‹ La reine des voleursChapitre 4 sur 6 · LES DEUX PAUVRES · texte numérisé non relu

LES DEUX PAUVRES

Par une soirée pluvieuse du mois de no-: vembre , il v avait belle et nonibreiise compagnie à Tauberge du Grand- Fvédéricii, située dans un faubourg d'Amsterdam. C'était !e rendez-vous des plus fameux pêcheurs de

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harengs qui Tenaient s'y délecter avec un pot de bière , et fumer flegmaliquement leur pipe. L'aubergiste , fort de sa vieille renommée , due à rexcellence de sa bière et de ses harengs fumés , n''al lâchait pas grand prix au luxe de la décoration ;^ les tables n'étaient autre chose que des ais tant soit peu vermoulus placés sur de vieux tonneaux , et dont Téquilibre mal assuré avait été plus d'une fois fatal aux buveurs , qui , non contents du pot de bière , s'étaient laissés séduire par les charmes dequelqups verres deschnick. Mais , qu'importait au brave hôtelier, maître Péters, quelques chutes, quelques coni usions qui, au résume n'empêchaient pas les victimes de cuver leur alcool sous le poids d\m tonjieau ou d'une planche , ronflant là tout aussi bien que dans leur lit? Que lui importait de

heurter le lendemain avec le pied les corps de cinq ou six ivrognes ensevelis sous les décom bres? Le mal n'était pas grand, et les réparations n'étaient pas coûteuses : en moins d'une demi-heure, les tables étaient relevées, et les ivrognes balayés dehors avec les ordures, par le bras de la robuste Gerlrude. La vaisselle, consistant en des vases , des gobelets et des plats d'élain, était également à l'abri de tout dommage , et en sortait quitte pour quelques bosses de plus. Les murs, exposés depuis cinquante ans et plus aune atmosphère de fumée, étaient culottés comme la pipe des plus rudes habitués de Pauberge ; aussi je ne dirai pas que ces susdits murs étaient çà et là charbonnés de figures grotesques , armées d'une énorme pipe ; car aux artistes et poètes de l'endroit force était de se servir d'un morceau de craie,

ou Icut au moins d'une biique pour in.scrirë leur chefs-d'oeuvre sur le vernis noir de la muraille.

Tout ceci prouvait que maître Pélers était ua liomme de sens , qui comprenait que son auberge, des mieux achalandées, pouvait trèsbien se dispenser de toilette. Ce soir-là, la figure naturellement réjouie de Péters, était encore plus rayonnante que d'ordinaire; son nez ruliicond, ses veux briilants, ses jambes croibées, ses mains jointes siu' son ventre, cl ses ])0uces courant Tun apiès l'autre avec vcîorlié, aliebtaicnt ur.e béatitude profonde. Jauiais le respectable hôtelier n^avait projeté avec plus de majesté 'et à de plus rares intervalles , la fumée de sa pipe; il parcourait la salle d'un regard d'empereur; il suivait avec

jubilaiion les mouvemenls précipités tle Ger-^ Iriide , qui se démenait de toute sa puissance pour sufllre aux demandes des consommateurs, et se transporter partout où l'appelait le choc bruyant d'un gobelet ou d'un pot heurté contre la table. Deux raisons expliquaient ce concours si formidable de buveurs; d'abord ce jour-là était un jour de fête, ensuite il faisait un de ces temps durar;t lesquels on goûte si délicieusement le bonheur d'être dans une chambre chaude et fermée, alors que l'on entend au dehors le vent siiîler et la pluie tomber par torrents. Un philosophe se fût amusé à écouler les mu.^issements des values soulevées nar la temuête , il aurait rêvé avec une délicieuse horreur au milieu du fracas de la nature; mais nos braves Hollandais semblaient prendre à lâche de couvrir la voix des

éléments, et la dureté peu commune de leur langue se prêtait merveilleusement à leurs intentions ; ils se souciaient peu d^admirer les beautés d'une tourmente; seulement de temps à autre , quand un coup de veni plus violent ébranlait la porte ou la fenêtre de la salle , il se faisait un moment de silence interrompu par quelques exclamations signifiant à peu près : • Quel b de temps ! « Puis les conversations ou plutôt le tapage recommençait et les plus anciens prenaient de là occasion de raconter les dangers qu'ils avaient courus et de pronostiquer tout aussi doctoralement que maître Mathieu Laensbcrg sur la pèche de cette année.

