce qu'on mettait sur son assiette.
S'il est nombre de G?'anflet (pii se réjouissent
lorsque leurs convives ne mangent pas, certes, on ne peut classer une mère parmi cette piteuse espèce d'amphy trions. Une mère est un apéritif donné par la nature ; une mère qui sert un morceau délicat à son enfant, s'affecte s'il le refuse, le presse, Tinterroge, s'inquiète de sa santé et finit toujours par provoquer, soit une explication raisonnable, — un repas fmiif, un malaise, par exemple, — soit une velléité de se rendre aux désirs naturels qui détermine, enfin, quelques symptômes d'appétit. J'ai connu un jeune homme auquel il arrivait souvent, en quittant la table de ses amis, de se remettre à diner avec sa mère, et ceci pour ne point mécontenter la bonne femme, que rien ne chagrinait comme de manger seule. Ce garçon-là poussait, ainsi que vous le voyez, l'amour filial jusqu'à l'indigestion.
Or, tandis que Barbedienne soupait, s'humectant, toutes les six bouchées, le gosier d'un grand verre de clairet, la blanchisseuse considérait attentivement sa fille. Depuis quinze jours, Hose était bien changée, sa figure s'était amaigrie, sa fraîcheur s'était altérée, sa gaîté même, si vive, avant ces quinze jours, ne jetait plus que de pâles lueurs. Madame Barbedienne s'était aperçue de ce changement, elle avait hasardé plusieurs fois des questions, et, à ce sujet, Rose
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répondait toujours d'un ton doux, mais nuancé d'impatience :
— Je n'ai rien, ma mère, je n'ai rien, tranquillise-toi.
Ce soir-là donc, nous l'avons dit, madame Barbedienne observait avec anxiété l'expression douloureuse des traits de son enfant. Rose avait quelque peine secrète, cela était certain ! En ce moment encore elle restait immobile, son regard fixement arrêté dans le vide.
Tout d'un coup, une larme perla au bord de sa paupière et glissa le long de sa joue décolorée.
La pauvi'e mère n'y tint plus, elle se leva brusquement, courut à sa fille, la prit à deux mains par la tête et la baisant au front d'un de ces bons baisers, chastes, saints, vibrant jusqu'au cœm', d'im de ces baisers comme les mères, seules, savent en donner à leurs enfants :
— Rose, ma C hérite^ qu'as-tu, s'écria- 1- elle? Oh! ne me repousse pas, n'essaie pas de rire, ça ne me trompe "pas , moi , ces grimaces-là, vois-tu? Ton père est là qui bâfre comme un sans-cœur sans s'apercevoir que tu ne touches même pas un morceau de blanc de volaille ([ue je t'ai servi! Moi, ta mine triste, cette grosse larme qui vient de tomber de tes yeux, tout çà ni'ùte l'appétit... Voyons, parle... Que t'est-il
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arrivé... est-ce que tu peux avoir quelque chose de caché pour tes parents, est-ce que tu as peur de nous?
— Oui, répéta le mari, que l'interpellation de •sa femme avait arraché à ses jouissances gastronomiques, et qui tenait à se les faire pardonner en se mêlant bien vite à la conversation, oui, est-ce que tu as peur de nous, C hérite ?
— Mon Dieu ! fit la grisette en essuyant avec vivacité la goutte d'eau dont l'aspect avait provoqué cette sollicitude, mon Dieu ! mon père, vous êtes trop bon de vous occuper de moi : et vous, ma mère, vous savez bien ce que je vous ai dit cent fois... je n ai rien... rien du tout... pas le moindre chagrin...
— Mais si tu n'as pas le moindre chagrin pourquoi, depuis quelques jours^ es-tu sans cesse sérieuse, triste? pourquoi ne manges-tu plus, ne ris-tu plus comme autrefois.
— Oui, pourquoi ne manges-tu plus, répéta Barbedienne, que cette remtirque de sa femme parut toucher particulièrement.
— Mais, vous vous trompez, ma mère, je ris, je mange comme à l'ordinaire. Dame ! aujourd'hui, que voulez-vous, je n'ai pas très-faim; Madame a payé des marrons à tout l'atelier et...
