U^^E SOIREE CHEZ M. HECTOR
Sept heures du soir venaient de sonner et quatre jeunes gens, deux hommes et deux dames, se trouvaient réunis dans un élégant salon de la rue de Navarin.
L'un de ces messieurs, — et c'était le maître du logis, — se nommait Hector Sélis, ci-devant peintre, élève de Goginet , et pour le moment s'occupant de manger avec le plus de grâce et d'excentricité possible, une fortune assez considérable qui lui était tombée du ciel en manière d'héritage.
Le second, — M. Lionnel Rigaud, — était un lion et un rentier ainsi qu'Hector, mais un lion
à la rrinièro moins écheveléo, un rentier disposé, mieux qu'Hector, à conser\^er longtemps ce titre honorable et honoré.
Les deux dames représentaient deux lorettes : mesdemoiselles Zélie et Délio.
Nos quatre personnages, assis auprès du feu, fumaient des cigarettes pour aider, sans doute, à la digestion du repas splendide dont les domestiques faisaient disparaître les traces, dans la salle à manger à côté. En fumant, lions et lorettes causaient, et nous allons essayer de rendre leur conversation.
— Mon petit Hector, disait en s'étendant dans sa causeuse mademoiselle Zélie, dont le teint semblait légèrement animé, vous êtes bien gentil d'être revenu de voyage !... On dîne d'une façon délicieuse chez vous ! Et vous attendez du monde ce soir ?
— Quelques amis... nous devons risquer un lansquenet ! c'est même à cause de cela cpie je vous ai un peu pressés, mes enfants! et que nous ne nous sommes permis que trois bouteilles de Champagne... mais vous comprenez, on se doit à la société...
— Oui... oui, reprit mademoiselle Délio, en clignant les yeux malicieusement, un maître de maison se doit à ses invités... et puis, monsieur
attend... ou espère, peut-être... une visite... chérie?...
— Vous vous trompez, mademoiselle, je n'ai rien à espérer. . . à attendre ! Depuis un mois cjiie je suis de retour à Paris, j'ai vécu comme un ermite. Des affaires, à peu près sérieuses... un appartement à trouver, d'abord... puis, son ameublement... le choix de mes domestiques, dont il a fallu m'occuper aussi... tout cela m'a pris beaucoup trop de temps pour me laisser Je loisir de songer à l'amour... Que voulez -vous! un homme qui revient de voyage et qui n'a personne pour le recevoir est tout dépaysé...
— Et vraiment, Hector, Siska vous a planté là comme ça, à Naples? s'écria Zélie en se prenant à rire tout d'un coup.
— C'est comme j'ai eu l'honneur de vous le dire tout à l'heiu'e, ma bonne... oh ! je n'y mets pas de fausse honte ! je raconte mes aventures, en riant, moi-même, le premier. J'avais pris, vous le savez, Siska, dans un magasin de modes, pour qu'elle me servît de distraction dans mes tournées en Italie et en Suisse... cela a été bien pendant cinq mois... Siska était adorable, d'une humeur égale... amusante... d'une complaisance type... toujours prête à admirer avec moi les points de vue, les costumes, les monuments
Ai LA HEL\E DES GRISETTES.
devant lesquels je m'arrêtais... me répétant sans cesse': «Je t'aime, je suis hem-euse!... je voudrais, pour toute profession, rester ma vie entière ton esclave soumise... »
Hélas! à Naples, nous rencontrâmes le fils d'un ambassadeur prussien, un jeune homme de fort bon ton, du reste, — qui donna dans l'œil de mon esclave soumise. Le gaillard lui proposa de la mener en Turquie... et un beau matin je me trouvai seul en me réveillant, seul, devant un billet dans lequel on me disait, en termes des plus flatteurs, qu'on avait assez de moi et qu'il ne fallait pas que je me fâchasse, si l'on s'en allait.