Bientôt les caries curent leur tour, et l'intérêt du jeu, absorbant toutes les facultés, les

cris devinrent moins bruyants , et l'on distingua le claquement des lèvres qui s''ouvraienl pour donner passage à d'épaisses bouffées de tabac. Alors la conversation put devenir gé-» nérale.

•—Ah! çà, gros Péters, dit un joyeux compère, OLi donc est ton vieux hibou, nous ne le voyons pas ce soir.

— Ma foi, s'il se trouve bien où il est, il rae fera grand plaisir d'y rester ; c'est tous les soirs un morceau de pain avec un bon hareng et un succulent pot de bière qu'il m'en coûter car il faut être charitable,

Et ici Péters ôta sa pipe afin de pousser à Taise un gros soupir.

— Çà n'est bon à rien ; çà ne sait que men-

dicr; et si ce n'était sa pauvre fille , dont la mine maigre me fait peine , il y a long-temps que je Taurais envoyé continuer son tour du monde.

— Le fait est qu'avec sa grande barbe, son air sombre et ses yeux enfoncés , il m'a toujours fait l'effet de n'avoir pas la conscience plus blanche que les cartes que tu nous donnes.

— Mes cartes, mes cartes ! murmura Péters, et l'on vit errer sur ses lèvres une repartie qu'il rengaina aussitôt, dans la crainte que son esprit ne nuisît à son commerce, en offensant l'amour propre de sesliôtes : quoiqu'il en soit, je le regarde comme un envoyé du diable, et je tremble toujours que sa présence ne me

vaille quelque malheur ou quelque démêlé avec la justice.

— Parce que ce pauvre vieillard a des habits déguenillés, et parce que ses joues sont creuses, faut-il donc pour cela qu'il ait (uc ou volé ? dit la grosse Gerlrude, qui s'était arrêtée , un pot de bière à la main , lorsqu'elle avait entendu parler du mendiant et de sa fille.

— Ouais, ma mie, reprit Péters, offensé de l'interruption de sa servante, vous avez la langue bien longue et bien sotic aujourd'hui. Au lieu de vous apitoyer sur un vaurien, vous feriez bien mieux de porter votre bière à Tony qui se mcuii de soif là-bas , et qui fait claquer son palais co nme s'il avait mangé une tonne de salai on; et ensuite vous irez, pour

vous rafraîchir, détacher mon enseigne et la rentrer ici , parce que ce coquin de vent , que j'entends souffler dans ma cheminée avec un bruit d'enfer, serait capable de me jeter bas mon grand Frederick. A ta santé, Tony... Pour en revenir à ce vieux mécréant , je crois que ma charité pour lui me coûte au moins déjà dix escalins ; aussi je veux lui dire ce soir sans plus tarder qu'il ait à chercher un gîte ailleurs. Avec de pareils hôtes on finirait par manger tout son pauvre bien, et par mettre sa maison en mauvaise odeur.

— Tu fais d'autant mieux, Péters, qu'il m'est revenu aux oreilles certain bruit auquel je n'ajoute pas foi, parce que, Dieu merci, je ne suis pas de ces imbécilles qui croient toutes les sornettes qu'on débite ; mais enfin je parle dans ton intérêt, tu en prendras ce que tu voudras.

Les cartes restèrent suspendues entre Us mains des joueurs, les verres s'arrêtèrent subitement jusque sur les lèvres les plus altérées .

