‹ La reine des GrisettesChapitre 15 sur 24 · LA PROVOCATION · texte numérisé non relu

LA PROVOCATION

Nous sommes ainsi laits, et en nous créant de la sorte, Dieu a voulu nous prouver, je crois, que nous ne sommes que de très-imparfaites créatures. Nous avons la pensée, mais à cpioi nous sert-elle le plus souvent, si ce n'est à nous conduire de la façon qui nous est la plus désavantageuse! Nous sommes sages, disons-nous! Hélas ! pourquoi tant réfléchir ! quand Tinspiration est là toute prête à nous guider ? à nous guider bien mieux que ne le pourraient faire toutes nos réflexions !

Ainsi Hector, à la \Tie du désespoir de Rose,

avait été sur le point de se j(^ter aux genoux de la jeune fille et de rétracter les amères plaisanteries dont il venait de l'accabler.

Hector, au fond, n'était pas un méchant garçon. Il était inconstant, étom*di, mais trèscapable cependant de comprendre une belle action et de la récompenser.

L'entrée subite de Deligny changea instantanément les dispositions d'Hector. Que Rose lui eut menti ou non, il trouva indigne de sa qualité d'homme d'accepter devant un tiers, et un tiers intéressé , le récit qu'on venait de lui faire.

Il se prit donc à rire de nouveau, mais cette ibis ce rire était un peu forcé, en s'écriant :

— Comment donc, Dehgny était caché... il a tout entendu... et il devait apparaître à point nommé si je ne me montrais pas aussi crédule... qu'il le fallait... ah ça! mais, pourtant, je vous adresserai une simple question, mon cher Deligny; votre rôle était assez dangereux; car enfin, si l'affaire avait pris une tournure plus galante je vous eusse plaint, vraiment, blotti dans votre cabinet.

— Monsieur, répliqua Deligny en dardant des regards étincelants sur Hector, tandis que Rose frémissait, la tète toujours cachée dans le sein de

son ami; monsieur, croyez-vous à l'honneur? eh bien! je vous donne ma parole que mademoiselle ignorait que je fusse ici. C'est parce cpie je me suis douté de ce qui arrive, que j'ai voulu être témoin de cette entrevue ; et c'est sans prévenir mademoiselle et grâce à sa femme de chambre que j'ai pu exécuter ce projet!... Et je me félicite de cette idée, monsieur, puisqu'elle me met à même de soustraire cet ange à vos insultes... et... de l'en venger.

— Bravo! mille fois bravo! mais... cet ange que y insultais et que vous voulez venger, mon-

^ sieur, ^e trouve, à ce qu'il parait, si bien auprès de vous, qu'il ne veut plus me regarder en face, reprit Hector en ricanant.

— Vous vous trompez, monsieur, répondit Rose en se dégageant doucement de l'étreinte de Deligny.

Et grave, les yeux secs, la démarche assurée, elle fit quelques pas du côté d'Hector, et lui jetant un regard qui le força à baisser les yeux :

— Vous voyez, monsieur, continua-t-elle, que je puis à présent vous parler et vous considérer sans trembler. Oh ! soyez content; tout est fini, là, dan? mon cœur, pour vous, monsieur : je ne vous aime plus , et je ne vous méprise même pas ; seulement, je tiens à vous prouver que vous vous

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êtes abusé étrangement, et je vous le prouverai.

Attendez -moi, je vous prie, un instant.

Et vous aussi, mon ami, fit-elle en se tournant vers Deligny»

Et elle sortit vivement du boudoir.

Demeurés seuls , Hector et Deligny se promenèrent de long en large sans se regarder. Les hostilités avaient une trêve : elles devaient reprendre bientôt. Hector commençait à deviner qu'il avait commis pis qu'une faute , une maladi'ésse, et cela ne le rendait que de plus mauvaise humeur. Deligny brûlait du désir de se venger d'un amant heureux, et qui raillait son propre bonhem-, sous les yeux même d'un rival sans espoir.

