‹ La reine des GrisettesChapitre 3 sur 24 · L ATELIER · texte numérisé non relu

L ATELIER

Les ouvrières de madame Vaillant devaient être à l'ouvrage, en hiver, à huit heures du matin, et à sept et demie en été.

Ce jour-là, un jeudi du mois de janvier 1843, Rose n'arriva qu'à neuf heures.

Au moment où la retardataire parut, le plus complet silence régnait dans l'atelier. Madame lisait son journal, — le Siècle^ — en face du poêle ; Cœlina, Joséphine et Astasie — trois repriseuses dont nous vous parlerons plus tard, — travaillaient avec ardeur à leur place accoutumée auprès d'une grande table. Seul, Louis Vaillant ne fai-

20 LA ItEÎXE DES GRISETTES.

sait rien, ou bien peu de chose, — il se grattait les ongles.

A l'entrée de Rose, Madame abandonnai sa lecture et poussa cette exclamation : « — C'est bien heureux! » Cœlina, Joséphine et Astasie levèrent la tète... et Louis en fit autant en laissant échapper de ses mains le mince instrument d'acier qui lui servait en ce moment de lime de propreté. Rose avait un petit air honteux qui lui allait à ravir en déposant sur ime chaise, dans un coin, et son cabas et son manteau... cependant, elle ne put retenir un sourire en voyant les yeux de ses amies braqués sur elle avec une expression mi-inquiète, mi-curieuse, et s'avançant vers madame Vaillant qui une fois son : « C'est bien heureux! » lancé, attendait une explication nécessaire, d'un air de dignité antique :

— Pardonnez-moi, madame, fit la jeune fille, si je viens si tard; vous savez que telle n'est pas mon habitude !

— Et c'est justement à cause de votre ponctualité ordinaire, mademoiselle, que j'ai lieu d'être étonnée...

— Mais ce matin, madame, je n'ai pu sortir de la maison qu'à huit heures et demie. Mon père a été malade hier au soir. Nous avons craint

d'abord, ma mère et moi, que son état ne lut plus grave qu'il ne le paraissait. Le portier a couru chercher le médecin... Le médecin est arrivé et nous a rassurées... mais tout cela a été cause que je ne me suis mise au lit qu'à trois heures... et vous savez... quand on se couche...

— Tard... on se réveille tard! votre excuse est très-naturelle, Rose, et je ne ferai jamais un reproche à ime ouvi-ière de quelques moments d'inexactitude en pareille circonstance ! Et votre père est mieux, maintenant? qu'avait-il?

Rose rougit, madame Vaillant s'en aperçut, et, attirant à elle la jeune fdle, elle l'embrassa au front en continuant à voix basse ;

— Je comprends!... je comprends!... on m'a parlé de cela... Ce pauvre M. Barbedienne!... il ne se corrigera pas!... Allons!... regagnez le temps perdu, mon enfant, nous avons quatre châles à hvrer demain ! ... je l'ai promis ! et vous sav€z... quand je promets quelque chose, c'est comme si le notaire y avait passé. Moi, je vais prendre mon café en achevant ce feuilleton qui m'intéresse beaucoup, et tout à l'hem^e je me mettrai aussi à la besogne.

Là-dessus, Rose fit à madame Vaillant une révérence de remercîment et se mit à travailler, non toutefois sans avoir dit bonjour en passant

au petit graveur qui, depuis que la scène avait pris une bonne tournure pour la jeune fille, se dandinait sur sa chaise, en faisant voir, dans son sourire, qu'aucune de ses trente-deux dents ne lui manquait.

Puis, madame Vaillant, après avoir humé à la fois et son café à la chicorée et son feuilleton, l'un aidant l'autre, vint à son tour s'asseoir au haut bout de la table, auprès d'une croisée, et le silence qui jusqu'alors avait régné dans l'atelier, sans doute par respect pour les occupations littéraires et gastronomiques de Madame, se rompit tout doucement... Mademoiselle Astasie, — une petite brune assez drùlette, — demanda d'abord à haute Aoix une aiguille. Mademoiselle Joséphine, — autre brune, mais grande et des plus laides, osa parler du temps qui était magnifique. — Mademoiselle Cœlina, figure et tournure fort insignifiantes, risqua un refrain entre les dents ; enfin Rose se mit à rire en demandant à M. Louis pourquoi il fronçait le sourcil d'une manière si sévère en burinant.

Une fois ces préliminaires lancés, le babillage devait aller son train.

— Ne tourmentez pas mon fils, Rose, répondit madame Vaillant à la question de la jeune fille. Il a trois grosses de pommes de canne à faire...

