CAPRICE
Nous l'avons dit, à la forme près, le récit de Rose à ses anciennes compagnes d'atelier, fut Je môme que celui d'Hector à ses deux amis.
Zélie et Délio écoutèrent la ginsette, l'une avec intérêt, l'autre avec xme cmiosité maligne et mêlée de quelque dépit, car nous n'avons pas oublié que mademoiselle Délio avait jeté son dévolu sur Hector, et mademoiselle Délio voyait surgir une rivale, et une rivale dangereuse dans la personne de Rose.
Mais Zélie était une bonne fdle qui possédait, en matière de sentiment, l'instinct du juste et de
l'injuste. Délio était son amie, elle l'avait conduite chez Hector, — comme cela se pratique selon les us et coutumes de ces dames, dans le but de procurer à cette amie, pour le moment inde'pendante, une connaissance honnête et profitable ; toutefois, après le récit de Rose, qu'elle avait aussi jadis, peu de temps il est vrai, appelée son amie, il eut paru une perfidie à Zélie de sacrifier des droits ratifiés par Tusage à un simple désir de conquête. Elle prit donc Délio par le ])ras, tandis que la grisette essuyait les pleurs que lui avait coûtés la narration de ses amours, et, l'emmenant dans une embrasure de croisée :
— Ma bonne, lui dit-elle, tu as entendu Rose, n'est-ce pas? parlons sérieusement, s'il te plaît. Cette pauvre enfant a aimé, et aime encore, je crois, Hector.
— Laisse donci ne veux-tu pas me faire accroire qu'elle ne s'est occupée que de ses reprises depuis qu'il la quittée?
— On ne sait pas ! on ne sait pas î on voit des choses aussi étonnantes que ça!... Quoiqu'il en soit, vois-tu, il serait mal, en même temps qu'imprudent de ta part d'essayer la moindre tentative, ce soir, sur le cœur d'Hector I Je l'ai bien vue!... Il a été enchanté à l'aspect de la petite!... Ces hommes... tu sais... une chose dont
ils ne voulaient plus la veille leur parait amusante le lendemain... Eh bien! il faut les laisser s'arranger. . . d'ailleurs, Rose m'intéresse. . . je suis bête... vois-tu... quand on pleure devant moi, ça me donne aussi envie de pleurer! Et puis, au bout du compte, tu es assez jolie pour n'avoir pas à regretter Hector.
— Allons ! cela suffit ! repartit Délio d'un ton sec ; du moment que tu protèges mademoiselle Rose je n'ai plus rien à dire, et, après tout, tu as raison, je n'en momTai pas, parce qu'il aura plù à M. Hector de se contenter d'un potage réchauffé...
Le mot était trivial ; Zélie feignit de ne pas l'avoir compris ; elle serra les mains de Délio en lui disant :
— Merci, je savais bien que tu entendrais la raison !
Et elle courut se rasseoir auprès de Rose :
— Où est donc M. Hector? lui dit cette dernière, il est peut-être sorti avec ces deux messieurs... Tu vois, Zélie, que j'aurais bien fait de repartir tout de suite ! Une s'occupe pas de moi.
— Comment ! comment ! Hector et ces messieurs sortis !... mais du tout, ma petite ! ils sont dans quelrpie pièce à côté, j'en suis sûre, puisqu'on attend, d'ailleurs, ce soir, du monde ici.
— Du monde ! s'écria Rose en jetant à la dérobée un coup d'œil sui- sa toilette, encore une fois, Zélie, j'aurais mieux fait de m'en aller!... Que veux-tu que je devienne, moi, au milieu de gens que je ne connais pas?... J'espérais pouvoir causer un peu avec M. Hector, voilà tout... et non...
— Mais tu causeras avec lui autant qu'il te plaira, ma chère, et quant aux personnes qui vont venir, ne crains rien., «elles sont indulgentes... la vue d'un tablier, d'une robe d'indienne peut les faire sourire^ mais... de souvenir seulement...
— Et puis^ ajouta Délio qui s'était approchée, tu es assez jolie, Rose, pour te moquer de la toilette ! . . . et voici le maître de la maison qui est tout à fait de cette opinion, n'est-ce pas, monsieur Hector ?
Hector, qui rentrait en ce moment accompagné de Lionnel et de Deligny, n'entendit pas la question insidieuse de Délio, il paraissait contrarié et s'écria :
— Ah ça! personne d'arrivé encore, à huit heures passées!... Ces drùles-là se donnent les airs, Dieu me pardonne, de venir à un lansquenet comme à un bal de la liste civile.
