EXPLICATIONS
Aussitôt que Zélie se trouva seule avec Rose dans la voiture c[ui cheminait vers la demeure de la lorette :
— Voyons, ma bonne, lui dit-elle, conte-moi vite à présent ce qui s'est passé entre toi et ce chenapan d'Hector? je m'en doute bien à peu près, mais n'importe, il faut que je sache l'histoire dans tous ses détails !
— Mon Dieu, répondit Rose, je te remercie bien de l'intérêt que tu me portes, Zéhe, mais à quoi bon s'occuper d'un chagrin qui, j'en ai peur, est sans remède; j'ai peut-être même eu
tort de consentir à t'accompagner à ce bal où doit se trouver Hector, il ne m'aime plus, je ne le sais fjue trop, et ma présence, à laquelle il jie s'attend pas, ne fera cjue lui déplaire.
— Non pas! non pas! répliqua Zélie, n'aie donc pas des idées pareilles, ma petite ; c'est une bêtise de se décourager si vite ! les hommes sont des monstres qui sont trop contents quand on se soumet sans se rebiffer à leurs caprices. Pour moi, je vais te dire comment j'ai eu vent de l'infidélité d'Hector. Je remonterai un peu haut, car cela est nécessaire à mes explications : lorsque, il y a un mois , le hasard t'a ramenée auprès de ton ancien amant, je me trouvais chez lui, tu te, le rappelles, avec Délio, mon amie intime. Délio n avait personne alors ;, et je t'avouerai franchement que mon intention, en la conduisant au dîner auquel Hector nous avait invités , Lionnel et moi, était de la caser, si cela était possible, convenablement. Les affaires de mon amie marchaient assez bien, Hector lui revenait beaucoup, il s'était , de son côté , montré assez aimable auprès de Délio; mais, à ton arrivée, cela changea de tournure. Hector te retrouvait plus gentille que jamais, il eut le désir de renouveler d'anciennes amours ; tout cela était très-naturel et je n'hésitai pas à te servir, ma conscience me
l'ordonnait, au détriment même de Délio. Celle-ci m'en voulut quelque temps, mais elle est raisonnable et elle prit bientôt son parti. Un mois se passa; nous te croyions toujours bien avec Hector, quand hier, à une soirée chez Lionnel... tu sais, c'est le grand brun... mon époux... qui vîmes-nous arriver^ tenant à son bras la petite Louisette , une coryphée de l'Opéra , assez laide du reste? monsieur Hector !
Ici Rose porta son mouchoir à ses yeux... Zélie continua d'une voix douce :
— Tu comprends que je te raconte tout cela, parce qu'au bout du compte , si Hector t'a plantée là, ça n'a pas été pour se faire chauffeur d'une locomotive , et qu'il faut bien ensuite que je t'explique mon projet. A la vue d'Hector accompagnant Louisette, Délio et moi nous nous regardâmes toutes surprises.
— 11 a donc déjà quitté Rose, me dit Délio ; ma foi , ce n'était pas la peine de me faire une impolitesse pour la reprendre pour si peu.
— Je saurai cela au juste, répondis-je, et je courus à Hector.
Alors, que veux-tu, il me débita toutes ces fariboles dont ces messieurs se servent pour s'excuser en pareil cas : que tu étais très-bonne, trèsgentille , mais qu'il ne pouvait te garder éter-
nellement... Éternellement! il est resté un mois avec toi^ voilà une belle poussée; et puis, que sais-je, il me dit encore qu'il t'avait offert de te louer un petit logement , de te mettre dans tes meubles, et que tu avais refusé, que tu tenais à rester à ton atelier, que tu ne voulais pas te séparer de tes parents; un tas de choses, enfin, qui signifiaient tout bonnement que comme ce beau monsieur ne voulait ou ne pouvait pas sortir avec une petite fille en bonnet et en tablier, avec une grisette... quoi! il avait trouvé tout simple de s'en débarrasser. . .