— Voyons , Tony, qu'as-tu donc entendu dire de ce vieux gueux ?

— Je vous répète que je n"'en crois pas un mot ; €t je vous engage de tout mon coeur à en faire autant, si tous avez l'esprit aussi fort que le mien. On m'a dit que cet homme était le même qu'on a vu autrefois à Bruxelles, vous savez le fameux Juif-Errant.

— Bon , bon , s'écria Péters , je repondrais bien à ceux qui racontent de si belles choses, qu'ils sont aussi niais qu'il est possible de l'être. D'abord le Juif •- Errant , ainsi appelé parce

qu'il marche toujours en punition de sa cruauté, aurait ea le loisir<.raller à Rome ou en Turquie depuis le temps que celui-ci est resté ici à se chauffer près de mon feu, à boire ma bière et à manger mon pain ; ensuite le fameux Juif, qui a passé à Bruxelles, avait toujours cinq sous dans sa poche, et avec cela , au moins il ne faisait tort à personne.

— Peut-être que le bon Dieu a trouvé la charge trop lourde.

— C'est plutôt que le Juif lui même veut faire maintenant des économies.

On pense bien que ces facéties furent tout à fait du goût de la société, non moins que la logique forte et concise du vénérable hôtelier; il s'ensuivit une foule de plaisanteries, de lazzis hollandais parfaitement semblables à leur

bière et à leur fromage , d'histoires curieuses, intéressantes, effrayantes ou lamentables; et la conversation était devenue extrêmement animée, lorsqu'on entendit frapper à la porte, et une voix douce et tremblante, demanda en suppliant qu'où vînt ouvrir,

— Hum ! dit Pélers en hochant la tète, voilà mesdeux bonnes pratiques qui arrivent, le vent n'a pas soufflé assez fort poiu' les emporter, il aur.iit falhi i|ue le diable se mît de la partie. Allons, Gcîlrnde, n'cntends-tu pas tes protégés qui se morfondent au dehors; place, place, vous autres, eau le vieux reître va se secouer en entrant comme un caniche qu'on a jelé uans l'eau.

Gertrude ne s'ciait pas fait répéter deux fois l'ordre de son maître, et à peine la porte avait-elle été ouverte, que le mendiant s'é-

tait précipité dans la salle, suivi de sa fille. Il faut rendre justice aux braves pêcheurs , malgré leurs préventions contre lui , et malgré les mépris qu'ils lui avaient prodigués tout à l'heure pendant son absence , ils ne purent d'abord se défendre d'un mouvement général de compassion, et ceux qui se tenaient le plus près du foyer, se levèrent presque malgré eux pour en laisser approcher les deux nouveaux venus. En effet, c'était pitié de les voir; le chapeau du vieillard, d'où l'eau ruisselait comme d'une gouttière, n'avait plus aucune forme, les bords, au lieu de se relever, étaient plaqués sur ses joues et semblai^it faire suite à ses épais favoris ; son manteau n'était pas moins maltraité ; ses souliers pleins d'eau faisaient entendre un clapotement à chaque pas. Sa pauvre fille était dans un état encore plus pitoyable, car son corps frêle et délicat ne paraissait pas capable de supporter le poids de

l'eau qui chargeait ses vêtements de bure noire. Labonne Gertrude avait pris dans sei paumes calleuses les doigts glacés de la malheureuse , et les frottait, pour son bien, jusqu'à l'en faire crier.

