ZÉLIE
Il était sept heures et demie du soir ; M. et madame Barbedienne venaient de se mettre à souper, attribuant le retard que mettait Rose à rentrer à quelque travail extraordinaire à l'atelier, quand ils reçurent ce billet des mains d'un
domestique d'Hector. Madame Barbedienne demem'a interdite après avoir ]u Tépître mensongère de mademoiselle Zélie, et le vieil invalide partagea la stupéfaction de sa respectable épouse... Une semblable escapade était si peu dans les habitudes de Rose!... On chercha le messager pour lui demander des explications ; mais, instruit par ZéKe, il avait disparu aussitôt qu'on s'était mis à lire la lettre... force fut donc d'en rester sur la sm^prise que provoquait cet événement. Madame Barbedienne tournait et retournait le papier en disant :
— Mademoiselle Zéhe... ma fille va dîner chez mademoiselle Zélie. . . qui est riche maintenant. . . elle raccompagne à l'Opéra... Elle doit coucher chez elle... comprenez-vous quelque chose à tout cela, monsiem' Barbedienne ?
Le vieux soldat comprenait d'autant moins qu'il avait été se promener outre mesm-e, avec un ami;, ce jour-là, et que la promenade et l'absence de Rose se mêlaient dans sa tête de façon à y former un assemblage d'idées inextricables.
— Dame ! ma bonne , murmura-t-il , C hérite aura voulu s'amuser.
— S'amuser! s'amuser... est-ce qu'il est possible cpi'elle aille au spectacle avec sa robe et son bonnet de tous les jours!... Il est vrai que cette
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demoiselle Zélie lui aura sans doute offert de lui prêter de quoi s'habiller... c'est égal, c'est inconcevable I Rose ! ma fdle ! qui ne se permettrait jamais un pas sans m'en prévenir, qui ne sort qu'en notre compagnie! l'aire une chose semblable!... et ce domestique qui a apporté la lettre, pourquoi s'est-il éloigné tout de suite? pourquoi ne l'avez-vous pas retenu, vous, monsieur Barbedienne, quand vous avez vu qu'il sortait de la boutique?
— Moi... je ne l'ai pas vu sortir, ma bonne !
— Oh ! on sait bien que vous n'êtes bon à rien. . . vous trouvez peut-être cela tout naturel que Rose ne soit pas ici, qu'elle dîne, qu'elle couche chez une personne que nous connaissons à peine?... vous ne vous remueriez pas ! . . .
— Où faut-il que je coure ? repartit Barbedienne en se levant difficultueusement.
— Mon Dieu! contuiua la pauvre mère dont la voix s'altérait, ma Rose, mon enfant! s'il lui était arrivé quelque malheur ! Dans ce Paris I il y a tant de misérables qui emploient toutes sortes de moyens pour vous tromper.
Et elle demeura la tête entre les mains, tandis que l'invalide répétait d'une voix chevrotante : j
— - Voyons^ femme, veux-tu que je prenne mon
sabre et que j'aille faire un tour sur les boulevards? Je la rencontrerai... elle se promène peutêtre, cette chère petite.
— Non,, non, murmura madame Bardedienne, qui n'avait rien entendu des propositions de son mari, Rose est timide, mais elle n'est pas sotte... et d'ailleurs, qui est-ce qui s'amuserait à tendre un piège à une simple grisette ! à une ouvrière ! . . . Zélie! Ze'lie?... je me rappelle, au fait!,., une bonne fille, qui travaillait chez madame Vaillant, quand Rose y est entrée... Rose l'aura remerciée d'abord, à cause de nous, mais ensuite... une enfant qui ne va jamais nulle part, ça se laisse tenter... allons!
Et elle essuya ses yeux.
— Il n'y a pas là-dedans, faut l'espérer, de quoi se mettre l'âme à l'envers!... et il sera temps de la gronder demain, quand elle reviendra.