— Mais, interrompit madame Barbedienne à
l'oreille de sa fille, maie pourquoi pleures-tu? car j'ai vu une larme tout à l'heure sur ta figui-e ! oh! je ne me suis pas trompée cette fois, tu pleurais... Qu'est-ce qui te fait pleurer?... Rose détourna la tête et ne réponrht pas.
— Eh bien! reprit la blanchisseuse, toujours à voix basse, tu ne veux pas me dire pourrpioi tu as pleuré ?
— Eh bien ! repartit Rose après une seconde d'hésitation, c'est un enfantillage de ma part, ma mère, je n'osais vous l'avouer, c'est qne... c'est que... je lisais un livre qu'on m'a prêté, im livre très -intéressant, voyez -vous.... et c'est cela...
— Ah I tiens! je ne te l'ai pas \ai, ce livre, tu ne m'en as pas parlé... Comment s'appelle-t-il donc ce li\Te?
Rose était fort embarrassée de répondre ; elle n'avait pas l'habitude du mensonge et faisait assez mauvaise contenance, tout en cherchant, dans sa mémoire, le titre de quelque roman qu'elle put donner à sa mère.
^lais Rose ne ressemblait pas, en fait de connaissances littéraires, à une foule de grisettes de notre connaissance, — fats que nous sommes! — qui possèdent à fond leur Eugène Sue, leur Balzac, leur Frédéric Soulié et tant d'autres.
C'était une grisette à part que notre Rose ; le travail, la famille ne lui laissaient pas le loisir de songer à la lecture; elle avait bien lu, il est vrai, autrefois... quelques romans, une douzaine de ces ouvrages plus ou moins moraux, signés : Madame Gottin, Florian ou Fénélon, qu'un de ses oncles, un vieil ébéniste, avait plus d'une fois mis à sa disposition; mais comment se rappeler ainsi, à propos, le titre d'un de ces livres.
Et madame Barbedienne regardait sa fille, et attendait une réponse.
Lorsque, heureusement pour Rose, la porte de la boutique s'ouvrit à ce moment. Ces mots : « Mais on y voit comme dans un fom-, ici î » suivis d'un éclat de rire, se firent entendre.
— Ah! c'est Zélie, s'écria la grisette en s'élançant vers celle qui entrait.
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ou IL EST DEMONTRE QUE LES AMIES PEUVENT SERVIR A QUELQUE CHOSE.
C'était, en effet, mademoiselle Zélie.
Zélie accueillit avec empressement l'étreinte dont Rose la gratifia; et, tandis que M. Barbedienne et sa temme, surpris de la présence inopinée de la lorette, s'empressaient de se lever pour lui avancer un siège, Zélie eut le temps de glisser ces mots à la grise tte :
— Je t'emmène au bal; il faut absolument que tu viennes! Hector y sera, je connais sa conduite ! . . . nous te vengerons !
En entendant parler d'Hector, Rose pâlit et ouvrit la bouche pour répliquer , mais déjà
Zélie avait pris la place qu'on lui olFrait devant le poélè et s'écriait :
— Vous diniezl... je vous dérange... continuez donc I je vous en prie I Pas de façons pour moi, madame Barbedienne I
— Oh! mademoiselle, nous avons le temps, répondit la blanchisseuse. Et son mari, tout en lorgnant du coin de l'œil sa cuisse de volaille non achevée, marmottait entre les dents :
— Nous connaissons les égards... la politesse... nous savons qu'on ne mange pas devant le monde.
— Et l'on a tort ! repartit Zélie en souriant au vieux soldat; quant à moi, je vous assure que rien ne me plaît tant qu'une visite lorsque je suis à table. Si la personne qui arrive n'a pas dîné, je l'invite ; si elle a dîné, nous causons, et plus je cause, plus je mange.
— Vraiment, mademoiselle, fit madame Barbedienne en désignant d'un air gracieux à Zélie, le rôti, flanqué d'une salade, le cœur vous en dit-il? je serai enchantée d'imiter votre manière de recevoir vos visites.