— Oh! il ne t'a pas trompée, murmura Rose, il m'a offert de me donner des meubles, un joli logement; mais, est-ce que cela m'était possible... et d'ailleurs, en adm^ettant que j'eusse accepté, à quoi cela eût -il servi? m'aurait-il aimée davantage avec un chapeau, une belle robe?
— Ah ! ma chère , reprit Zélie , vois-tu , il n'est pas toujours amusant pour un homme d'être à la tête d'mie maîtresse qu'il ne peut faire voir à personne. Dans le commencement d'ime liaison , ça va bien ! le mystère , c'est drôle ; mais , au bout de quelque temps , ça change johment, l'amour-propre s'en mêle, on se dit : « Tiens, puisque j'ai une jolie .femme à
moi , pourfjiioi donc que les autres ne le sauraient pas? Il faut que je la mène au bal, au spectacle pour qu'on la regarde, qu'on l'admire, qu'on me porte envie! » A ta place, j'aurais accepté ce que t'offrait Hector.
— Moi, j'ai refusé, j'ai refusé tout, dit Rose avec fierté; je ne suis qu'une grisette, il est vrai, mais si j'aimais Hector, ce n'était pas pour son argent! conçois-tu...
Et sa voix devint tremblante.
— Conçois-tu que dans sa lettre d'adieux... une affreuse lettre ou il me disait qu'il allait partir, qu'il se mariait... des mensonges, enfin! conçois -tu qu'il a osé placer un billet de mille francs ?
— Mais je trouve le procédé assez distingué, moi. .. et tu lui as laissé son billet de mille francs?
— Oh ! tu le demandes ! . . . c'est la vue de cet argent qui m'a causé le plus de peine. Qu'il n'eut plus d'amour pour moi... hélas!... il en avait le droit!... mais mlmmilier ainsi en ayant l'air de me payer !
— De te payer! repéta Zélie, allons, allons, ma petite, tu te fais des fantômes d'un rien! La tendresse ne se paye pas, on la récompense, voilà tout! Ainsi, c'est après une lettre que vous vous êtes quittés... il n'y a pas eu de disputes?
— Non! non! Un matin, que je l'avais prévenu que je passerais le voir, je ne l'ai pas trouvé... puis, quand je suis revenue, deux jours aprèS;, on m'a remis cette lettre...
— Et tu n'as plus entendu parler de lui ?
— Non ! Oh ! je n'ai pas essayé de le revoir non plus; sa conduite indigne m'avait blessée... j'avais eu tort de consentir à l'écouter encore, après ce qui s'était passé autrefois, c'eût été une lâcheté de ma part de chercher à le retenir quand il m'abandonnait de nouveau.
— Très-j oli ! . . . une lâcheté ! . . . te payer ! . . . Tu as de singulières expressions, ma petite... et cependant, s'il se présentait en ce moment, pour" toi, une occasion de ramener l'infidèle... ou du moins de te venger de lui, est-ce que tu repousserais cette occasion?
— Me venger! répondit Rose, je n'en ai pas le désir, et je n'en trouverais pas le courage!... Quant à le ramener à moi, continua- t-elle d'une voix à peine intelligible, je crains bien que ceJa me soit impossible, et cependant je sens que je serais encore heureuse de le revoir, ne fut-ce qu'un instant.