Et cette résolution prise, madame Barbedienne, dans l'esprit de laquelle un soupçon de ce qui se passait réellement n'entra pas un instant, tant elle avait confiance en sa fille, madame Barbedienne ôta le couvert, s'assit dans son grand fauteuil auprès du feu, à côté de son mari, qui faisait tout son possible pour ne pas s'endormir. Puis, à onze heures et demie, la bonne blanchis-
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seuse, qui avait espéré en vain toute la soirée, se décida enfin à se mettre au lit. Son mari ne se fit pas prier pour l'imiter. On l'entendit bientôt ronfler dans toute la sérénité d'un père sur de sa fille, et d'un vieux soldat qui a conservé son goût pour la bouteille. Quant à madame Barbedienne, ce ne fut que vers les trois heures, qu'elle parvint à s'assoupir. A sept, elle se leva, se promena dans la boutique, regardant de temps en temps à travers les vitres, du côté des boulevards. Puis huit heures sonnèrent; les ouvrières arrivèrent; la besogne commença. Madame Barbedienne ne voulut pas laisser paraître son inquiétude devant ces demoiselles ; et comme son mari, dont le sommeil avait éclairci le cerveau, sans y ramener pourtant de souvenirs de la veille, s'approchait d'elle alors en lui disant :
— Eh bien! où est donc C hérite? est-ce qu'elle n'est pas encore descendue de sa chambre?
— Allons! s'écria la blanchisseuse, d'un ton sec, est-ce que vous ne vous rappelez pas que nous avons, hier, autorisé Rose à aller au spectacle avec une de ses amies, et qu'elle a couché chez cette amie, parce que le spectacle finissait trop tard?
Ce à quoi l'invalide répondit par un : « Ah ! très-bien! très-bien... » prononcé d'une façon
qui signifiait : « Je ne me souviens pas du tout de ça... mais puisque tu le dis, ça doit me suffire. ))
Et l'invalide s'occupa de mettre au feu son déjeuner ordinaire : une tasse de café au lait qui eût servi largement pour le bain d'un enfant de di-X-huit mois.
Madame Barbedienne ne mangea pas. La matinée avançait, et Rose ne paraissait pas. La pauvre mère avait voulu être forte et son courage s'aiFaiblissait, malgré elle, peu cà peu... elle ne savait ce qu'elle faisait. . . elle prenait un morceau de savon et le laissait au fond du baquet... elle ôtait un fer du fourneau et le posait tout rouge sur le linge... elle allait et venait dans la boutique, bouscidant, grondant les omaières.
Et le temps marchait toujours.
Tout à coup , madame Barbedieime jeta un cri de joie... une voiture s'arrêtait devant la maison... la blanchisseuse courut à la porte, l'ouvrit... se précipita dans la rue...
Son cœur ne s'était point trompé; c'était bien Rose; Rose, toute rouge, toute honteuse, (|ui descendait de la voiture, suivie de mademoiselle Zélie.
Une mère qui pleure oul)lic de gronder, ou gronde bien doucement. ^ladame Barbedienne
embrassait ?a fille avec effusion... l'invalide, qui avait abandonné son café, semblait attendre, immobile à quelques pas, qu'on lui laissât le droit de poser à son tour ses lèvres sur le front de son enfant, et Zélie, souriant devant ce tableau, répétait :
— Eh bien!... eh bien!... est-ce que nous étions inquiète, ma bonne madame Barbedienne ! mais cela eût été très-mal de votre part ! entendez-vous? Rose sous mon égide, vous n'aviez rien à craindre...
— Méchante enfant ! disait tout bas madame Barbedienne à sa fille... découcher!... et ne pas nous écrire toi-même pour nous rassurer...
— Ma mère...
— Mais venez, venez, interrompit la blanchisseuse , qui s'aperçut que cette scène éveiUait la curiosité de ses ouvrières ; nous causerons mieux là-bas.
Et poussant devant elle son mari et Zélie, tenant toujours pressée sa fille entre ses bras, elle entra dans l'arrière - boutique , dont elle referma vivement la porte.
Et M. Barbedienne put enfin s'approcher et embrasser sa Chériie.
Alors, mademoiselle Zélie commença une histoire, parfaitement préparée à l'avance, de diner,
de spectacle, etc., que les époux Barbedienne écoutèrent avec attention , que Rose entendit en rougissant, surtout lorsque sa mère venait à la regarder, à l'embrasser encore.
Puis l'histoii^e finie , et avant qu'on eût eu le temps d'y faire la moindre objection, mademoiselle Zélie, qui ne manquait pas de certaines roueries diplomatiques, tira de sa poche une élégante tabatière d'argent et, la présentant à madame Barbedienne :
— Et pour vous prouver, ma bonne dame, lui dit-elle, que je ne vous ai pas menti, en assurant que j'étais riche, et en mesm-e aujourd'hui d'être agréable aux gens que j'aime, j'ai voulu vous apporter ce petit cadeau... Oh! ne le refusez pas!... j'ai cette tabatière-là depuis plus d'un an... je l'avais achetée... une fantaisie de priser qui m'avait prise... mais j'ai renoncé au tabac en poudre... et elle sera mieux entre vos mains fpi'au fond d'un tiroir de ma commode.