— Deligny, fit tout bas Lionnel à ce dernier
qui considérait attentivement Rose, Deligny, savez- vous? vous devriez chauffer Délio, Tamie de mon épouse.., cette blonde, là-bas... elle est bien aussi jolie que votre grisette ! nous l'avions amenée pour être agréable à Hector, mais puisqu'il retourne pour quelques jours au petit bonnet et au tablier, vous avez le champ libre auprès de Délio...
— Merci, répliqua Deligny d'un air distrait, je me retirerai de bonne heure, je n'aurais pas le temps de m'occuper de mademoiselle Délio... mais, tenez, Lionnel, regardez donc^ sans y mettre d'affectation, le visage de cette grisette cjne vous semblez dédaigner... elle cause avec Hector en ce moment; voyez comme son visage est frais... ses dents blanches... ses yeux brillants... sa taille distinguée! Oh! si, vraiment!... cette jeune fille est jolie!... bien jolie!... et je suis fâché... je suis fâché de ce qui se passe aujourd'hui...
Lionnel, étonné, allait demander l'explication de ces paroles à Deligny, mais l'arrivée de plusieurs personnes ne lai en laissa pas le temps. Hector était allé au-devant des nouveaux venus, auxquels d'autres encore succédèrent bientôt. Zélie et Délio saluaient les dames, pour la plupart de leur connaissance : c'étaient des dames
des chœui's, des danseuses et autres rats du meilleiu' genre qu'accompagnaient leurs Messieurs, En vingt minutes le salon fut presque rempli.
Rose, assise dans un coin, n'osait lever la tête et feuilletait machinalement un album que Zélie lui avait donné en manière de contenance... Chacun, chacune, en apercevant la grisette demandait à voix basse à son voisin ou à sa voisine quelle était cette jeune fille... et cette phrase décolletée, due à la malignité de mademoiselle Délio, voltigeait par tout le salon :
— C'est une grisette qu'Hector a retrouvée et à laquelle il a l'intention d'offrir ce soir une politesse.
Pour Hector, il semblait de mauvaise humeur de ce que l'attention se fixât ainsi sur Rose, et il avait déjà répondu assez brusquement à quelques questions indiscrètes à lui adressées tout bas, par des amis, au sujet de la jeune fille... le cri : a Au lansquenet ! » de deux ou trois convives moins curieux ou plus joueurs, vint faire heureusement diversion. Tout le monde, à l'exception de Deligny, — il est inutile de relater aussi que Rose ne compte pas parmi ce tout le monde ; — tout le monde, dis-je, se précipita vers les tables de jeu. Ces messieurs tirèrent leur bourse... ces dames empruntèrent à ces messieurs, — les lorettes
n'ont jamais d'argent sur elles. —Hector, comme le maître de la maison^, prit la banque, et le lansquenet commença.
C'est un jeu fort amusant et très à la mode, aujourd'hui que l'on retourne avec tant de fureur aux vieilleries, que le lansquenet ; mais Dieu vous garde, lecteur, de le jouer jamais avec des lorettes ! Ces dames ont une singulière manière de régulariser les chances : quand elles gagnent, elles reçoivent... quand elles perdent... elles payent en monnaie de femme... avec des sourires et des plaisanteries... Mais on est galant ou on ne l'est pas!... et un sourire, une minauderie d'une jolie fdle d'Eve vaut bien quelques misérables pièces de cinq francs.
Rose s'apercevant que l'on ne s'occupait plus d'elle, cessa de tourner et de retourner les feuillets de son album... elle regarda à la pendule : neuf heures allaient sonner et l'inquiétude la saisit de nouveau. Elle se demandait comment elle s'y prendrait pour s'en aller quand Deligny s'avança vers elle. A l'approche de celui qui s'était conduit d'une façon si cavalière à son égard, la jeune fdle ne put retenir un mouvement d'effroi, Deligny la rassura d'un geste, et lui dit gravement :
— N'ayez pas peur, mademoiselle ! . . . à cette
heure que je sais dans quels termes vous vous trouvez avec Hector... qui est mon ami, je n'ai plus qu'à vous demander mille fois pardon pour ma folle conduite. Pourtant, je vous le jure, mon Ijut^ en vous amenant ici, n'était nullement de vous être désagréable. J'avais pris... pardonnezmoi encore cette pensée, j'avais pris vos rigueurs pour une comédie bien naturelle, en face d'un homme qu'on ne connaît pas... vous me plaisiez beaucoup... je vous voyais en petit bonnet, en tablier. . . ce qui vous va à ravir, sans doute, mais enfin, j'avais pensé aussi qu'un cachemire et des robes de soie vous siéraient encore mieux ! J'avais voulu éprouver votre résistance, en vous mettant en quelque sorte en mon pouvoir, sans cependant effaroucher tout à fait votre pudeur, puisque je vous conduisais, non pas chez moi, mais dans une réunion d'amis où vous auriez plein droit, si cela vous eût plu, de me repousser encore... Mais maintenant, je vous le répète, que le hasard m'a si mal... ou si bien servi... ce sera comme il vous plaira, il ne me reste plus qu'à m'excuser sincèrement auprès de vous...