Le pauvre alla s'accroupir devant le feu ; il plaça ses mains presque sur la flamme, et l'on vit peu à peu ses doigts ridés se détendre à la chaleur. On entendait incessamment l'eau qui coulait de ses habits et de sa barbe tomber en pétillant sur les tisons; ses yeux éteints reprirent un peu d'éclat, ses dents, d'abord serrées convulsivement l'une contre l'autre, commencèrent à claquer, le sang se reporta à ses joues, et colora ses paumettes d'un pourpre éclatant. Alors il promena ses regards autour de lui, examinant les convives et les tables, et ses lèvres violettes s'agitèrent comme pour prononcer quelques mots qui se confondirent

en un murmure inintelligible. La jeune fille ne fut pas si promptement remise, quoique Gertrude lui eût fait quitter ses vêtements trempés, pour lui en prêter d'autres, dans lesquels aurait tenu dix fois le corps de la pauvre mendiante; puis, comme elle était venue s'asseoir sur une mauvaise escabelle en bois , auprès de son père, ses yeux déjà ternis se fermèrent tout à fait, et elle tomba entre les genoux du vieillard.

— Pauvre Thérèse ! s'écria celui-ci, c'est la faim qui la tue ! elle et moi depuis ce matin nous n'avons pas eu un seul morceau de pain ' à mcnger.

Ces paroles dites en mauvais hollandais avaient été cependant parfaitement comprises de Péters, sur la figure duquel on voyait la sensibilité et l'avarice se combattre d'une manière passablement grotesque.

Heureusement Gertrude, toujours compatissante, eut l'excellente idée de présenter une petite écuelle de bois aux pécheurs attablés , en réclamant d'eux Tobole de la pitié, et, bien que le nombre des pièces de monnaie qui tombèrent fût très minime, la victoire néanmoins se déclara chez l'hôtelier pour la sensibilité , et un pain noir avec un hareng des plus secs furent apportés devant le pauvre, qui les dévorait des yeux , tout en s'ef forçant de rappeler à la vie l'iiifortunée Thérèse. Il suivait bien aussi d'un regard de convoitise la sébile que tenait Gertrude; mais il eut la douleur de voir Péters étendre la main vers elle , et empocher fort tranquillement ce qu'elle contenait, eu honorant d'un somire approbateur l'intelligence de sa servante.

Cependant , Thérèse ayant repris ses sens

le vieillard eut le loisir de satisfaire son ap- T, II. 14

petit , et se jeta avec avidité sur le maigre repas qui lui était offert. Ce spectacle eut le bonheur d'intéresser vivement les braves Hollandais, et d'amener un sourire de satisfaction sur la figure de ceux qui avaient contribué à la collecte, et qui s'amusaient pour leur argent tout autant que les badauds qui payent pour voir un sauvage manger de la viande crue. Thérèse avala une soupe que Gertrude avait prélevée sur son propre souper , et quand il n'y eut plus rien de curieux à voir, les buveurs reprirent leur verre , les joueurs leurs caries , non sans quelques discussions sur les coups de piquet qui avaient été interrompus et sur les points qui , on ne sait comment , s'étaient marqués loat seuls. Le gros Péters resta assis près de son feu , en face du mendiant , et se gratta lentement la partie inférieure de roreille,' afin de trouver le commencement le plus convenable au discours qu'il avait préparé, et

à la sommalion de vider les lieux qu'il avait immuablement résolu de faire ce soir à son hôte en guenilles. Mais notre hôtelier n'était pas au bout de ses chagrins ainsi que nous allons le voir.

L'ordre était à peine rétabli dans l'auberge que trois violents coups ébranlèrent la porte , et une voix cria :

— Ouvrez, ouvrez, pour l'amour du ciel.

— Qu'est-ce encore que ceci, dit Péters ef-

faré. Tout le monde écoula. On frappa de nouveau, et on fit intervenir cette fois dans la supplique tous les saints du paradis.

— Je gage, Péters, que c'est ce vieil ivrogne de Fritz, qui ne peut pas retrouver son chemin et qui vient demander asile.

