LA SORTIE DE L ATELIER
La boutade de madame Vaillant à propos de la Chaumière n'avait pas eu de suite. L'heure du déjeuner était arrivée. Chacune des jeunes filles s'était mise gaiment à taire honneur aux provisions par elles apportées. — Le déjeimer se faisait en commun à l'atelier des repriseuses. — Madame Vaillant avait pris sa seconde demi-tasse, Louis s'était mêlé aux ouvrières, en mangeant son morceau de pain sm^monté d'im monticule de fromage d'Italie, puis le goûter achevé, la besogne avait repris son cours et la journée s'était écoulée paisiblement. Le moment du départ, —
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six heures, nous l'avons dit, — sonnait et l'on souhaitait le bonsoir à Madame en mettant son châle ou son manteau, en prenant son sac ou son cabas.
Rose, ce jom'-là, quitta l'atelier la dernière, Louis la reconduisit jusqu'à la porte , la suivit des yeux tandis qu'elle descendait l'escalier, et quand elle eut disparu, il poussa im énorme soupir et revint, lentement, reprendre sa place devant son établi.
Pour Rose, elle était déjà loin. Elle traversait la rue du Faubourg-^Iontmartre et montait du côté du boulevard. Son pied délicat foulait la neige du trottoir durcie par la gelée, elle cachait ses petites mains sous son manteau et, sans regarder autre part que devant elle, elle avançait ainsi rapidement vers le but de sa course.
Cependant, arrivée au boulevard Bonne -Nouvelle, la grisette ralentit tout à coup le pas... Elle pensait... A quoi pensait-elle s'il vous plaît en tom^nant ses regards, comme elle le fit alors, vers la seconde maison à gauche de la rue Hauteville... PomT|uoi, aussi, en ce moment-là, et à l'instar du fils de madame Vaillant, laissa-t-elle échapper un soupir?
Ces questions cpie je vous adresse, lecteur, et que vous n'êtes pas, probablement^ à même de
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résoudre, un jeune homme qui avait suivi Rose depuis sa sortie du faubourg, se les adressa également à l'instant dont nous parlons, sans pouvoir plus que vous y donner une solution. Du reste, déjà Rose avait repris sa marche et notre jeune homme, sans se tourmenter davantage de cette halte et de ce soupir mystérieux, se remit de son côté à la suivre pas à pas.
Ce jeune homme était grand, mis avec élégance, et d'une figure, — autant qu'il était permis d'en juger sous les replis d'un splendide cache-nez — et d'une figure agréable. Il suivait Rose^ mais sans afTectation. Il avait plutôt Tair de se cacher de la jeune fille que de faire montre de sa poursuite. Pourtant il ne la perdait jamais de vue et quand il se trouvait, par la faute de quelques passants^ séparé de la grisette par une distance plus grande que celle que sans doute il avait calculée comme devant être la plus sûre pour lui et la plus capable d'échapper à la curiosité de ces farceurs de badauds parisiens qui s'occupent toujours, — n'importe oii, — de ce qui ne les regarde pas : — de deux hommes qui se disputent, d'un amant qui contemple les fenêtres de sa maitresse, d'un chien qu'on corri ge, d'un papier qu'on a laissé tomber, d'un jeune homme qui court après une jeune fille, — notre monsieur au cache-
nez coudoyait les uns, filait lestement à traN ers les autres, pour regagner ce qu'il avait perdu.
Cependant le temps s'était couvert; la neige commençait à tomber à minces flocons.
Rose avait laissé derrière elle le boule^ard Saint-^Iartin et le Château-d'Eau et elle se trouvait alors en face des petits théâtres.
Le monsieur au cache-nez continuait à marcher derrière elle.
A la hauteur du Jardin-Turc, — ou plutôt du ci-devant Jardin-Turc, car je ne vois pas trop, aujourd'hui, en quoi cet endroit clos de murs et de maisons, orné d'une fabrique de daguerréotypes et d'un tableau de ratehers mouvants, peut ressembler à un jardin et se parer, surtout, de la qualité de Turc. — A la hauteur, disonsnous, cfe cet ancien temple des triomphes de Julien et des feux de Bengale, notre susdit monsieur au cache-nez parut prenche,tout d'un coup, luie grande résolution. 11 se débarrassa avec promptitude du tissu de laine cachemire qui lui entourait la figure, le fourra dans la poche de son paletot, et, d'un bond, tout en rétablissant d'une main légère l'économie de sa cravate et de sa chevelure, il se plaça au coté droit de Rose. Rose jeta un léger cri à cette approche subite. — Ne Vous effrayez pa-, mademoiselle, mur-
murale jeime homme en souriant, c'est moi! C'est toujours moi ! Oli !... vous me reconnaissez, j'en suis sur, ou plutôt, vous reconnaissez ma voLx ! . . . Car si vous vous obstinez à tenir les yeux baissés quand je vous parle, vous ne pouvez, du moins, commander à votre oreille de se fermer. Et elle doit se souvenir de m'avoir plus d'mie fois entendu... Allons! mademoiselle! je vous en prie... Répondez-moi im mot... un seul mot! Je ^ ous suis depuis le faubom'g Montmartre et ce n'est que sur ce boulevard, vous le voyez, que, selon mon habitude, pour ne point vous compromettre, je me suis hasardé à vous parler encore. . . Je vous aime ! ... je vous trouve jolie î .. . Est-ce mi crime de vous dire cela?... de vous le répéter... Et ai-je donc le malhem- de vous déplaire si fort que vous ne daigniez pas seulement me répondre : « Laissez-moi! . . . ou. . . restez î »
Rose s'enveloppa plus hermétiquement que jamais dans son manteau et dans son silence... et pressa légèrement le pas.