Oh ! je ne me fâchai pas! j'ai trop d'usage pour cela! Dégagé de tout lien, vous l'avoueraije, je me sentis même joyeux de pouvoir me Uvrer à mon goût pour les aventures... je continuai, seul, mes pérégrinations... prenant, en fait de plaisirs, ce que le hasard me présentait, l'abandonnant, ensuite, sans regrets, pom" comir après de nouvelles sensations...
C'est ainsi que j'ai vécu deux ans. Puis la nostalgie m'a pris ; j'ai voulu revenir en France, seul encore, j'ai dit au postillon : « Tournez bride, nous allons à Paris. » J'ai débarqué dans la grande ville, seul encore, je me suis mis en (]uête d'un petit hùtel... j'ai déniché celui-ci.
— Et tu veux y rester toujours seul? interrompit Lionnel en se tournant vers son ami, quand nous sommes assez bons, Zélie et moi, pour t'amener un ange, une péri. . . garantie fidèle pour deux ou trois ans, au moins... ce qu'elle ne demande pas mieux que de te prouver.
— C'est vrai, dit Zélie, vous nous aviez invités nous deux Lionnel et moi... mais Délio est mon amie... Délio est i?eî<vç pour l'instant, et j'avais pensé mériter votre reconnaissance en vous ménageant une entrevue avec Délio.
— Ai-je dit que mademoiselle me déplaisait? reprit Hector qui s'inclina avec un sourire devant celle dont il était alors question; me suis-je donc si mal conduit que j'aie encom^u quelque reproche sévère ?
— Ma foi ! répliqua Zélie, vous n'avez pas été aussi aimable que vous auriez dû l'être, mon cher ! Vous vous êtes montré d'une froideur incon vénalité près de cette chère petite...
— Allons donc, Zélie ! s'écria Délio en regardant son amie d'im air de pruderie offensée, allons donc ! On dirait vraiment que tu m'offres à monsieur, comme s'il était certain d'avance que je voulusse accepter ses hommages! Certes, je ne suis pas bégueule... mon cœur est à placer, et je serais bien aise de sortir d'une inaction morale
qui me fatigue, mais... je n'ai pas pour habitude de me jeter à la tête des gens, et monsieur Hector est bien le maître...
Un baiser assez brusquement appliqué coupa la parole à Délio.
— C'est ainsi que je veux me conduire à présent, s'écria Hector en s'agenouillant devant la lorette, qui ne parut s'effaroucher ni du baiser ni de la posture sans façon du jeujie homme. La paix est-elle faite, mademoiselle Délio... et me pardonnerez-vous de ^ ous avoir adorée deux heures sans vous l'avouer.
— Oui, oui, c'est fini I tout est arrangé, dit Lionnel, qui battit des mains et alla s'asseoir à une des tables de jeu dressées dans le salon. Hector et Délio sont fiancés! Zéhe bénis-les!... Qu'ils s'aiment aussi longtemps que nous ! n'estce pas Zélie? Qu'ils soient heureux! et qu'ils n'aient pas d'enfants!... Hector, livrons-nous à un brûlot...
— La bouillotte à deux, merci... ça ne me tente pas! D'ailleurs^ nous avons le temps de jouer; et puis... j'avais oublié... voici sept heures et demie... Ah! mes enfants!... nous allons avoir une aventure très-piquante ici... Prêtez-moi votre attention. Je suis revenu de Lyon avec un garçon charmant! un nonuné Deligny... très-
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riche et du meilleur ton ! Nous nous sommes liés intimement, et nous nous voyions tous les soirs, tandis que, avant de faire part de mon retom- à mes amis, je cherchais un séjour digne de les recevoir. Or, Deligny est assez amateur du beau sexe... il le remarque et cherche à s'en faire remarquer sous cjnelque aspect qu'il le trouve : en^ chapeau de velours ou en petit bonnet ; et il a rencontré, m'a-t-il dit, l'autre jour, en se promenant, une grisette digne de ses attentions ; il lui a parlé... la petite n'a pas daigné répondre, et s'est laissée ainsi escorter jusque chez elle... se riant de voir son adorateur faire des frais de galanterie en pm^e perte. Piqué au jeu, Deligny l'a attendue le lendemain, puis le surlendemain, enfin quatre jom-s de suite au passage. . . et charp-ie fois il a éprouvé le même échec... la grisette est invulnérable... promesses, menaces, soupirs, rien ne peut la toucher... et, de guerre lasse, mon Lovèlace a parié qu'il l'enlèverait ! . . .