— Vous êtes mille fois trop bonne, répli(jua Zélie qui s'inclina vers madame Barbedienne avec une gravité superbe, vous êtes mille fois trop bonne! mais je n'aurais pas dîné, comme je l'ai fait, il y a deux heures au plus, que je ne me
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croirais pas digne d'accepter votre honorable invitation I Oui! oui, madame Barbedienne, vous ne me comprenez pas !... moi, je sais bien ce que je veux dire. Je n'ai pas été polie à votre égard, madame Barbedienne, et à l'égard de M. votre mari et de cette bonne petite Rose! Lorsque, il y a bientôt un mois, je me suis présentée ici, je m'étais formellement engagée devant vous trois, à vous rendre souvent visite, et j'ai négligé mon devoir, je ne suis pas revenue depuis, le moins du monde. C'est mal! très-mal ! et vous devriez me recevoir froidement, très-froidement.
Les époux Barbedienne étaient trop naïvement simples pour ne pas prendre comme argent comptant cette tirade comico -pathétique, débitée par la lorette; mais Rose, qui écoutait de toute son attention, devina que cet excès de politesse cachait quelque dessein... elle ne se trompait pas ; Zélie ne donna pas le temps à la blanchisseuse de lui répondre, elle continua ainsi :
— Au reste, mon intention e$t de réparer mes torts! mais il faut que vous m'assuriez bien que vous croyez à mon repentir, avant que je me hasarde à vous expliquer ce qui m'amène en ce moment chez vous.
— Mademoiselle, répondit madame Barbedienne, nous n'avons pas lieu de vous en vouloir ;
chacun a ses affaires, en ce monde... et puis, ma fille, vous le savez, est toute la journée absente.
— Je semis venue le soir si j'eusse été moins négligente, ma bonne madame Barbedienne... on a toujours le temps quand on le veut. Mais vous me pardonnez^ dites-vous? Je vous remercie; et maintenant, j'oserai plus facilement vous acbesser ma prière.
Vous avez confiance en moi, n'est-il pas vrai? déjà Rose m'a été confiée, et il ne lui est rien arrivé que l'on puisse me reprocher?
Zélie était magnifique d'aplomb en s'exprimant ainsi. Les époux Barbedienne, qui ne prévoyaient pas 011 elle voulait en venir, répondirent par un grand salut à cette question.
Rose détourna la tête, elle se sentait rougir.
— J'ai gardé votre fille à dîner, de là nous sommes allées au spectacle, tout cela est bien clair, reprit Zélie fière de l'assentiment de ses auditeurs, seulement j'ai été coupable de ne pas vous avoir prévenus moi-même auparavant; je reconnais ma faute, vous le voyez, et veux la réparer. En ce moment il se présente une occasion de plaisir... mais d'un plaisir calme et convenable... que je voudrais offrir à cette chère Rose. Une dame veuve, de mes amies, donne un bal ce soir... un bal qui sera charmant... mas-
qiio... costumé... une musicjue délicieuse... des rafraîchissements de toutes sortes. . . im souper I Tout le beau monde de Paris y sera. Mon amie m'avait envoyée son invitation il y a quatre jours... Par une fatalité inouïe, ma femme de chambre a gardé jusqu'à tantôt cette invitation dans sa poche... je n'ai donc pu songer à vous prier de me laisser emmener Rose que ce soir...
— Un bal!... fît Rose en secouant la tète... merci, Zélie... mais...
Et se souvenant tout à coup qu'on lui avait dit qu'Hector y serait, elle acheva ainsi une phrase commencée dans une tout autre intention :
— Je n'ai pas de toilette.
— C'est vrai, dit madame Barbedienne dans l'esprit de laquelle se combattaient les idées d'une femme prudente et celles d'une mère qui désire que son enfant s'amuse avant tout, c'est vrai, elle n'a pas de toilette... elle ne peut...
— N'est-ce que cela? interrompit Zelie en battant des mains, n'est-ce que cela qui vous retient? mais cette toilette, j'y ai songé, vrai! J'ai quatre costumes qui m'appartiennent ; trois de paysannes suisses, un autre de débardeur...