— Eh bien ! tu vas être contente. Tout à l'heure, tu le reverras... il sera même bien probablement enchanté de danser avec toi... car je veux
te donner un costume charmant, et à l'aide duquel tu seras peut-être la plus jolie du bal^ et M. Hector, je le parie, trouvera Louisette bien laide à côté de toi. Mais, écoute-moi, ne te jette pas trop au devant de lui... ^Tu avais l'air tout à l'heure de mépriser la vengeance, il faut que tu en connaisses, ce soir, toutes les douceurs... Uélio et moi nous t'en avons ménagé une ravissante. Va, ma Rose... je t'aime et j'ai de l'espérance. Si Hector ne revient pas à tes pieds... tout à fait... sans arrière-pensée... sans restriction... dédaigne-le, et ^isse-toi conduire... laisse-toi aller, accepte ce qui se présentera ailleurs... que t'importe!... Si ce qu'on te demande en échange est trop cher pom^ tes moyens, promets-le, quitte à ne le donner que plus tard... oii jamais. Promettre et tenir sont deux. C'est une maxime qui rendrait les jolies femmes millionnaires, si les jolies femmes savaient bien l'employer.
— Mais je ne te comprends pas !... dit Rose à son amie.
— Tu comprendras plus tard, repartit cette dernière, tu n'es pas plus bête qu'une autre... et quand tu y seras, nous verrons bien! Mais la voiture s'arrête... nous voici devant chez moi!... Allons nous costumer !
ou L OX VOIT QU IL NE SUFFIT PAS D ETRE JOLIE
POUR qu'on vous aime.
Le bal où Zélie devait conduire notre héroïne avait lieu chez mademoiselle Floreska, jeime 'actrice du théâtre des Folies-Dramatiques.
Mademoiselle Floreska avait pom- amant un consul. Ce consul était immensément riche et immensément bête. L'un va souvent avec l'autre, ceci soit dit pour calmer cjuelque peu la haine que portent les gens qui ne possèdent rien aux gens qui possèdent beaucoup.
Le susdit consul était très-généreu^ Un matin, après avoir complètement changé l'ameublement de sa maitresse, du satin ponceau contre
du velours violet, histoire de diversifier les couleurs, ce monsieur s'était écrié, en tirant de son portefeuille trois billets de mille francs :
— Tenez, Floreska, cela me divertirait, maintenant que vous êtes à neuf, d'assister à une petite fête chez vous. Prenez cette somme; si elle ne suffit pas, vous me le direz ; invitez vos amies et les amis de vos amies; pendez enfin la crémaillère d'une manière digne d'ime femme qui a mi consul pour amant.
Mademoiselle Floreska sourit gracieusement , empocha les mille écus, réfléchit une minute, redemanda mille autres écus, sous prétexte que la première somme ne suffirait pas si l'on voulait donner des glaces, un souper et de Torgeat, et envoya ses lettres d'invitation.
Huit jours après, une nombreuse société, composée de lorettes, de rats, de bons et d'artistes* de toutes sortes, en costumes des plus brillants, des plus excentriques, se pressait dans les salons de mademoiselle Floreska.
Hector y arriva l'un des premiers, accompagnant Louisette. 11 portait un costume arabe, qui lui allait à ravir. Louisette était en vivandière Louj^ XV... un costume d'mie exactitude rigoureuse, disait-on partout, et qui produisit sensation. Le consul, mis en pirate, ouvrit le
LA RELXE DES GR1SETTE3. 'l 33
bal avec mademoiselle Floreska, en nymjjlie; rapprochement ingénieux, qui donna lieu à une foule de mots spirituels.
A dix heures on pouvait à peine se remuer dans les salons de mademoiselle Floreska. Cependant on attendait encore pas mal de monde. On se marchait sur les pieds en dansant; mais c'était-là le plus amusant; et puis la musique était déUcieuse. Tolbecque, en personne, conduisait l'orchestre, et Tolbecque se surpassait.
Tout à coup, comme une contredanse finissait, un léger murmure s'éleva... mi murmure d'admiration. Trois paysannes suisses, conduites par une sorte de Guillaume-Tell, entraient, et toutes trois étaient jeunes, jolies et mises avec un goût extrême. Elles se nommaient Zélie, Délio et Rose. Le sauveur de l'Helvétie était M. Lionnel.