— L'enlever! répéta Lionnel, mais ton monsieur Deligny risque, avec ces manières régences, de s'attirer une dangereuse affaire... la petite n'a qu'à porter plainte?
— Il n'y a i^as de danger!... il doit la mettre dans sa voiture et l'amener ici... Et puis^ rassurez-vous, notre intention n'est pas de hasarder,
■iS LA REIXE DES GRISETTES.
hormis cet enlèvement, rien qui puisse offenser les mœurs. La jeune lille ici, — et j'ai parié cinquante louis avec Deligny qu'il ne l'y amènerait pas... une fois que nous aurons assez ri de ses cris et de sa mine désolée, nous la laisserons partir, si elle y tient encore, saine et sauve.
— Mais c'est affreux ! ce que votre ami veut faire là! s'écria Délio, c'est un crime!... Cette jeune fdle est dans le cas de mourir de frayeur!
— Moi, on ne m'a jamais enlevée, ditZélie... et j'en suis fâchée... ça doit être drôle!... Lionnel, veux-tu que je mêlasse enlever?
— Quand il te plaira, ma bonne... ne te gène pas pom- moi?
— Hum î vdain ! . . . vous savez bien que je vous aime ! que je suis un lierre et que vous êtes mon ormeau!... Moi qui vous ai sacrifié un homme si original... Le roi des Étudiants!... Pauvre roi des Étudiants!... il est mort d'une façon bien triste!... heureusement qu'on a cru que votre duel avait été une plaisanterie, et que tu l'avais tué par maladresse.
— Chut ! chut I interrompit Hector dont la figm-e prit une expression grave, laissons-là ce mem'tre dont je suis le premier coupable!
— Oui, dit Lionnel, ma bonne Zélie, tachons d'être un peu moins ]javards 1 11 est de ces sou-
venirs qu'il ne faut pas évoquer sous peine de se sentir le cœur tout oppressé... une voiture entre à l'hôtel, Hector... c'est peut-être ton monsieur...
— Tu as raison... Joseph? Un domestique entra.
— Allez voir qui arrive et faites entrer.
Le domestique obéit. Nos quatre personnages prêtèrent l'oreille...
Des pleurs se firent entendre au-dehors.
— C'est elle ! s'écria Hector! ils montent l'escalier... pauvre enfant! elle a mal pris la chose à ce qu'il parait.
Les pleurs se rapprochèrent... il s'y mêlait une voix qui semblait chercher à les calmer; puis la porte du salon s'ouvrit enfin; le domestique annonça M. Dehgny... Hector s'avança au-devant de lui et de la jeune fille qu'il tenait par le bras... et qui sanglotait en murmurant :
— Mon Dieu! je vous en prie! laissez-moi m'en aller! Oii me conduisez -vous ! oh! je veux partir!...
— Hein ! s'écria Hector qui demeura stupéfait en face du ravisseiu' et de la victime éplorée... ces accents... ce visage?... Je ne me trompe pas ! . . . mais ! . . . c'est Rose !
Rose leva la tête, regarda celui qui parlait, et laissant échapper ce nom : « Hector ! » avec une joie enivrante... elle s'élança dans les bras du jeune homme.
Cependant, M. Dehgny demeurait ébahi, à l'aspect de ce coup de théâtre ! Lionnel regardait tout le monde d'un air également étonné... Quant à Zélie et à Délio, après avoir échangé un coup d'oeil entre elles, lorsque la grisette s'était jetée dans les bras d'Hector, elles s'étaient arrêtées immobiles et paraissant attendre avec impatience qae Rose leur laissât voir de nouveau sa figure.
Ce moment arriva enfin... la jolie victime suspendit son étreinte, et, à leur tour, les deux lorettes s'écrièrent :
— C'est Rose ! mais oui ! c'est bien Rose !
