TOUJOURS LA MEME
Minuit sonna. Zélie donna l'exemple du départ; elle prétexta une migraine, supplia Lionnel de l'emmener, appela Délio, cpi ne quittait pas Rose des yeux, et chuchotait avec tout le inonde, alla dire au revoir tout bas à la grisette et sortit accompagnée de son amant et de son amie, qui répétait en descendant l'escalier :
— C'est égal ! je ne trouve pas drôle de venir dîner chez un homme qui vous fait la cour!.., car ce M. Hector m'a fait très-certainement la cour... il m'a même embrassée d'une façon assez leste , et qui \ ous plante là ensuite à la
vue (l'un minois chiffonné, dont il s'est amusé un instant autrefois. Si jamais je remets les pieds rue de Navarin, je consens à ne plus avoir d'amants de ma vie!... Du reste, ce n'est pas qu'il me plaisait déjà tant, ce monsieur ! il a un œil plus petit que l'autre, et une manière de porter la barbe que je ne peux pas sentir !... Mais je lui revaudrai son impolitesse !
Les autres convives suivirent bientôt l'exemple de nos trois personnages. Tous s'éloignèrent en plaisantant plus ou moins sur cette petite fille, qui n'avait pas bougé de la soirée, et à laquelle Hector semblait prendre un si vif intérêt. Puis, lorsqu'enfm ce dernier se trouva seul avec Rose, il ordonna aiLX domestiques de se retirer, et revenant prendre la grisette dans ses bras :
— Plus personne, s'écria-t-il, ma bonne Rose! nous pouvons causer maintenant à 'notre aise... Ah! cette soirée m'a paru d'une longueur...
— Et à moi, donc ! répliqua Rose, je ne savais quelle contenance tenir... et il y avait bien de quoi... mise comme je le suis, au milieu de toutes ces belles dames. Oh ! n'importe, voyezvous, Hector, c'est mal, ce que je fais-là! Rester ainsi chez vous! j'ai bien peur...
— Allons ! allons ! interrompit Hector en cou-
vrant de baisers le visage de la jolie fille, pas de méchants regrets! Conte-moi ce que tu as fait depuis deux ans cp^ie je ne t'ai vue... contemoi... mais d'abord... mon Dieu! que je suis étourdi... tu n'as rien pris ce soir... pas un verre de punch... pas un gâteau .. as-tu besoin de quekpie chose?...
— Dame ! répondit Rose avec un som-ire... je vous avouerai que j'ai un peu mal à l'estomac... je n'ai pas diné, aujourd'hui...
— Tu n'as pas diné ! fit Hector en bondissant, et tu ne disais pas cela!... attends... attends....
Et lui-même il courut à l'office, y prit des débris, encore très-présentables, du diner : une moitié de volaille, du pâté de Chartres, un pot de confiture, et une bouteille de vin de Bordeaux ; puis il plaça le tout sm* un guéridon, en face de la grisette.
— Mange;, mange, ma pauvre enfant, dit- il... mais, ^Taiment pourquoi ne parlais-tu pas?... J'avais oublié, moi, que ce farceur de Deligny t'avait enlevée au moment, sans doute, où tu rentrais dîner... Du reste... je ne lui en veux pas, à Dehgny, pour son enlèvement !.. . et toi... es-tu fâchée, dis, de m'avoir retrouvé?
— J'aurais préféré que vous eussiez vousmême cherché à me revoir.
— Oui ! cela eut été plus dans les règles ! mais que veux-tu ? Mange... mange... Cela te plait-il? auras-tu assez?
— Oh!... par exemple!... mais, cela me suffirait pour une semaine entière...
— Bois!... tiens... mais vois-tu, Rose, j'ai tant d'occupation !... et puis, tu comprends... je ne savais plus si tu demeurais toujours au même endroit.
— N'auriez-vous pas pu vous en informer si vous aviez voulu?
— Après cela! j'ai été absent pendant deux ans ; j'ai voyagé... je suis allé en Suisse, en Italie.
— Oh! oui... je sais cela, vous êtes devenu riche ! . . . et avant de partir vous n'avez pas songé à m'écrire un seul mot d'adieu.
— C'est vrai!... j'ai eu tort, mais, encore une fois, point de reproches, ma Rose, point d'amers souvenirs ! Ou plutôt, tiens, conte-moi ce que tu as fait depuis que nous ne nous sommes vus... conte-moi... tout!., cela m'amusera.
Tandis qu'Hector s'exprimait ainsi, son regard, fixé sur la jeune fille, avait une expression d'inquiète curiosité, on eut dit qu'il s'apprêtait à entendre des choses qui devaient lui être désagréables. Rose ne remarqua ou ne comprit point l'étrangeté de ce regard, elle achevait alors son
repas d'oiseau, et elle se rapprocha de la cheminée, en disant, avec son sourire ordinaire empreint de naïveté :
— Mais, Hector, je n'ai rien à vous apprendre, moi, ou que bien peu de chose. Je demeure toujours avec mon père et ma mère, rue de Ménilmontant. Quand vous me courtisiez, vous souvenez-vous? j'apprenais Tétatde repriseuse... aujourd'hui, je suis habile dans cet état... je gagne de l'argent... je donne cet argent chez noiis... et...
