RESOLUTION
Sept jours s'étaient écoulés depuis le grand bal chez mademoiselle Floreska.
Rose travaillait toujours à l'atelier de madame Vaillant.
Elle y arrivait même, le matin, la première, et ne quittait l'ouvrage qu'après toutes les autres.
Le soir, de retour à la maison paternelle, elle paraissait gaie, elle parlait beaucoup, elle riait.
Cependant, de temps à autre, madame Barbedienne, en causant avec sa fdle, était forcée de répéter quelque question que cette dernière n'avait pas entendue.
Et à l'atelier^ parfois aussi Rose, tout en travaillant avec une sorte d'ardeur machinale, demeurait des heures entières muette et comme insensible à ce qui se passait autour d'elle.
Ce qui faisait beaucoup rire mesdemoiselles Astasie, Joséphine et Cœlina, qui se disaient en catimini:
— Décidément Rose a quelque chose; elle était joyeuse comme un pinson il y a un mois, ensuite elle a eu l'air d'une âme en peine ; aujourd'hui elle est tantôt gaie, tantôt triste ; tout cela n'est pas clair.
Quant à madame Vaillant, elle ne creusait pas si avant; Rose travaillait longtemps et bien; qu'avait-elle de plus à lui demander?
Restait le petit Louis, qui, tout en faisant manœuvrer le ciselet et la pointe, répétait mentalement ce que mesdemoiselles Astasie, Joséphine et Cœlina se communiquaient avec malignité entre elles.
Or; depuis un mois, le petit Louis se détériorait visiblement. Le pauvre garçon était maigri d'un tiers ; il ne mangeait presque plus ; il dormait bien encore quelque peu, mais son sommeil était continuellement troublé par des rêves extraordinaires; enfin, sa figure était devenue d'un jaune-bistre (jui eut fait honneur àjan aspirant
poitrinaire. Confiné dans un coin, devant son établi, il ne se levait point , même pour déjeuner. Madame Vaillant ne s'affectait pas plus de la tacitiu'nité de son fils, qu'elle ne trouvait étrange la conduite de Rose. Madame Vaillant, nous le répétons, ne connaissait que le travail; son fils et son ouvrière abattaient de la besogne à qni mieux mieux, elle possédait le meilleur fils et la plus recommandable ouvrière du monde.
Mais mesdemoiselles Astasie, Joséphine et Gœlina, tout en observant du coin de l'œil la contenance de Rose, n'avaient pas donné au diable leur part de remarques sur le fils de leur patronne.
— Si Rose a del'amom^ en tête, chuchotaientelles, le petit Louis en a certainement aussi : ils sont peut-être amoureux l'un de l'autre?... C'est drôle, pourtant... ils ne se parlent jamais. Le petit Louis, il est vrai, regarde bien souvent Rose, mais Rose ne regarde jamais le petit Louis.
Un jour, cependant, — c'était le huitième jour qui suivit le bal de mademoiselle Floreska^, — il se passa à l'atelier un fait assez curieux. Madame Vaillant était sortie depuis une demiheure, nos trois ouvrières, ci-dessus désignées, venaient de se mettre à déjeuner et jasaient tout en mangeant auprès du poêle.
i^A LA REINE DES GRISETTES.
Rose ne s'était pas aperçue de l'heure du goûter. Elle travaillait... sa main s'élevait et s'abaissait sans discontinuer.
Tout à coup^ le petit Louis, qui n'avait pas plus que Rose;, changé de place depuis le matin, se leva, repoussa du pied son tabouret et s'avança d'un pas résolu vers Rose.
Mesdemoiselles Astasie, Joséphine et Cœlina s'apercevant de ce mouvement surnaturel se poussèrent le coude, comme pour se préparer mutuellement à ne rien perdre de ce qui allait se passer.
Louis, lorsqu'il fut tout à côté de Rose, devint pâle.
Puis il parut appeler à lui son courage : d'une main, il rejeta ses cheveux en arrière, de l'autre, il toucha doucement l'épaule de la jeune fille.
Gelie-ci , arrachée à sa préoccupation , fit un saut sur sa chaise et leva la tête :
— Ohl pardon! mademoiselle, lui dit alors le petit Louis qui semblait ne plus avoir la force de parler et de se tenir sur ses jambes, je vous ai fait peur, sans doute ! vous étiez si bien en train de travailler!... mais c'est que j'ai vu que vous ne songiez pas à déjeuner; il est midi, et...
Il n'acheva pas... le regard de Rose, fixé en ce moment sur lui, prit une expression si étrange
LA P.ETXE DES FRISETTES ioS
qiio le pauvre garçon fît volte-face et se réfugia derrière son établi.
L'amour a quelque chose de sympathique même pour les gens qui, en le faisant naître, ne doivent jamais le récompenser. Rose suivit des yeux le petit Louis regagnant sa place... elle examina un instant cette figure altérée, cette contenance presque honteuse, elle commenta du même coup, et les paroles qu'il venait de lui dire, et sa conduite depuis longtemps... et elle comprit tout... qu'elle était aimée... et qu'on souffrait...