La blanchisseuse parut sensible au cadeau qu'on lui offrait ; elle répondit , en admirant la tabatière :
— Vous êtes trop bonne, mademoiselle Zélie... vous êtes vraiment... trop, aimable... et je ne sais comment reconnaître...
— Eh! mon Dieu! dit Zélie, n'est-ce pas tout
simple ! Jo retrouve Rose , cette chère Rose que j'aimais tant!... il est bien simple...
— Pourtant, interrompit la blanchisseuse, vous ne vous êtes pas connues longtemps... vous avez quitté l'atelier, il me semble, peu de temps après l'entrée de ma fille...
— Nous nous sommes connues deux mois et demi, madame, est-ce que cela ne suffit pas pour se parler et s'aimer?
— Mais pourquoi, alors, n'êtes-vous pas venue nous revoir depuis deux ans?
— Ah ! dit Zélie assez embarrassée... c'est que j'ai été obligée de voyager... pour recueillir ma fortune... j'ai eu des affaires qui m'ont retenue... gênée...
— C'est égal , répliqua la blanchisseuse d'un ton de doux reproche, ce n'est pas bien de ne pas être venue hier au soir avec Rose nous avertir vous-mêmes!... Que voulez-vous? je ne savais que penser, moi... Vous m'écrivez que vous gardez Rose à dîner, que vous la conduisez au spectacle, qu'elle couchera chez vous... et vous ne m'apprenez seulement pas où il est ce chezvous...
— Comment! s'écria Zélie d'un air admirable de surprise, je n'avais pas mis mon adresse au bas delà lettre?...
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— Mais non, sans doute... sans cela mon mari...
— Oh!... étourdie que je suis, je n'en tais jamais d'autres!... Ah!... je suis coupable... je le reconnais... j'apprécie maintenant toute votre inquiétude, madame Barbedienne... mais vous ne m'en voulez pas; jurez-le-moi? ni vous non plus^ mon bon monsieur Barbedienne ?
L'invalide, pour lequel ces demandes et ces réponses étaient prescpie une énigme, balbutia :
— Moi! vous en vouloir!... jamais! Je ne sais pas bien au just^ ce qui s'est passé... mxais Rose est là, je suis content...
— Oui, oui, reprit la blanchisseuse en embrassant sa fille. Rose est là... il n'y a eu qu'un peu de manque de réflexion dans tout cela, et je ne dois plus y songer... Tu es pâlotte, Chériie.,. ce matin?
Rose à ces molS;, de blanche qu'elle était devint pourpre, et Zélie s'empressa de répondre pour elle :
— Ah ! vous concevez ! Quand on ne fréquente pas habituellement le spectacle.,.. La lumière... la musique... et puis, on se couche plus tard qu'à l'ordinaire... JMais si vous aviez vu comme votre fille était jolie avec une belle robe, im chapeau à plumes et un cachemire... dans notre loge de face...
— Comment, ma Rose, tu avais un cachemire...
— Et des plumes, dans une loge de l'ace? ajouta l'invalide émerveillé.
— Oui, oui, répliqua avec impatience la grisette, que cette conversation tourmentait... Mais il est tard... il faut que je me rende à l'atelier...
— Pourquoi ne resterais -tu pas ici aujourd'hui, si tu es un peu fatiguée? dit Zélie, madame Vaillant peu bien se passer de toi une fois par hasard?
— Sans doute, répéta madame Barbedienne en regardant sa fille av^ intérêt, si tu es fatiguée...
— Non ! non, ma mère, interrompit Rose vivement, déjà hier je me suis fait gronder... Je ne veux pas encourir, ce matin encore , des reproches... D'ailleurs... que ferais-je ici...
— Viens donc, repartit Zélie, ma voiture m'attend, je te reconduirai faubourg Montmartre. Adieu , monsieur Barbedienne , adieu ma bonne madame Barbedienne, ou plutôt au revoir... car vous aurez souvent ma visite, maintenant, voyez-vous!... Je tiens à réparer mes impolitesses... je viendi'ai vous demander la soupe sans façon.
— Vous serez toujours la bien venue, mademoiselle.
Et madame Barbedienne, escortée de son mari, accompagna sa fille et l'amie de sa fille jusque sm- le seuil de la boutique et les regarda avec orgueil monter dans cette belle voiture, ornée de deux laquais à galons or et soie, qui n'était autre que la calèche d'Hector.