— Zélie ! mademoiselle Délio ! fit alors la grisette en serrant avec empressement les mains qu'on lui tendait. Oh! que je suis contente ! je n'ai plus peur maintenant près de vous et d'Hector î
— Ah!... vous connaissez aussi ma petite Rose ! dit Hector aux deux amies !
— Comment î si nous la connaissons ! répondit Zélie; mais nous avons travaillé dans le même atelier toutes trois... il y a environ deux ans!...
oh !.. . c'était le temps du piochage alors ! nous ne portions pas de cachemires, mais nous en reprisions.
— Ah ça ! Hector, dit tout bas Deligny à ce dernier, voudras -tu bien m'expliquer ce que signifie ceci! J'enlève une jeune sauvage, qui s'évanouit d'abord et se démène ensuite tout le long du chemin, au point de me donner prescpie à regretter ma plaisanterie , et à peine t'a-t-elle aperçu que mademoiselle Rose, puisque Rose il y a, se précipite sur ton sein et y essuie ses larmes...
— Oui, oui, reprit Lionnel^ exphque-nous cette charade?
— Ah ça! Rose, dit tout bas Zélie à la jeune fdle, veux-tu me faire le plaisir de me dire comment il se fait que toi, que nous avons connue si sage, si mijaurée, — car tu étais très-mijaurée autrefois, ma petite, — tu te trouves aujom-d'hui en connaissance intime avec M. Hector... un lion, autrement dit, un jeune homme riche et aimable.
— Aimable î répéta Rose avec un soupir, il l'était autrefois!... Riche... il ne l'était pas... aujourd'hui...
Et elle regardait autour d'elle.
— Il a donc fait fortune?...
— Oui, oui, répliqua Délio avec une petite mine railleuse ! il a l'ait fortune, ma jolie Rose; il paraît que vos amours datent d'un peu loin... allons, contez-les-nous.
Rose tourna la tète du côté d'Hector. Il avait disparu ainsi que Deligny et Lionnel.
— Ils sont discrets , reprit Zélie , ils nous laissent libres de jacasser à notre aise, c'est bien de leur part... tiens, Rose, assieds-toi là... et parle... je brûle de connaître ce mystère plein d'horreur. . .
— Mais, dit la jeune fille, l'heure où je dois rentrer chez ma mère est passée... on va être dans l'inquiétude à la maison.
— N'est-ce que cela qui t'arrête... attends... écris un mot... dis... ce que tu voudras... ah!... que tu m'as rencontrée en sortant de l'atelier... que je t'ai invitée à venir dîner chez moi... que tu as accepté... que tu rentreras tard... ou plutôt que tu ne rentreras pas... car, d'après ce que je prévois...
— Que j e ne rentrerai pas ! ... oh ! ... je ne veux point écrire cela.
~ Allons, eh bien! mettons que tu rentreras... que tu rentreras... sur les onze heures, par exemple.
— Mais...
— Point de mais... tiens, je me charge du bil-
LA KEh\E DEà GlllSETTES. 53
let... j'ai toujours été très-forte en fait d'épitres de ce genre... ta mère se souvient de moi, j'en suis sûre; elle m'aimait beaucoup, ta mère, autrefois... quand j'étais... grisette comme toi et que j'allais de temps en temps te reconduire. Je m'en vais donc lui dire que je suis riche... que j'ai hérité... cjne nous nous sommes rencontrées, par hasard, toi et moi, sur le boulevard... que je t'ai engagée à venir cUner sans façon-, et que je te ramènerai ce soir chez elle. Quoi de plus simple que tout cela?...
— Oui, oui, dit Dého, d'ailleurs nous ne te permettrons pas de partir que tu ne nous aies mises au courant de cette intrigue ! . . .
Rose hésitait encore... mais Zélie écrivait... il fallut bien se résigner... et puis, la pauvre petite songeait à Hector... Tout le passé se déroulait en ce moment sous ses yeux, gros d'illusions pour l'avenir... lui eùt-il donc été possible de s'éloigner si vite quand elle se trouvait tout d'un coup^ si heureuse !