Mais au même moment la réflexion lui vint. Ses compagnes étaient là, à quelques pas, les observant sans doute, elle et lui... elle jeta son ouvrage sur la table, et s'écria en riant :
— Merci, monsieur Louis , merci de votre aimable attention!... j'étais tellement plongée dans cette reprise que je ne pensais pas à avoir faim 'y et vous ne me disiez rien, mesdemoiselles, c'est gentil !
— Dame ! répliqua mademoiselle Astasie d'un ton qu'elle voulait rendre railleur, nous croyions que tu songeais à des choses... plus agréables... nous avons remarqué . . .
— Et vous, monsieurVaillant, interrompit vivement Rose, est-ce que vous ne déjeunez pas aussi?
iriO LA REINE DES GRISETTES.
— Oli! moi! balbutia-t-il , vous être trop bonne... moi, j'ai le temps... j'ai ces deux pièces à finir... je mangerai après... il ne faut pas vous occuper de moi, mademoiselle...
— Le pauvre garçon ! pensa Rose , ne ment-il pas en me demandant de ne point m'occuper de lui?
Madame Vaillant rentra
Le reste de la journée se passa sans que rien d'extraordinaire se renouvelât à l'atelier.
Seulement, le soir, lorsque Rose, la dernière comme toujours, dit adieu à madame Vaillant, elle mit dans cet adieu une expression plus caressante que de coutume ; elle s'approcha de sa maîtresse, la regarda im instant, et murmura ces mots :
— Voulez-vous me permettre de vous embrasser, madame?
— Comment donc, mon enfant, repartit la brave dame, plutôt deux fois qu'ime... Qu'est-ce qui peut nous empêcher de nous embrasser? je t'aime, ma petite Rose, parce que... je suis contente de toi.
Et elle rendit double le baiser qu'on lui avait donné.
Alors Rose s'habilla... puis elle tourna un instant sur elle-même, et s'avançant enfin vers l'établi du graveur.
LA r.EIXE DES GRTSETTES. 157
— Adieu, monsieur Louis, lit-elle en lui tendant la main.
Louis regarda Rose... bégaya : « Au revoir, mam'zelle, » mais il ne prit pas la main qu'on lui tendait.
• Rose sortit.
Elle descendit rapidement l'escalier, traversa la cour, et se trouva bientôt dans la rue.
Elle suivit le trottoir jusqu'au coin du boulevard.
Arrivée là, elle fit deux pas à gauche du coté d'une voitm'e stationnée.
Une des portières de cette voiture s'ouvrit... d'un bond Rose se précipita à l'intérieur.
— Allez, Jacques, dit une voix.
Mais comme la voiture s'éloignait en montant vers le boulevard. Rose ne put s'empêcher de jeter un coup* d'oeil derrière elle, dans le faubourg.
Elle aperçut le petit Louis, arrêté à la porte de sa maison, regardant l'étalage d'une boutique de nouveautés.
— Il ne m'a pas vue !... pensa Rose.
ou L ON VEUT FAIRE ENTENDRE QU UN HOMME QUI A TROP DÉJEUNÉ n'eST PAS BON A GRAND CHOSE.
A six mois de distance de ce que nous venons de raconter, vers le milieu d'une belle journée du mois d'août, Hector Sélis rentrait, conduisant un élégant tilbury, à son hôtel de la rue de Navarin.
Hector avait la figure légèrement empourprée, les yeux d'un brillant plus qu'ordinaire. Il venait de déjeuner en ville, et sa raison et sa contenance se ressentaient un peu des excès qu'il s'était permis. Pourtant, il descendit sans trop de difficulté du tilbm-y qui s'arrêta dans la cour de l'hôtel, prit, des mains de son groom, son
chapeau qu'il avait laissé sur la banquette, et se dirigea vers son appartement.
Un valet de chambre suivit Hector.
Ce dernier gravit lentement l'escalier, et, arrivé dans sa chambre à coucher, il se laissa tomber, en poussant un gémissement de satisfaction, sur un divan.
— ^lonsieuv a-t-il besoin de quelque chose ? lit le valet de chambre qui se tenait immobile à la porte de la chambre.
— Si j'ai besoin de quelque chose? oui; tiens, Auguste, apprête-moi vite un verre d'eau et de sucre à la fleur d'orange... j'ai la bouche
, pâteuse... Ce gredin de Labaume ! vous faire déjeuner depuis onze heures jusqu'à deux heures... c'est stupide!... on n'est plus bon à rien après... et encore je les ai laissés à table... ils y resteront jusqu'à ce soir... Après le Champagne le pimch au rhum, après le pimch au rhum le punch au Idrsch... Décidément...
Et il avala à petites gorgées la boisson que son domestique lui présentait.