Floreska s'empressa d'aller recevoir Zélie et Délio, qui étaient ses intimes ; Zélie présenta Rose à la maîtresse de la maison, en lui disant :
— Je me suis permis de t'amener une de mes amies. Tu ne la connais pas, sans doute, vu qu'elle n'a jamais été dans le monde, mais elle est enchantée de faire son début dans une réunion aussi distinguée que celle que tu présides.
Mademoiselle Floreska répondit à ce compliment par un salut fort aimable à la grisette.
En ce moment, les préludes d'une contredanse se faisaient entendre. Zélie prit par la main Rose, qui rougissait et de son costume et de tous ces regards arrêtés sur elle.
— Maintenant, ma petite, lui dit-elle, rappelle-toi bien ce que je t'ai dit en t'habillant. Pour qu'un amant revienne à vous. . . quand il doit revenir, toutefois... il faut essayer de ne point s'occuper de lui. Hector est ici... je viens de l'apercevoir, il y a un instant, à la porte d'un des salons; il s'approche de ton côté, ne va pas le regarder en face, lui sourire... au contraire... aie l'air de ne pas le voir... il sera étonné, d'abord, puis vexé... puis bientôt, il viendra le premier, te parler... et alors... ne t'embrouille pas ; surtout, pas le moindre reproche; plaisante-le, si tu peux, sur ses nouvelles amours... Sois coquette, méchante!... sois femme, enfin; sois femme délaissée... Mais jusque-là, danse... mets-toi à ton aise; toutes ces dames qui sont ici ne sont pas des princesses. La robe et le bonnet de mousseline que tu portais il y a une heure... elles les ont quittés plus tôt que toi, voilà tout ! . . .
— Mais, hasarda Rose, si quelcp l'une des personne^ qui se trouvaient l'autre soir chez Hector , allaient me reconnaître...
LA REINE DES GRISETTES. d3r>
— Eh bien ! après, le grand mal ! Je te le répète, on est ici sans façon, sans étiquette ! Tu es charmante; chacun te trouvera telle, cela suffît!... Je te laisse... il y a quelqu'un là-bas à qui j'ai à parler.
Là- dessus Zélie s'éloigna, accompagnée de Délio, qui riait beaucoup de la mine effarouchée de Rose. Lionnel était restée auprès de cette dernière ; il lui prit la main et lui dit :
— Venez, mademoiselle, laissez agir Zélie, c'est une bonne fille qui a souvent des idées originales. Pour moi, je suis dans vos intérêts; je ne suis pas fâché qu'on donne une petite leçon à ce fat d'Hector.
Rose ne comprenait rien à tout ceci. La contredanse commençait, elle se sentait comme emportée par Lionnel en face d'un vis-à-vis. Lionnel la réconfortait toujours; elle n'entendait pas Lionnel; elle dansait machinalement, tout éblouie de ces lumières, de ce monde, qui s'agitait autour d'elle ; tout étourdie des sons de cette musique, elle se demandait si elle était endormie ou éveillée. Parfois, en passant devant une glace, la vue de son image la faisait tressaillir; puis elle songait à Hector, au rôle que Zélie lui avait recommandé de jouer auprès de lui, et elle soupirait.
La contredanse terminée, Lionnel conduisit Rose s'asseoir entre Zélie et Délio. Les deux lorettes paraissaient très-joyeuses, elles reçurent la jeune fille avec empressement.
— Eh bien! lui dit Zélie, commences-tu à te faire à tes habits de paysanne? Je t'ai regardée danser, tu vas très -bien , pour quelqu'un qui n'en a pas Fhabitude. Tout le monde te trouve ravissante... cinq ou six de mes camarades, qui étaient à la soirée d'Hector, ne t'ont pas reconnue; elles ont admiré ta tournure, elles ont parlé de toi, on t'appelle de tous côtés : la Reine des Grisettes.,, tu vois qu'on sait rendre justice au mérite.
— Oh! il y a surtout un monsieur, que tu connais, du reste, dit Délio, qui est fou de toi.