— Ma foi, Tony, je ne sais pas comment les oreilles te tintent, jamais voix pareille n'est sortie du gosier de Fritz ni du gosier d'aucun habitant d'Amsterdam; c'est bien plutôt quelqu'un de ces vauriens de Français que leurs blessures ont retenus dans notre pays, après la guerre qui nous a délivrés de leur chien d'empereur! qu'on aurait bien mieux fait d'achever ou d'enfermer au moins en prison, car il n'y a pas de peste pareille à ces maraudeurs , et il ne se passe pas de jour sans qu'on ap-

prenne que quelqu'un à été tué ou tout au moins volé par eux. D'ailleurs, que ce soit un ivrogne ou un FYançais, je ne veux ni de l'un ni de l'autre; ainsi, bonsoir, qu'il passe son chemin.

Pendant ce colloque, les prières et les coups ne discontinuaient pas, malgré les malédictions par lesquelles Péters les accueillait ; on pouvait même distinguer que le suppliant impatienté se servait maintenant pour frapper, du bout d'un bâton ferré; de plus, le hurlement plaintif et prolongé d'un chien vint se joindre à cette harmonie.

— Allons, vieux poltron de Péters, dît Tony, que crains-tu ? ne sommes-nous pas capables à nous tous de te défendre contre une dizaine de malfaiteurs? C'est peut-être

quelque camarade que lu laisses ainsi mouillé à la porte. Et, en disant ces mols^ Tony l'avait ouverte sans se soucier du geste négatif de riiôtelier, et du mouvement que fit même celui-ci pour se lever,, mouvement que la rotondité de son ventre rendit prodigieusement lent, et par conséquent tout à fait inutile.

L'homme et le chien se jetèrent instantanément dans la salle comme s'ils avaient craint tous les deux que leur mauvaise mine ne fît subitement retomber la porte sur eux. En effet, ce n'était ni Fritz ni personne de la connaissance des pécheurs, mais bien un individu vêtu d'un mauvais habit noir, qui avait une certaine prétention risible, et d'un pantalon à pièces diversifiées; il portait sur le dos une besace à peu près inutile, à en juger

par l'état de plalilude au(iuel la pluie l'avait réduite, et à la main, un énorme bàlon qui n'aurait nullement rassuré Péters^ s'il s'était trouvé seul avec le inalencontreux étranger. Le chien , dont on aurait pu facilement compter les côtes, courut sans cérémonie se camper près du feu, non sans monter avec ses pattes crottées sur les beaux souliers à boucles de l'hôtelier ; quant au maître, il fit de nombreuses et profondes salutations, s'excusant moitié en français, moitié en hollandais, de la liberté qu'il s'était permise d'entrer prendre un air de feu, et promettant de ne pas abuser de la complaisance de ces messieurs, mais de déguerpir aussitôt que la pluie aurait cessé de tomber par torrents. En même temps il imita son chien, et aHa se placer

dans un coin du foyer, du côté opposé à celui qu'occupait le premier mendiant.

Celui-ci jeta au nouveau venu un regard sinistre, et serra sa fille contre lui, semblable à un dogue qui a trouvé un os au coin d'une borne, et voit, en grondant, arriver un camarade disposé à partager avec lui le profit de la trouvaille.

Mais la figure la plus singulière de toute la société était, sans contredit, celle du propriétairede l'auberge du^ Grand Frederick, qui, malgré sa bonne envie de parler, je dirai même de jurer, était resté tout ébahi de l'audace et du sang-froid de l'intrus, demeurait là immobile et la bouche béante.

— Dis-donc, gros richard, s'écria Tony^

en le tirant de son assoupissement et lui frappant sur le ventre, ne trouves-tu pas l'aventure plaisante? Celui-ci fait un excellent pendant à l'autre; vois-les, examinez-les tous les deux, nous aurons tout à l'heure à nous tenir les côtes de rire, car ils ne peuvent manquer de se faire quelque compliment. Écoute, je vois par où le bât le gène ; eh bien ! jette encore un morceau de pain à celui-ci, et je veux être noyé ou pendu si je ne paie le pain et le hareng. Entendez-vous, mes maîtres, continua-t-ilen s'adressant aux deux pauvres, c'est moi qui vous régale, mais je veux que vous m^amusiez.