— Cane m'amuse pas de passer mes journées à manger et à boire. Je vais essayer de dormir un peu sur ce divan, cela me remettra peut-être. Tu ne laisseras entrer personne, entends-tu? personne ; je ne suis pas en état de dire mi mot
raisonnable. Ah!... j'y pense... Auguste, Floreska est-elle venue ce matin?
— Non, monsieur; mais voici une lettre que l'on a apportée pour vous comme vous veniez de sortir.
— Une lettre ! donne.
Hector prit le papier, regarda la 'suscription de ce regard vague particulier aux gens dans une demi-ivresse, puis il le jeta à ces côtés en disant :
— Je ne connais pas cette écriture ; je lirai cela tout à rheure. Va-t-en, Auguste.
Auguste disparut; Hector s'étendit sur le divan, la tête appuyée aux coussins et ferma les yeux.
Mais le sommeil ne vient pas toujours selon notre désir, et le sommeil a tort de se montrer ainsi récalcitrant, car il est d'un grand secours, dans mainte occasion de la vie, contre le chagrin et la douleur. Qui dort dîne, dit un proverbe; on pourrait dire aussi : qui dort ne souffre plus.
Ce qu'Hector avait pris pour un l^esoin de dormir n'était qu'un affaissement résultant d'un déjeuner trop copieux. A peine eut-il fermé les yeux que tout tourna dans sa tête, — s'il est permis de s'exprimer ainsi . — 11 voulut lutter un instant contre le malaise rpie provoquait en lui cet état bizarre, espérant toujours que si le
sommeil voulait enfin le toucher de son aile, il se trouverait ensuite beaucoup mieux ; ses efforts furent vains, et au bout de quelques minutes de cet exercice désagréable, notre jeune homme rouvrit les yeux et se dressa sur son séant.
— Il n'y a pas moyen d'y tenir, s'écria-t-il ! il me semble que je suis sur un vaisseau et que le mal de mer me prend. Allons, remuons-nous, cela vaudra mieux; marchons. Ah! qu'il fait chaud ici.
Et il courut ouvrir les fenêtres.
— Je crois qu'il fait tout aussi chaud dehors ; mais c'est égal, il y a un peu d'air au moins. Quelle bêtise que tous ces déjeimers-là. Voilà pourtant quinze jours que je passe de la sorte, de folies en folies, chez l'un et chez l'autre. Ah! mon Dieu! je commence à me lasser de cette existence. Si j'avais un peu de courage, je me remettrais à travailler, comme j'en avais l'intention.
Après cela, travaillez donc avec un tas de monde toute la journée sur votre dos. Comme c'est commode, des amis, des maîtresses, ils se moqueraient de moi !
Ici, le regard d'Hector s'arrêta sur la lettre qu'on lui avait remise et (jni gisait à terre, à coté du divan.
— Voyons cela, fit-il en se baissant pour la ramasser, cela me distraira peut-être.
Et il ouvrit le billet, et lut ces deux lignes tracées par une main de femme.
« Une personne cpii a besoin de vous parler, vous attend aujourd'hui, mardi, à trois heures, chez elle.
« Madame Duval, rue de Lille, n" Al. »
— Allons, bon ! s'écria Hector en froissant, le sourire aux lèvres, le billet de madame Duval; encore une aventure galante, sans doute ; « une femme qui a besoin de vous parler. » Quand on est garçon, jeune et riche, souvent même, seulement ou garçon, ou jeune, ou riche, c'est eifrayant ce qu'il se rencontre de femmes qui désirent vous parler. Madame Duval! c'est un nom de guerre; rue de Lille, la rue me semble singulièrement choisie ! Ces dames demeurent rarement dans le faubourg Saint-Germain... à trois heures... il en est deux et demie.
Irai -je chez madame Duval?
Hector se remit à se promener de long en large en paraissant se consulter; enfin il prit un parti; il sonna. Auguste parut.
— Auguste, lui criat-il, fais atteler bien \ite; je sors.
16 i LA IVELNE DES GKI6ETTES.
— Ah! monsieur sort; je croyais que monsieur était un peu... fatigué.
— Qu'est-ce? drôle? nous nous permettons donc nos petites remarques. Allons, fais ce (jue je te dis et ne raisonne pas. Si je suis un peu... gris... cela n'en est que plus convenable en ce moment... rien ne vous rend aimable près d'une femme comme une légère pointe.
Le valet de chambre sourit en signe d'acquiescement à ce précepte d'une haute politique que lui donnait son maître, puis il s'inclina et sortit.
Hector se plaça alors devant une armoire à glace, remit en un clin-d'œil de l'ordre à sa toilette, changea de cravate, passa le peigne dans ses cheveux, s'occupa enfin de ces mille autres détails que ne doit pas négliger un homme qui va en bonne fortune.
Auguste revint avertir son maître que le cabriolet était attelé.
— Je ne sais quand je reviendrai, dit en sortant Hector à son valet de chambre; mais si je ne suis pas ici dans deux heures, tu passeras chez Floreska la prévenir qu'elle ne m'attende pas aujourd'hui.