— Qui donc, repartit Rose dont le cœm' se prit à battre, est-ce qu'il m'a vue?
— Comment... est-ce qu'il m'a vue?... de qui veux-tu parler?
— Je n'en sais rien, fit Rose qui se troubla... je croyais... je pensais...
— Mademoiselle veut-elle bien me donner cette contredanse ?
Cette question était adressée à la grisette par un beau garde française, qui, depuis l'entrée de Rose dans le bal, n'avait pas cessé de la lorgner.
Rose hésitait à accepter cette invitation de la part d'un étranger... Délio lui poussa le bras en lui disant à voix basse :
— Dis oui.
Rose accepta donc. Elle dansa une seconde, puis une troisième, puis une quatrième contredanse. Elle finit par s'habituer au tumulte du bal, par oser regarder ceux qui la regardaient ; seulement, ses divers cavaliers firent en vain les frais d'une conversation remplie de charmes, sans doute ; elle les écoutait à peine et ne lemrépondait que fort peu ; elle pensait toujours à Hector, et se demandait pourquoi il ne venait pas à elle.
Cependant, une heure sonnait : le bal commençait à s'animer.
Plusieurs débardeurs féminins, plusieurs camargos, avaient déjà risqué leur petit cancan réservé.
Fohes charmantes que Rose contemplait en ouvrant de grands yeux.
Rose, escortée de son dernier danseur, s'était assise auprès d'une cheminée ; Zélie et Délio étaient dans un autre salon, Lionnel jouait à la bouillotte... Rose, toute seule ainsi, tenait la tête basse et effeuillait son bouquet.
Tout à coup, ces mots qu'une personne arrêtée
de\ant elle prononça, la tirèrent de sa préoccupation :
— Bonsoir , ma jolie Rose ! vous allez donc au bal, maintenant?
Elle leva les yeux : c'était bien Hector, il sourit en la regardant, s'assit à côté d'elle et continua ainsi :
— Je croyais me tromper quand je vous ai aperçue, ma toute belle, et certes, si j'avais su que vous fussiez ici^, j'aurais quitté plus tôt la table de bouillotte pour vous présenter mes compliments... Vous, au bal... ah! ah! qui donc vous a amenée ?
— Zélie, murmura la grisette.
— Zélie, répéta Hector, ah ! très-bien ! elle se charge de votre éducation à ce que je vois! Tant mieux, vous irez vite, mon enfant, avec elle... et, après tout, où est le mal ? vous êtes bien trop jolie pour rester une simple grisette toute votre vie. Je m'aperçois avec plaisir que vous avez secoué vos anciens préjugés.
— Que voulez-vous dbe, monsieur ? répliqua Rose en regardant son amant.
— Gomment ! ce que je veux dire, fit-il d'un ton assez impertinent, mais que vous avez pris cette fois, je pense, et assez vite, même, votre parti sur ma nou\elle infidélité... (|4ie vous ne
songez plus à moi, et que vous me le prouverez bientôt.
Rose était suffoquée.
— Allons', continua Hector en prenant la main de la jeune fille ; ne m'en veuillez pas si, malgré moi, je m'étonne de vous retrouver sitôt sur une route dont je vous croyais, par goût et. . . par suite de certains chagrins, fort éloignée. . . Serez-vous assez bonne pour danser, cette l'ois, avec moi, ma délicieuse Suissesse, si cependant on ne vous l'a pas défendu ?
A "ces dernières paroles, prononcées d'une manière de plus en plus sanglante. Rose oublia tout, et les leçons et les conseils donnés par Zélie et Délio, et sa propre position, vis-à-vis de cet homme qui l'avait trahie deux fois, et s'arrogeait, en ce moment, le droit de la railler, parce qu'il se croyait oublié d'elle... Rose redevint ce qu'elle avait toujours été depuis qu'elle connaissait Hector, une pauvre fille aimante et sincère ; le discours de notre fat eût blessé tout autre femme... Rose n'en fut qu'affligée.