— Que Dieu vous le rende, mon brave seigneur, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous être agréable, el si la chose peut

plaire à ce monsieur qui a l'air déjà fort gai, je lui proposerai uue fine partie de piquet.

— Ah! oui, une partie de piquet], maïs quel sera votre enjeu? Vous ne jouerez pas un pot de bière, à moins que Péters ne vous fassccrédit, ce dont je doute.

Ici, une oscillation de tête très significative de la part de l'hôtelier.

— A Dieu ne plaise que je ne vous sois à charge, mais ceux qui ont de l'or jouent de l'or, ceux qui ont du cuivre jouent du cuivre, et la perte est cruelle pour les uns comme pour les autres. Monsieur a une besace, j'en ai une qui vaut parbleu bien la sienne, et que j'ai achetée à un vieux farceur qu'on menait en prison : la besace sera noire enjeu, et je vous

réponds que si je la perds, il ne fera pas bon se trouver sous ma main lorspu'elle frappera la table avec impatience.

— Acceplc ! accepté ! place , place , aux milords; jamais nous n'aurons vu plus gros enjeu ni plus belle partie. Voilà des cartes, attablez-vous; je vous paie un pot de bierre, ■vrai comme je m'appelle Tony.

Un jeu de cartes fut mis immédiatement à la disposition des mendiants, et l'hôtelier dont l'œil infatigable veillait à tout, eut soin que ce jeu fût de tous, le plus gras et le plus avarié. Alors, celui qui avait proposé la partie se leva, et, se posant avec toutes sortes de grâces devant le vieillard, il lui dit en français :

— Estimable collègue dont jo ne connais

pas le nom, bien que j'aie une idée confuse de vous avoir vu jadis avec des cheveux moins blancs, une barbe moins longue, et des habits d'une coupe plus élégante ; je m'appelle Hector, je suis un brave et digne compère, tapez là, et passons à la table de jeu pour faire plaisir à nos hôtes.

L'autre lui lança un regard soupçonneux, maisen même temps la vue des cartes fit luire dans ses yeux, comme un éclair , et un sourire sur ses lèvres. D'ailleurs, il vit bien que les assistants n'étaient pas gens à lui faire grâce des plaisirs qu'ils se promettaient, et qu'ils commençaient à s'impatienter de oe que le spectacle tardait trop ; il quitta donc le coin qu'il occupait sans répondre aux paroles de M. Hector, sans prendre la main qui lui était tendue, et alla s'asseoir silencieu-

ment à la table, en ayant soin de faire placer sa fille à côté de lui.

— Allons ! messieurs, s'écria le plaisant Hector avec autant d'emphase que s'il eût été dans les salons du plus riche banquier de la capitale, les paris sont ouverts, faites vos enjeux ; il fut un temps où j'aurais joué en un seul coup vingt fois plus de pièces d'or que le plus robuste de vous ne peut manger de harengs dans sa journée ; mais je me trouve momentanément dans une position de fortune moins avantageuse. Il est bien convenu entre nous, continua-t-il, en s'adressant à son adversaire, que le gagnant sera propriétaire des deux besaces; je ne sais vraiment pas ce que j'en ferai ; vous encore , vous aurez

la facilité de mettre l'une des deux sur le dos de cette charmante demoiselle, qui en devien-

dra cent fois plus intéressante; mais moi, je ne pourrai pas en conscience, en charger ce pauvre Médor. Tiens, Mcdor, voilà la moitié de mon soupei , et quand je dis souper , j'ententls déjeûner et dîner. Ce chien est une excellente Léte parfaitement taillée pour la course; mais qui> comme vous pouvez le voir, a bien assez maintenant de se porter elle-uièir.e. N'importe ! ce qu'il y a de certain- c'est que le perdant .sera plus misérable encore qu'il ne l'est à présent, et je vous réponds que Ticlée seule de perdre ma pauvre besace va rendre la partie intéressante pour moi. A vous à donner. Je vois avec plaisir, à votre bonne façon, que les cartes ne vous sont pas étrangères.