Cependant Hector, Deligny et Lionnel s'étaient en effet retirés discrètement dans un salon écarté, pour laisser aux trois amies le loisir de s'embrasser et de causer librement.
Puis, Hector avait aussi à expliquer à ses deux compagnons le secret de ses relations avec la jolie
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Rose, et comme ce que Rose coniait là-bas, Hector se disposait, à la forme près, à le narrer ici, nous écouterons, s'il vous plait, puisque nous y sommes, le re'cit de M. Hector.
— Messieurs, s'écria notre lion lorsque Lionnel et Deligny se furent assis à ses côtés, mon histoire ne sera pas longue : toutes ces histoires-là se ressemblent, vous savez? Pourtant, je dois en convenir à la louange de Rose... elle n'était, en aucune façon, quand je la connus, il y a de cela deux ans , du nombre de ces estimables dames, comme on en rencontre partout, que l'on regarde... que l'on aime... que l'on quitte... le plus facilement du monde !... Gais amours de passage... qui vivent ce que vivent les cigares... l'espace d'une partie de billard, en seize, liée.
Rose, — il y a donc environ deux ans de cela, — était la fille... — elle doit l'être encore, je le présume, — d'une blanchisseuse et d'un vieux âe la vieille!... style Cirque-Olympique. EUe avait dix-sept ans... elle était jolie... comme elle l'est encore aujourd'hui certainement; mais...
Et M. Hector se renversa sur le divan où il était assis, avec un air de fatuité adorable.
— Mais elle avait alors dans la démarche, dans les manières, dans la physionomie, dans la voix, ce je ne sais quoi de candide , de vertueux ,
hélas !... auquel nos maîtresses ordinaires, messieurs, nos lorettes, nos rats^ nos panthères... nous habituent si jjeu! Bref, j'étais peintre à cette époque... peintre obscur, et tout juste assez riche pour porter des gants jaunes et des bottes vernies quand je dînais en ville... je donnais des leçons de dessm à un petit bonhomme qui habitait la rue de Ménilmontant... Un matin, en montant chez mon élève^ je me trouvai face à face avec Rose... elle me sembla charmante, c'était naturel... Je m'informai au portier de ce qu'était cette jeune fdle ; j'appris tout ce que je viens de vous dire... qu'elle était sage, qu'elle demeurait depuis longtemps dans la maison , chez ses parents, qu'elle partait le matin à son ouvrage, et qu'elle revenait régulièrement chaque soir... (p^i'on n'avait jamais vu la moindre apparence d'homme auprès d'elle, etc., etc.. Vous savez tout ce qu'un portier peut débiter de renseignements quand on lui pose une pièce de cinq francs on un louis , — ceci est selon les moyens des ciuieux, — sm' la gorge...
Je quittai tout joyeux mon Cerbère... je revins le lendemain^ et restai deux heures en vedette, sur le pahér de la jolie grisette.
Deux heures, c'est horriblement lon^, me direzvous... mais quand il y a une jolie femme au
bout (le ces cent-\ingt minutes, c'est moins dur à digérer!... Je revis ma grisette...je la saluai au passage et elle me reconnut, car elle se prit à rougir très-gentiment à mon salut... Elle sortait, je la suivis à distance jusqu'à ce (ju'elle fût hors de la rue de Ménilmontant. Puis, une fois sur le boulevard, je me rapprochai d'elle... je balbutiai quelques mots sur mon audace, mes craintes, mon amom- subit; je lui offris mon bras... elle refusa, je m'y attendais... c'était le premier jour... mais...
~ Mais, interrompit Deligny d'un ton d'impatience, mais la seconde fois elle accepta, la troisième fois tu lui offris à dîner... le spectacle... n'importe quoi... elle refusa d'abord, comme toujours, et finit... par se rendre. Mon Dieu! mais c'est très-commun, cette amourette -là, mon cher ! ça ressemble à toutes les amourettes possibles... Mademoiselle Rose ne s'est montrée si farouche à mon égard que par ce que ma figure n'avait pas le don de lui plaire! sans doute un autre eût mieux réussi... et tu en es la preuve...