— Mon Dieu! monsieur, reprit Rose en souriant, vous m'avez fait bien peurl... il est vrai, mais...
Et elle jeta un regard du côté d'Hector...
— A présent... c'est fini.
Deligny avait suivi la direction du regard de la grisette et il muirnura ces mots :
— Hector est bien heureux !
— Bien heureux! répéta Rose, croyez-vous, vraiment, monsieur^ que cela lui ai fait plaisir de me revoir?
— N'en doutez pas, mademoiselle ; un autre, à ma place, n'agirait peut-être pas avec autant de franchise ; mais, je vous l'atteste, Hector vous a revue avec bonheur... Il a hâte de se trouver seul auprès de vous pour vous l'attester. . . cependant. . .
— Eh bien ! monsieur?
— Eh bien ! mademoiselle, continua Dehgny en baissant la voix, cependant Hector, vous ne l'ignorez pas, est d'un caractère faible... inconstant... et...
— Et...
— Et. . . tenez ! permettez-moi de n'en pas dire davantage !... J'aurais l'air d'y mettre de la rivalité... et puis... vous ne me croiriez pas!... Ce que je puis vous dire seulement, c'est que, tout en souhaitant qu'Hector apprécie désormais, à sa juste valeur, celle dont je devine, moi, toutes les qualités, je crains bien que ce vœu, sincère, je vous le jure, ne s'exauce fjii'à demi. Mais souvenez-vous-en, mademoiselle, si vous vous voyez
encore abandonnée d'un amant que vous aimez, si vous avez besoin alors de consolations sincères, d'un appui!... il vous viendra, à votre premier appel, un ami, et cet ami... c'est moi !
Là-dessus Deligny salua Rose interdite, et sortit du salon.
— Hélas! se dit la jeune fille en le regardant s'éloigner, il a peut-être raison! Hector a paru m'accueillir avec joie, et pourtant !... Il y a deux ans, il m'a trahie'... Il est parti sans regrets! et, en ce moment encore, au lieu de songer à moi... il joue, il rit avec tout ce monde!... Sans doute, en se conduisant ainsi, il évite d'éveiller la curiosité, les remarques de ses amis... N'importe... ma place n'est pas ici?... Il faut... il faut que je parte... que je retourne à la maison... La lettre de Zélie aura calmé l'inquiétude de ma mère pour un instant... mais il est tard... je dois songer... mon Dieu!... Comment faire pour sortir sans qu'on s'en aperçoive...
Et Rose demeurait indécise... quand de grands cris de joie se firent entendre... Hector venait de perdre quinze louis d'un coup...
— Messieurs et mesdames, s'écria-t-il en se levant, j'en ai assez! Je perds douze cents francs... A'ous conviendrez que c'est bien honnête pour un petit lansquenet d'amitié?...
LA REL\E DES GIIISETTES. il
Et il vint s'asseoir auprès de Rose, à laquelle il dit tout bas :
— Je leur ai donné mon argent le plus vite possible afin d'être tout à toi... Tu t'ennuie, n'est-ce pas, mon pau^Te ange!... Mais sois tranquille... à minuit, ils partiront... nous resterons seuls!... Oh! si tu savais! combien je suis content de te revoir... si tu...
— A minuit ! interrompit vivement Rose ; mais Hector, vous n'y songez pas !... Il faut que je m'éloigne, moi, auparavant ! Ma mère et mon père m'attendent! Zélie leur a écrit que je dînais chez elle et qu'elle me ramènerait...
— Comment ! . . . elle a écrit cela ! Allons ! c'est impossible !
— Impossible! répéta Rose, pourquoi cela?