— Hector, dit-elle d'une voix navrante, c'est bien mal à vous de me parler ainsi.. . mon Dieu ! mais si je suis à ce bal c'est pour vous.
— Pour moi, reprit Hector auquel son amourpropre et l'accent de vérité avec le({uel la jeune
fille s'exprimait, ne permirent pas de douter, pour moi! ma bonne Rose... vous êtes venue à ce bal pour me voir ; mais cela est très-gentil, alors.
— Et vous ne l'avez pas deviné , repartit la grisette en jetant à son amant un regard de reproche; oui, j'ai voulu vous revoir une dernière fois, vous dire encore que je vous aime, que je n'ai jamais aimé, que je n'aimerai jamais que vous. Oh! vous avez tort de m'abandonner, mon ami, continu a-t-elle en s'exaltant peu à peu, vous ne savez pas ce qu'il y a de tendresse et de dévouement dans mon cœm", cette tendresse que le temps et l'abandon avaient affaiblie sans l'éteindre, s'est ranimée plus forte que jamais depuis que je vous ai revu ; j'ai réfléchi, voyez- vous; depuis quinze jours, j'ai tant pleuré et les larmes sont bonnes conseillères... Je ne vous ai pas plu longtemps parce que je ne suis qu'une ouvrière, une grisette... eh bien!... ce que vous m'offriez il y a un mois... ce que j'ai refusé follement, je l'accepte aujourd'hui si vous y consentez, entendez-vous? je l'accepte avec joie!... je n'irai plus à l'atelier, je ne demeurerai plus chez ma mère, je serai à vous, tout à fait à vous.
— Hem!... que dit-elle?... pensa Hector, qui.
revenu des transes que son amour-propre blessé lui avait causées d'abord, reprenait peu à peu toute son indifférence ; elle veut être encore ma maîtresse I allons donc !
— Vous ne répondez pas, continua Rose avec anxiété... ce dont je vous parle ne vous plait plus, peut-être?...
— Elle est pourtant jolie ! plus jolie que Louisette, se disait encore Hector ; mais que diable ! je ne peux pas passer mon temps à la quitter et à la reprendre. . . on se moquerait de moi ! et puis, c^est une éducation tout entière à entreprendre. . . Non ! ... il faut en finir.
Et il se leva, serra la main de Rose, et la regardant gravement :
— Ma chère enfant, lui dit-il, je suis fâché que vous pensiez encore à... ce qui s'est passé entre nous. Depuis que je vous ai vue, il y a eu bien du changement dans mon existence; je suis avec une femme que je ne puis quitter, sous peiue d'être taxé d'ingratitude... Sans doute je regrette que vous n'ayez pas accédé à ce que je vous demandais, il y a un mois ; cela nous eût évité bien des chagrins à tous deux... Mais à présent, vous devez le comprendre , il m'est impossible de revenir aussi brusquement sur mes résolutions ; le monde à des susceptibilités
que l'on doit ménager. Croyez-moi donc, oubliezmoi, ma chère Rose, auprès d'un autre plus digne que moi de cet am.our que je ne puis plus récompenser de tous les soins qu'il mérite.
Cette belle tirade débitée, Hector salua et disparut, riant en lui-même, le lâche, des mensonges qu'il venait de commettre.
Rose, immobile, pâle, comme la statue de l'étonnement, le regardait s'éloigner.
Le bal était alors dans toute sa fureur. On dansait, on riait, on se poussait, on s'amusait enfin, comme on s'amuse à un bal de lorettes, d'mie façon bruyante et décolletée.
Et personne ne s'occupait de cette pauvre jeune fille, seule et dévorant ses larmes dans un coin.
Personne, je me trompe; un jeune homme, revêtu d'un costume de moine, s'était assis aux cotés de Rose, après le départ d'Hector. 11 la regardait avec compassion; elle, le front baissé, ne pouvait l'apercevoir.