Dix minutes se passèrent , Hector et Dehgny se promenant toujours, en silence, puis l'une des portes du boudoir se rouvrit. Rose rentra; elle avait quitté sa simple mais élégante toilette, sa coifîure charmante; elle portait de nouveau la robe d'indienne et le bonnet de jaconas.

Elle tendit la main à Deligny et lui dit d'un accent plein d'ime indicible douceur :

— Adieu! monsieur Deligny, je ne vous reverrai plus ; mais je penserai toujom's à vous I je me souviendrai toujours de ce que vous avez fait pour moi et de ce que vous vouliez faire.

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Et comme Deligny , désolé , voulait lui ré^jUquer.

— Oh ! ne cherchez pas à me retenir, interrompit-elle, vous n'y réussiriez pas; ma résolution est inébranlable, monsieur. J'ai eu tort de croire qu'à force d'amour on pouvait se l'aire aimer; j'ai eu tort de quitter ma mère et mon état. Je suis grisette, je resterai grisette. Dieu m'a punie cruellement d'une erreur, d'une faute; j'en demande pardon à Dieu, je vais en demander pardon à ma mère.

Puis la jeune fille regarda Hector qui la considérait, immobile, et elle lui dit avec un ton de noblesse et de sangfroid extraordinaire :

— Vous voyez, monsieur, que je ne suis pas la maîtresse de M. Deligny. Si j'étais sa maîtresse, qui m'empêcherait de rester ici et de vous faire chasser, vous?

Et elle adressa un dernier signe d'adieu à Deligny et disparut.

Aussitôt qu'elle fut partie, la colère, Fétonnement, le regret, tous les sentiments enfin qui s'y agitaient débordèrent à la fois de l'âme d'Hector et de Deligny.

— Vous la laissez partir, s'écria le premier, Deligny, en saisissant fortement le bras d'Hector.

— Et , parbleu , que voulez- vous que je fasse ?

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répondit Hector, irrité et de la question et de la manière dont elle était adressée; il me semble que ce serait plutôt à vous de la. retenir; vous avez des droits sur elle plus récents que les miens.

— Monsiem', murmura Deligny, les dents serrées, ce que vous venez de dire là est une lâcheté à ajouter à toutes celles que vous avez déjà commises.

A ce mot, une lâcheté 1 Hector pâlit, mais il répliqua avec sangfroid :

— Monsieur Deligny, j'espère que vous ne répéterez pas ce que vous venez de dire, vous devez comprendre que cela est inutile; j'aurais dû peut-être répondre à vos paroles par une insulte au moins aussi sanglante.

Et ses doigts se crispèrent malgré lui. Deligny se croisa les bras.

— Mais, continua Hector, en prenant son chapeau, il est assez triste, à mon avis, de voir deux existences mises enjeu, et pom'qui? mon Dieu! sans qu'il soit encore indispensable de rendi-e, aupai'avant, outrages pour outrages...

— Votre heure?

— Dans deux heures , s'il vous plait , au bois de Vincennes, a^ enue de Saint-Maur.

— Vos armes?

— Celles qu'il vous conviendra.

— Ceci m'est fort indifférent. Le pistolet, si vous voulez?

— Le pistolet, soit.

— Dans deux heures, donc. Je \ous salue, monsieur.

— Dans deux heures. Je vous salue, monsieur.

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RETO UR.

Rose quitta, d'une démarche assurée, cet appartement où elle avait commandé; elle ne retourna pas la tête en .descendant l'escalier; elle n'eut pas une larme, pas même une pensée pour ces ^eaux meubles, ces toilettes, qu'elle abandonnait à jamais.

Rose avait du courage et de la fierté. Toute la puissance de son âme s'était concentrée sm- un projet' immense ; ce projet avait échoué lorsque la pauvre fille s'était crue au port; et, résignée, elle acceptait sa douleur et n'essayait plus de la combattre.

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Cependant, comme la grisette pa?sait devant le concierge de la maison, elle aperçut Zoé, sa femme de chambre, qui la regardait venir en poussant de grandes exclamations de surprise. Rose alla droit à sa camériste.

— Quoi, c'est vous! madame, s'écria celle-ci, vous, avec ce costume!... mais c'est une gageure sans doute ?