— Point de réponse ! Comme à l'ordinaire ! reprit, au bout d'une minute d'attente, notre jeune homme d'un ton oii perçait une nuance de raillerie ! Ah ! mademoiselle î . . . vous êtes d'une cruauté!... bien rare .. il faut l'avouer!... Ne pas avoir pitié de mes soins... de mon ardeur!...
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qui ne se reJjute point en (lé|iit de la neige... de la pluie... et de la longueur du chemin!... Vous rire de mes aveux... de mes prières... avec une persévérance aussi opiniâtre ! . . . opposer à mes plus simples paroles ce silence méprisant ! . . . Tout cela dénote un cœur bien insensible... ou déjà bien cuirassé par l'expérience?
Rose marchait toujours, muette... impassible.
— J'aimerais mieux, continua son persécuteur, j'aimerais mieux, je vous le répète, que vous me disiez d'un mot... d'un signe, au moins, que je vous ennuie... que j'ai tort de vous aimer!... Je sais bien que vous pourriez me répondre, — si vous vouliez répondre, — que votre manière d'agir à mon égard est tout aussi explicite qu'il convient pour prouver que ma présence vous est à charge?... Mais, voyez-vous, nous avons des idées bizarres, nous autres hommes, en fait d'amour; tant que l'on ne répond pas : non! nous espérons toujom'S qu'on nous répondra : oui...
Ainsi, (fu'en pensez-vous, ne serait -il pas plus sage et plus aimable en même temps, de ^ otre part, de fahe cesser mon irrésolution? Que votre bouche charmante s'ouvre et j'obéirai, je vous le promets, aux ordres qu'elle me dictera? Et je courberai la tète devant votre volonté quelle qu'elle soit... sévère ou favorable?
Rose marchait toujours et ne sourcillait pas.
— Allons, reprit le galant en se pinçant les lèvres!... C'est peine perdue! je le vois ! Voici la sixième fois que je me permets de vous accompagner de la sorte, et je ne suis pas plus avancé à cette heure cpi'au premier jour... Je vais vous laisser, mademoiselle, puisque je vous ennuie tant!... Soyez satisfaite! Vous ne me reverrez plus!
Et ce disant, il fit deux pas en arrière, et la grisette continua son chemin, sans détourner la tête.
— Oh ! pom' le coup, c'est trop fort ! s'écria notre jeune homme en voyant le peu de succès de sa dernière ressource oratoire ! Cette petite est ou sourde ou idiote ! Mais , ma foi ! qu'elle soit ce qu'elle voudra ! ... Je n'en aurai pas le démenti , et dussé-je attirer sur moi les foudres de la police correctionnelle, j'emploierai le grand moyen!
Et se remettant en marche il fut bientôt, de nouveau, sur les traces de Rose.
La jolie grisette descendait le boulevard en face de la rue de Ménilmontant. Nous l'avons dit, la soirée était sombre et la neige tombait alors à gros flocons... assourdissant tout bruit aux alentours. Au moment où Rose arriva à la rue Basse, un équipage, arrêté à l'angle d'une maison, fit un mouvement... un domestique se tenait sur le
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siège... il semblait se disposer à partir... et pourtant, — le regard de Rose s'étant porté machinalement de ce côté, — elle remarqua cpie, quoique une des portières de cet équipage lut ouverte, et le marche-pied baissé, personne n'était là prêt à y monter. Tout autre que Rose se fut arrêtée, pour chercher à deviner ce que signifiait la présence, — assez extraordinaire du reste , pour le quartier, — de cette élégante voiture au coin de cette maison. Mais la jeune fille n'était pas si curieuse, et sans faire plus amples réflexions, elle continua de descendre... Elle entrait dans la rue de Ménilmontant... Quand, tout à coup, elle se sentit saisir et enlever à bras le corps par deux mains vigoureuses ! . . . un cri s'échappait de sa bouche... il expira sous un bâillon... éperdue, folle... elle voulut se débattre...
— Ne soyons pas méchante, murmura à son oreille une voix qu'elle reconnut , on ne vous fera pas de mal ! . . . vous êtes par trop rigoureuse aussi!... cela vaut punition! Firmin, posez-la doucement au fond de la voiture... et partons vite !... J'aurai soin d'elle, moi...
Rose n'en entendit pas da\ antage , la frayeur, la colère, la honte la suffoquaient. Elle perdit connaissance.