— Mademoiselle , lui dit- il tout bas , il ne vous aime plus! n'est-ce pas?... Je vous l'avais bien dit...
Rose leva les yeux sur celui qui parlait.
— - Monsieur Deligny, s'écria-t-elle, oh ! monsieur, ayez pitié !.. .je vous en prie, emmenez-moi
LA IlELNE DES GRISETTES. i i3
d'ici ... Oh !.. . j 'étouffe ! ... je voudrais pleurer ; emmenez-moi...
— Venez, venez, lui dit-il en lui prenant le bras... Et tout en Tentrainant à travers la foule, il lui glissa ces mots gui, au plus profond de sa douleur, la firent frissonner, cependant, d'espérance :
— Vous l'aimez toujours, vous!... Eh bien! tout n'est pas perdu... ayez confiance... il reviendra peut-être.
Un quart d'heure après cette scène, Zélie disait tout bas à Délio, en riant aux éclats :
— Ma chère, le tour est fait!... Dehgny est parti avec Rose... Elle m'a fait appeler; elle ne voulait pas s'en aller seule avec lui; je lui ai parlé raison, et elle a consenti. Ils causeront mieux tout seuls !.. . Et puis, moi, je m'amuse; je ne veux pas filer avant six heures du matin. Allons, allons, Délio, ta vengeance et celle de la petite commencent. Rose est jolie, tu ne peux pas dire le contraire? Deligny en est amoureux... Dans trois mois, quand elle saura porter une palatine, elle gagnera cent pour cent... et tu verras la mine d'Hector la première fois qu'il la rencontrera.
ou LON VOIT OU UN RAVISSEUR PEUT ETRE UN HOMME AIMABLE.
Par quelles ressources oratoires Deligny parvint-il à faire renaître l'espérance au fond du cœur brisé de Rose tandis qu'il Ta ramenait, dans sa calèche , au logis maternel , c'est ce que nous vous apprendrons plus tard; toujours est-il que la grise tte^ arrivée rue de Ménilmontant, tendit la main à son libérateur^ en lui disant :
— Au revoir, monsieur Deligny... au revoir... dans huit jours; je vous remercie de vos bontés pour moi, et je me montrerai digne, je vous le jure, de cette amitié.
— Au revoir, mon enfant, répéta Deligny, qui
poFa délicatement ses lèvres sur la main qu'on lui offrait... Mais n'aurez-vous pas peur à attendre ainsi, seule, qu'on vous ouvre... je vais rester-là jusqu'à ce qu'on vous ait répondu.
— Non! non ! fit Rose d'un ton suppliant, partez!... je vous en prie!... ma mère ne s'est pas couchée, j'en suis sûre !... elle m'attend... je ne veux pas qu'elle vous voie avec moi.
— Adieu donc, répondit Deligny, à bientôt. Et le cocher toucha, et la voiture eut bientôt
disparu à l'angle du boulevard.
Rose ne s'était pas trompée; elle n'eut qu'à heurter légèrement à la porte de Ja boutique. . . ces mots : « On y va ! on y va ! ... » résonnèrent à l'intérieur. Les époux Barbedienne couchaient dans une pièce située derrière leur arrière-boutique. Puis la voix de la bonne femme se rapprocha :
— C'est toi. Rose? dit-elle.
— Oui, ma mère.
Et la porte s'ouvrit.
— Seule , s'écria la blanchisseuse , en inspectant d'un coup d'œil la rue éclairée par la lune, seule... et à pied... et sous ce costume !...
— Oh ! ... je vais Vous dire pourquoi, ma mère, repartit Rose d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre dégagé; je suis revenue en voiture, au contraire; c'est Zélie qui m'a ramenée ; mais comme il y avait
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avec nous plusieurs dames pressées de retourner chez elles, je n'ai pas voulu qu'elles attendissent après moi. D'ailleurs, je me doutais bien que tu ne serais pas couchée , toi , tu es si bonne ! . . . Et elle embrassa sa mère avec effusion.