— Ce n'est pas de ton travail que je veux pai*- 1er... je te demande si, depuis que nous nous sommes fâchés... tu as... on t'a fait la com\.. si tu as eu, enfin, un autre amant?...
Rose leva ses grands yeux tout surpris sur Hector.
— Un autre amant ! fit- elle, un autre amant ! Vous me demandez cela sérieueement, Hector?... Mon Dieu, mais vous avez bien mauvaise opinion de moi, ou votre plaisir de me revoir aujourd'hui est donc bien faible, que vous croyiez ainsi que je n'ai pu être fidèle à votre souvenir! Un autre amant !
Avais-je été si heureuse avec vous qui m'avez abandonnée si vite pour m'empresser d'accepter, par une nouvelle faute, de nouvelles douleurs;
noD, non, en passant le soir et le matin, quand je me rendais à mon ouvrage, devant votre rue, je regardais votre maison, je soupirais, je me disais : il ne m'aime plus, il ne songe plus à moi ; mais j'ai du courage, Hector, je vous ai quitté après vous avoir vu entre les bras d'une autre et vous n'aviez pas fait un pas pour me rappeler... Vous ne deviez donc plus entendre parler de moi... mais nul autre, après vous, n'aurait eu mon amour.
~ Mais, répondit Hector qui ne savait que penser de ce qu'il entendait, qui t'a appris que j'étais parti en voyage?
— Oh ! reprit Rose en rougissant, je vous ai dit que tous les jours je passais sur le boulevard en considérant de loin votre maison. Un jour, je ne me rappelle plus comment cela se fit, je m'arrêtai devant la rue Haute ville, puis, sans que je m'en aperçusse, je descendis tout doucement jusqu'à votre demeure... j'entrai comme malgré moi... je demandai au portier si vous étiez chez vous... On me répondit que vous aviez quitté Paris, qu'on ignorait à quelle époque vous reviendriez, et moi, je me retii'ai plus triste qu'auparavant; car je n'aurai pas voulu monter, voyez- vous, et pourtant, cela m'eût fait plaisir de savoir. . . que vous étiez encore là...
— Chère petite, s'écria Hector, mais je ne te quitterai plus, entends-tu bien, tu seras ma maîtresse, ma seule maîtresse... si jolie et si sage! c'est incroyable! se disait-il.
Et il dévorait la grisette des yeux.
— Oh ! vous ne me quitterez plus ! . . . reprit-elle en hochant la tête, vous me promettiez cela aussi autrefois; mais tenez, mon ami, je ne vous en demande pas tant : ce que je veux, quand je ne vous plairai plus... qu'un peu, c'est que vous ne cessiez pas pour cela d'avoir de l'amitié pour moi... c'est que vous ne vous jouiiez pas de ma tendresse, comme jadis, au point de me donner rendez-vous quand une autre devra venh\..
— Sois tranquille. Rose, cela n'arrivera plus.
— Ce que je veux... mais laissez-moi donc parler... c'est que...
— C'est que je t'aime, n'est-ce pas? interrompit Hector, dont tant de candeur irritait les désii's^ eh bien ! je t'aime ! je f aime ! je t'aime !
Et il prit la jeune fille par la taille, l'enleva doucement de son fauteuil. . . leurs bouches s'unirent...
L'un de ces baisers disait : « Je t'aime, je suis heureuse! »
L'autre disait : « Voyons donc si elle m'a menti ! »
MADAME BARBEDTENNE.
Voici la lettre qu'avait écrite Zélie à la blanchisseuse de la rue de Ménilmontant :
(( ^1a box>'e madame Barbediexxe,
« J'espère que vous vous souvenez encore de « la petite Zélie, une amie de votre fille qui trace vaillait avec elle à Tatelier de madame Vaillant, « et qui vous rendait parfois sa visite en vous « portant deux sous de galette du Gymnase? Eh « bien ! c'est elle qui vous écrit ces lignes aujour- « d'hui ; seulement je ne suis plus une ouvrièi*e
84 LA REl.XE DES GRISETTES.
« comme il y a deux ans; j'ai fait un héritage, «je suis riche, et tantôt, ayant rencontré votre « fille, cette chère Rose, qui se rendait chez vous - « en sortant de travailler , je l'ai suppliée de « me faire le plaisir de venir diner avec moi, et « de m'accompagner ensuite au spectacle... à {( l'Opéra. Rose refusait d'abord, surtout ne vous « en ayant pas demandé la permission, mais « j'étais sûre, moi, que cela ne vous contrarierait « pas de savoir que votre Me allait s'amuser, et, « cependant, pour que vous ne soyez pas inquiets, « votre mari et vous, j'ai tout de suite écrit ce (( billet. Ne craignez donc rien; Rose est auprès « d'une amie fidèle ; si l'Opéra finit trop tard, « comme il y a un peu loin de la rue Lepel- « letier à la rue de Ménilmontant et que cela (( vous dérangerait d'attendre votre fille , elle « couchera chez moi, et demain matin je vous la « ramènerai, moi-même, de bonne heure.
« Votre affectionnée.