— Comment, de débardeur?... un costume d'homme, avança M. Barbedienne d'un ton surpris.
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— Non, non, repartit Zélie en souriant, ce n'est pas un costume d'homme... ça y ressemble un peu... il y a im pantalon et un chapeau, sans doute, mais le pantalon est si large et le chapeau si petit...
— Mais, dit à son tour la blanchisseuse, cette dame veuve ne se fâchera-t-elle pas...
— Que je lui amène une de mes amies!.., par exemple ! Mais elle sera enchante'e, au contraire. . . mais elle m'y a autorisée... à amener... une amie! Des danseuses, des joHes femmes, on n'en a jamais de trop... Eh bien!... qu'en pensez vous... me confiez-vous Rose?
M. et madame Barbedienne ne répondirent pas... L'un regardait son dîner, qui se refroidissait, l'autre regardait sa fille et semblait attendre qu'elle manifestât un désir avant de prendre, ellemême, une détermination. Rose, elle, tenait les yeux baissés. Elle se demandait si elle devait aller à ce bal, oii elle rencontrerait Hector.
Zélie s'aperçut de l'hésitation de la grisette et elle s'écria gaîment :
— Comment, Rose, cela ne te fait pas plaisir de venir avec moi à un bal masqué ?. . . à un bal. . . oti il y aura... tant de monde?...
— Oh!... fit madame Barbedienne, d'une voix affligée, mademoiselle Rose n'a plus, je crois, de
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plaisir àrien depuis quelques jours. J'étais en train de la questionner lorsque vous êtes arrivée, et...
— Eh bien! ma mère, interrompit Rose avec vivacité... si cela ne vous déplaît pas, j'accepterai l'invitation de Zélie ; ce bal me distraira. . . m'amusera peut-être.
— A la bonne heure, mon enfant ; du moment que la proposition de mademoiselle Zélie te semble agréable, je n'ai aucune objection à faire... Mais Aous veillerez bien sur elle, n'est-ce pas, mademoiselle, vous ne la quitterez pas un instant. . . vous me la ramènerez. Ah î ... au fait. . . quand me la ramènerez-vous?
— Soyez tranquille, madame Barbedienne, je la ramènerai moi-même, demain matin... Dame! vous savez, un bal masqué... on y reste tard.
— Mais cette petite, elle n'a dansé que cmqou six fois dans sa vie, reprit la blanchisseuse en regardant sa fille, au milieu de tout ce beau monde^ si elle allait paraître ridicule...
— Ridicule... votre Rose! Ah! madame Barbedienne! elle est bien trop jolie pour paraître ridicule! Et puis, maintenant, voyez-vous, la danse, ce n'est plus comme autrefois; on ne saute plus, on ne fait plus d'entrechats ; on marche tout tranquillement ; et quand on connaît les figures ! cela suffit et de reste.
— Va donc... ma C hérite! repartit madame Barbedienne, qui posa ses lèvres sur le front que sa fille lui tendait. Va ! je souhaite que tu me reviennes du bal plus gaie que tu ne l'es en partant et que tu ne lises plus ces vilains romans qui te font pleurer.
— Oh ! rapportez-vous-en à moi, ma bonne dame Barbedienne, s'écria Zélie d'un air de componction, je m'en vais la sermonner d'importance!... Vous savez, ce qu'on n'ose pas dire à ses parents, on le confie parfois à une amie ; et je suis sûre que c'est quelque enfantillage qui lui trotte dans la tête. Viens-tu, Rose, il y a ime citadine qui nous attend à la porte.
— Me voici, répondit Rose , qui achevait de mettre son manteau et son bonnet.
Et, après avoir embrassé une seconde fois sa mère, qui ne la quittait pas des yeux, comme si elle eût voulu lire sur sa physionomie, et son père qui semblait plus préoccupé de son diner refroidi que du départ de sa fille, la grisette monta en voiture avec mademoiselle Zélie... la voiture partit, et madame Barbedienne revint se mettre à table, en murmurant :
— C'est égal, tout cela ne m'a pas dit pourquoi elle pleurait.