— N'importe , reprit la blanchisseuse , ces dames , toutes pressées qu'elles étaient, auraient fort bien pu te donner le temps de rentrer; et pourquoi es -tu encore déguisée? oii sont tes habits?... Je croyais que tu aurais été te r'habil- 1er chez mademoiselle Zéhe, en sortant du bal?
— Zélie m'enverra tout cela demain. Et mon père... il dort?...
— Oh ! il dort comme une souche ! Celui-là, sa femme et son enfant s'en iraient aux îles Marquises que cela ne l'empêcherait pas de boire et de ronfler. Mais, dis-moi, voyons, t'es-tu bien amusée? conte-moi un peu...
— Plus tard... demain, ma mère, si vous le permettez , interrompit Rose. Oui , je me suis bien amusée!... je vous conterai cela... mais maintenant, tenez... j'ai mal à la tête... je suis fatiguée... laissez-moi monter à ma chambre...
— Allons, allons, reprit madame Barbedienne, je ne veux pas te contrarier; au revoir, mon enfant, va te reposer!... Pour moi, à présent que je suis tranquille, je serai bien aise, aussi
148 LA RELNE DES GUISETTES.
(le me mettre au lit. Tiens... voici ta chandelle.
Rose embrassa de nouveau sa mère avec empressement, puis elle prit la chandelle, ouvrit une porte qui donnait sur Tescalier de la maison, gravit lestement cinq étages, et arriva à sa chambre.
La chambre de la grisette était toute petite et cpielque peu mansardée, mais elle respirait un parfum de propreté et de bon goût. La commode, la couchette, les chaises, la table en noyer, étaient frottées avec soin ; les rideaux en mousseline, bien blancs. Une glace sur la cheminée, deux tableaux représentant les deux principales scènes du beau roman de Paul et Virginie, quelques tasses de porcelaine, une carafe étincelante, posées sur le marbre de la commode, complétaient l'ameublement de ce modeste logis.
Rose entra chez elle, posa sa lumière, et se laissa tomber sur une chaise en prononçant ces mots •:
— Ai-je tort d'espérer?
Puis e\\Q regarda attentivement autour d'elle et continua ainsi à voix basse :
— Quitter ma petite chambre... pour toujours, peut-être!... Oh! si c'était pour toujours, ne serais-je pas trop heureuse!... Mais me confier ainsi à un étranger... croire à ses promesses... accepter... ce qu'il m'a offert !...
Mon Dieu, conseillez-moi! reprit-elle après un moment de silence, j'aime Hector!... je mourrai si je ne le vois plus... Est-ce donc un crime d'essayer de le ramener à moi... est-ce un crime de vouloir vivre?
Mais ma mère, mon père ' Que diront-ils ! que deviendront-ils!... Oh!... il faut que j'écrive à Zélie... je lui apprendrai tout!... elle est bonne, elle m'aime, elle me conseillera, elle m'aidera... et puis... elle parlera à Délio... elle la priera de me garder le secret!... mais jusque-là je ne veux pas que Zélie reparaisse ici, je ne veux pas qu'elle revoie ma mère... ce serait encore de nouveaux mensonges... et j'ai honte vraiment d'entendre mentir de la sorte.
Rose se leva, tira d'un des tiroirs de la commode une plume, du papier et de Tencre, et se mit à écrire.
La lettre achevée, elle la cacheta avec soin; et, toute préoccupée, elle se déshabilla en un clind'œil, jetant sur une chaise les différentes parties de son costume, sans y arrêter le regard.
Et bientôt la lumière s'éteignit dans la mansarde de la grisette, et ce nom, ce nom chéri, le dernier mot d'une fervente prière, résonna faiblement à travers le silence et l'obscurité : Hector !