— Allons! allons!... qu'est-ce que ce ton-là, Deligny? ne croyais-tu pas que mon intrigue avec cette jeune fiJle était aussi compliquée qu'une épopée de M. Bouchardy? ïu me parles,
LA RELNE DES GRISETTES. Ol
il y a deux jours , d'une grisette qui te plait et qui se montre rebelle à tes soins d'une manière invraisemblable... tu me dis que tu as envie de l'enlever et de l'amener chez moi , au milieu de plusieurs autres beautés, pour voir la mine qu'elle fera... je combats en principe ce projet im peu par trop risqué, tu t'obstines ! je te parie cinquante louis... tu les as gagnés! Mais qui as-tu amené dans mon hôtel? une pamTe fille que j'ai eu le bonheur de connaître... avant tout le monde... j'en suis sur...
— Fat !
— Non! non!... je n'y mets point Timportance que tu crois... je conte, et ne brode pas. Rose était sage, messieurs, quand je fus son amant... elle était sage... douce... ravissante...
— Et ce trésor, fit Lionnel, combien le gardas-tu de temps en ta possession?
— Mon Dieu ! reprit Hector avec insouciance, je n'aimai Rose que deux mois... ime autre me parut plus jolie, plus séduisante, et j'abandonnai l'une pour courir après l'autre... mais cela prouve-t-il que Rose valût moins la peine d'être aimée? et ne voyez- vous pas, tous les jours, un mari tromper sa femme... souvent charmante... pour quelque jupon court qui le tente? c'est la fable du chien qui court après l'ombre.
— Bravo î . . . voici de la haute philosophie ; mais que devint Rose en se voyant dédaignée !
— Elle pleura... et...
— Et...
— Et ne reparut plus à nos rendez-vous.
— Et où se tenaient ces rendez-vous ?
— Chez moi, rue Haute ville, où je demeurais alors.
— Et tu ne cherchas plus à la revoir?
— Non; à ce moment je devins riche, j'avais envie de voyager, j'avais une nouvelle maîtresse, vme nouvelle existence; je m'éloignai de Paris; j'oubhai Rose.
— Et aujourd'hui que tu la retrouves si miraculeusement, que feras-tu ?
A cette question, que. lui adressait Deligny, Hector se leva et fit quelques pas dans le salon en paraissant réfléchir, puis s'arrètant tout à coup devant son interlocuteur, il repartit avec un grand éclat de rire :
— Ah! ma foi, mon ami, je ferai... je ferai ce fpie le hasard me conseillera... il m'a ramené cette jeune fille, eh bien 1...
— Eh bien?
— Est-ce qu'elle te plait beaucoup, à toi?
— Beaucoup.
— Eh bien! nous la laisserons libre de son
propre arbitre, ou plutôt, tiens, je suis généreux... tu la courtiseras... et moi, je m'occuperai d'une autre... j'am'ai Tair de la dédaigner.
— Allons donc! tu te moques, Hector!... tues sur de ton affaire!... elle est enchantée de te revoir . . . elle ne m'écoutera pas ...
— Alors!... que veux-tu.:, alors... nous n'allons pas nous brouiller pour cette grisette, et je ne suis pour rien, n'est-ce pas, dans cette aventure? Alors! je te l'avoue franchement, comme il me sera très-agréable de renouveler connaissance avec ma jolie Rose... j'accepterai tout ce qui se présentera... puis... mon Dieu!... cette fantaisie ne me durera pas longtemps, sans doute, et je te céderai de grand cœur tous mes droits... Et tu jouiras alors d'un avantage sur moi... tu auras la femme... plus cinquante louis.
Deligny fit une grimace assez expressive et voulut répliquer, mais Lionnel usant de sa qualité de tiers conciliateur, s'écria :
— La cause est entendue! je mets les parties dos à dos... Mademoiselle Rose appartiendra à celui qu'elle choisira!... et maintenant, mes enfants, retournons au salon où, je pense, il y a grande société.