— Ma chère Zoé, répliqua Rose en souriant tristement, pendant tout le temps que vous avez été à mon service, vous n'avez pas eu à vous plaindre de moi, n'est-il pas vrai? De mon côté, je vous ai toujours trouvée fidèle et dévouée; dites-moi donc adieu, car vous ne me reverrez plus, et recevez mes remercîments et les souhaits que je forme, pour que vous trouviez une bonne place en remplacement de celle que vous perdez aujourd'hui.

Et en parlant ainsi. Rose serra doucement la main de la femme de chaml^re qui demeurait stupéfaite, puis elle s'éloigna.

Elle prit un cabriolet. Vingt minutes après elle arrivait rue de Ménilmontant, dans la boutique de sa mère.

A la Mie de Rose, habillée en grisette, madame Barbedienne jeta à son tour un cri d'étonnement.

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Et Rose, toujours pâle, mais aussi toujours calme et digne, fit signe à sa mère de ne point parler devant les ouvrières attentives à cette scène. Elle entra dans l'arrière-boutique, madame Barbedienne l'y suivit. Quand elles se trouvèrent ainsi seules, la blanchisseuse voulut s'écrier, mais Rose, l'arrêtant de nouveau d'im geste, lui dit :

— Pas un mot! ma mère, pas une question! je vous en supplie; je souffre bien, voyez-vous. Ne m'ôtez pas mon courage en me forçant à vous raconter ma honte et ma douleur. Plus tard, peut-être, je trouverais la force de tout vous expliquer. Aujourd'hui, ma mère, qu'il vous suffise de savoir que le rêve que j 'avais fait s'est anéanti sans espoir de le voir jamais renaître, que je reviens à vous, repentante, que je vous remercie à genoux d'avoir été si bonne pour moi, de ne m'avoir point maudite lorsque je vous ai quittée!...

Où est mon père? je voudrais bien l'embrasser.

— Il est sorti, murmura la blanchisseuse ; mais moi, pourquoi ne m'embrasses-tu pas?

Rose regarda sa mère avec une expression navrante : elle sembla hésiter un instant, puis enfin elle se jeta à son cou. Dieu eut pitié de la

jeune fille, elle put pleurer; elle pleura à sanglots!... Sa douleur, longtemps comprimée, s'épancha largement au dehors.

— Cruelle enfant ! murmurait la bonne mère en mêlant ses larmes aux larmes chéries qu'elle sentait ruisseler sur son visage, pourquoi t'obstiner à ne me rien confier? cela te soulagerait sans doute; il ne t'aime pas, il ne veut donc pas t'aimer? mais n'est-il aucun moyen?

— Ma mère 1 au nom du ciel, ne me demandez rien î oh! je deviendrai folle, je vous le jure, s'il me fallait me souvenir maintenant de tout ce qui s'est passé tout à l'heure ; parlez-moi plutôt...

Et elle essuya ses yeux endoloris.

— Parlez-moi plutôt de mon père, de l'ateher; ah! vous m'aviez promis de cacher ma conduite à madame Vaillant; vous l'avez fait, n'est-ce pas ? chère mère ; vous avez dit que j'étais à la campagne, chez une de vos parentes.

— Sans doute ! sans doute ! répliqua madame Barbedienne, tu sais bien que j'ai dit tout cela, puisque tu m'en avai^ priée. Ne te rappelles-tu pas aussi, enfant, qu'il y a quelques jours encore, je t'écrivais que le petit Vaillant venait chaque samedi me demander de tes nouvelles?

— Uni, oui, ma mère, je m'en souviens maintenant.

Et elle ajouta avec un soupir :

— Le pauvre garçon !

— Oui, le pauvre garçon ! répéta la blanchisseuse ; et je ne sais vraiment comment te conter pourquoi il est si à plaindre; tu es triste, et cette nouvelle va t'al'fliger encore!...

— Que voulez- vous dire? s'écria Rose ; quel malheur l'a donc frappé, lui aussi?

— Tiens, demande-le-lui à lui-même, repartit madame Barbedienne en étendant la main vers la porte, car le voici qui entre.

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