LA REINE l'ES GRlSETTBSt> 21)

et depuis f[uelf|iie temps, je ne sais, mais il me semble qu'il travaille beaucoup moins ,vite !

— Vraiment! ma mère, s'écria le jeune homme d'un ton embarrassé!... vous trouvez... que je ne travaille pas bien?...

— Non! non, mon ami, je ne trouve pas cela.. .je plaisante... je n'ai au contraire qu'âme louer de toi... Après cela, continua la bonne dame avec im sourire malicieux, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que la présence de ces demoiselles te causât quelques distractions!...

— Oh! monsieur Louis est habitué à nous, fit Gœlina; quand on voit les gens tous les jours... on finit par ne plus savoir la couleur de leurs yeux... Ah! vous ne savez pas, madame, j'ai rencontré hier, comme je sortais d'ici, deux de nos anciennes camarades... Zélie et Délio.

— Zélie et Délio? dit Rose ; ces demoiselles qui travaillaient ici lorsque j'y suis entrée et qui nous ont quittées trois mois après?

— Et heureusement pour vous. Rose, et pour vous aussi , mesdemoiselles , car Zélie et Délio avaient des idées.. . des projets cpi ne convenaient nullement à ma maison... Elles se croyaient faites pour devenir tout autre chose que des ouvrières... et...

— Zélie était mise comme un ange, interrom-

30 LA RElxNE DES GRISETTES.

pit Cœlina... et Délio aussi... des chapeaux à plumes, des robes de poult de soie...

— Allons! allons! Cœlina, laissons-là s'il vous plaît, la mise de ces jeunes filles! Je vous le répète.. . j'en sais assez siu* leur compte pour ne pas avoir à les regretter. Quant à leur toilette! . . . voyezvous, cela coûte plus cher que vous ne pensez !

— C'est égal, murmura Rose... c'est cruel de penser qu'on touchera peut-être des choses comme ça toute sa vie sans en avoir jamais à soi. . .

Et en parlant ainsi, elle étalait devant elle un superbe cachemire de l'Inde dont elle venait d'achever les dernières réparations.

— Eh! mon Dieu! mademoiselle, dit Louis d'un ton singulier, est-ce que vous... est-ce qu'une femme n'est pas aussi johe en tabUer qu'avec un chàle comme ça...

— Louis a raison, reprit madame Vaillant, la parure n'ajoute rien à la beauté... c est la nature quiV embellit... Je me rappelle deux couplets qui prouvent ceci d'une manière incontestable. C'était dans un opéra-comique... M. ChoUet les chantait... et il chantait très-joliment, M. Chollet... J'allais souvent, alors, à l'Opéra- Comique, mesdemoiselles, un de mes frères y était employé au contrôle... j'avais des billets de faveur au moins une ibis par semaine...

— Oh! que vous étiez heureuse, madame!

— Sans cloute, cela ne me déplaisait pas... car j'ai toujours adoré la musique! Aussi je connais tout le vieux répertoire... qui l'emporte de beaucoup sur le nouveau, assure-t-on...

— Et... est-ce que vous alliez aussi au bal du théâtre^ madame?

— Au bal ! non, non, je ne suis jamais allée à un bal de théâtre... marque d'abord, jecrois^ il ne s'en donnait pas alors à Feydeau, et, ensuite, parce que j'ai la plus complète aversion pour ces sortes de fêtes publif[ues...

— Mamanpense comme vous, madame, dit Rose; aussi l'on m'a offert l'été dernier de me mener au Delta ^ àBelleville^ et elle a refusé pour moi.

— Elle a parfaitement bien fait ! voyez -vous, Rose^ tous ces bals ne sont plus ce qu'ils étaient autrefois. Il y a quinze ou vingt ans, je m'en souviens... au Ranelagh, à Tivoli, par exemple, orî était sur de trouver une société, sinon des mieux composées, du moins décente... On dansait des quadrilles. . . on valsait tranquillement. . . Maintenant. . .

— Maintenant on danse le cancan , s'écria Astasie... oh 1 je sais ce que c'est... je suis allée à la Chaumière deux fois.

Le visage de madame Vaillant prit une teinte

sévère à cette confidence imprudemment échappée, et elle coupa court, pour le moment, à la conversation, en disant :

— Mademoiselle Astasie... si vous avez fréquenté la Chaumière, cet endroit dont la réputation est rien moins qu'honorable, vous me ferez le plaisir de ne vous en point vanter ici. Et dans le cas où votre intention serait d'y retourner, je me verrais forcée de me priver de votre ^vail.

Page 1