— Parce que... parce que... Ah! je vais savou*. Et Hector courut à Zélie cpii gagnait, en ce
moment , un argent fou au lansquenet, et il lui parla à l'oreille. Rose suivait des yeux cette scène; elle vit Zélie sourire à la question d'Hector et lui répondre quelques mots qui firent sourire à son tour le jeune homme^ puis il revint près de Rose et se penchant vers elle de manière à lui effleurer le front du bout des lèvres :
— Tranquillise-toi, lui dit-il, tes parents ne seront pas inquiets! J'étais bien sur cpie Zélie
72 LA r.ElNE DES GRISETTES.
n'aurait pas commis une seml)lable gaucherie ! Elle leur a écrit , sans doute , que tu dînais avec elle, mais elle a mis aussi dans sa lettre que tu resterais probablement à coucher chez elle parce qu'elle te menait à l'Opéra...
— Oh ! s'écria Rose , vous me trompez , Hector!... Elle n'a pas écrit cela... Oh! et moi qui n'ai pas lu sa lettre... Mais ma mère ne saura ce que cela veut dire!... Je n'ai pas l'habitude de me conduire ainsi 1 et Zélie a-t-elle donné son adresse?... Alors mon père doit déjà s'être mis en route pour venir me chercher 1 . . .
Hector fut frappé de l'anxiété qui se peignait sur le visage de Rose, et d'un signe il appela aussitôt Zélie de leur côté :
— Qu y a-t-il? qu'y a-t-il ? fit la lorette. Pourquoi cette mine consternée, Rose... Hector ne t'a-t-il pas fait part de ce que j'ai écrit?...
— Mais c'est justement là ce que j'ai à te reprocher ! ... Oh ! ... tu as eu tort d'écrire cela, Zélie ! . . . Hector!... Je vous en prie , laissez-moi partir !... Oh ! laissez-moi partir ! . . .
Et la grisette se leva en joignant les mains, Hector la retint :
— Rose, mon enfant, lui dit-il, je t'en supplie aussi, sois gentille!... Me rpiitter de la sorte!... Quand je suis si heureux d'être auprès de toi!...
Lorsque, dès aujourd'hui, je te promets de réparer mes anciens torts à force de tendresse!... Vois!... il est onze heures et demie... Tu trouverais tout le monde couché, maintenant, chez loi... A quoi te servirait cette démarche...
— Mais, certainement, reprit Zélie, d'ailleurs! je parierais, moi, que le père et la mère Barbedienne sont tranquilles comme Baptiste à cette heure, en sachant Rose sous ma protection !...
Et elle ajouta tout has à Toreille de Rose :
— Je viendrai te prendre demain matin de bonne heure... Je te ramènerai moi-même chez eux... et ils ne se douteront de rien! Voyons! est-ce que tu veux sérieusement abandonner ce pauvre Hector quand le hasard vous a si gracieusement réunis?...
— Qu'est-ce donc!... Que dit -on par là? s'écria Délio, de sa placC;, en s'ingurgitant un verre de punch... est-ce que la petite s'ennuie?... Je vais lui apprendre le lansquenet... si elle veut... Ça la fera patienter... jusqu'au moment... de l'agrément... ajouta-t-elle a parte.
— Fais-nous le plaisir de nous laisser causer, Dého , et de ne pas être trop spirituelle , pour une personne seule , repartit Zélie d'un ton aigre, et elle reprit en se retournant du cùté de Rose :
— Eh bien! es- tu résignée... à ton malheureux sort?
Rose sourit, mais une larme brillait dans ce som'ire et elle répondit en serrant doucement la main d'Hector :
— Il le faut bien! puisque vous le voulez ainsi, mon ami... Et cependant... après ce qui s'est passé jadis , je suis folle de consentir à vous aimer encore... Vous m'aviez oubhée , vous, depuis deux ans, vous me retrouvez tout d'un coup, et vous me dites... « Je t'aime. » Oh! vous me trompez sans doute en ce moment!... J'ai bien pem' que cela ne dure pas plus longtemps qu'autrefois... mais tenez... Je serai franche.
Et sa physionomie devint radieuse de tendresse : — Moi je ne vous ai jamais oublié!... Je suis restée fidèle au contraire à votre souvenir... Mon cœur bat de joie à vos côtés... j'y resterai, puisque vous le désirez!... et je m'efforcerai de croire que ce n'est pas tout à fait à un caprice que je dois vos caresses.
Hector et Zélie écoutaient Rose avec surprise, et tous deux se demandaient en regardant la jeune fdle si c'était une comédienne ou une innocente qui parlait.