Le vieux pauvre, en effet, n'avail plus cette apathie avec laquelle il s'était assis tout à

l'heure devant le feu; ses doigts crispés laissaient une empreinte creuse sur les cartt's qu'ils serraient, et rien ne pouvait se comparer à l'expression animée de sa figure, que l'avidité avec laquelle il avait contemplé le pain qu'on lui avait offert, lorsqu'il était rentré mourant de faim, à l'auberge. Il ne répondait que par des signes de tête à la prolixité de son facétieux compagnon ; seulement, fatigué de ses préambules et de ses périphrases, il lui dit sèchement:

— Monsieur Hector, nous ne sommespas gens à cérémonies : appelez-moi Pien e tout, court.

On voyait l'impatience contracter ses traits toutes les fois qu'une carte trop épaisse se refusait à glisser et peu s'en fallût qu'il ne jetât le T. II. 15

jeu au nez de Péters, et ne lui en demandât un autre. Il se contint fort heureusement, car l'irascible aubergiste qui digérait avec peine cette sorte de plaisanterie, lors même qu'elle était faite par ses habitués, aurait infailliblement jeté l'audacieux à la porte, et nous aurions été ainsi privés des scènes que j'ai à vous raconter. Les Hollandais se regardaient en souriant et prenaient grande joie à voir la passion qui animait les deux adversaires ; encore un peu, et les pauvres allaient vraiment être quittes du pain dont on leur avait fait la charité. Mais ce que les assistants n'apercevaient pas, c'était l'attention avec laquelle chacun des joueurs examinait les doigts de l'autre, alors qu'il donnait les cartes ; il était évident qu'ils ne s'accordaient pas grande confiance, et qu'ils se croyaient mutuelle-

ment susceptibles de cette sorte d'adresse dont on pçut prendre des leçons presque publiques en maints endroits de Paris.

La fortune se déclara contre Pierre, et, pour parler le langage technique, il fut fait en quelques instants, pic, repic et capot. Un soupir de satisfaction s'exhala de la poitrine d'Hector, tandis que le vaincu, se mordant les le-

vres, envoya un morne regard à la besace qui séchait suspendue au manteau de la cheminée.

— Mon bâton contre le vôtre, dit-il sourdement.

— Accepté ! bien q\xe le mien soit orné d'un gland; agrément que le vôtre ne possède pas.

Celte fois encore la chance fut défavorable à Pierre, il perdit le bâton aussi promptement qu'il avait perdu la besace.

Pierre demeura quelque temps absorbé , et parut discuter longtemps avec lui-môme j en saisissant avec force le poignet d'Hector , qui le regarda avec des yeux dans lesquels flamboyait une horrible avidité, il se pencha vers lui et lui dit à voix basse en français : Tu es

venu comme un mauvais <(lémon , l'asseoir au môme foyer que moi ; dès que je t'ai vu , j'ai senli en loi quelque chose d'infernal : et il n'y a que l'enfer, en effet, qui puisse l'avoir suggéré l'idée de me faire jouer. Scns-tu comme ma main tremble? Eh bien mon cœur bat dix fois plus vite ; tu as rallumé un feu qui me brûle, je n'y peux plus lenir^ je veux jouer encore. J'ai dans ma poche six sous ; c'est tout ce que j'ai ramassé en cinq jours parmi ces ladres habitants d'Amsterdam, que Je voudraistousvoirengloulirdans les flots qui les menacent. Demain je serai chasséd'icicomme un chien ; cet argent est tout ce que j'ai pou r me nourrir moi et mon enfant, ; si je le perds on nous trouvera tons deux morlsdefaimet de froid dans quelque fossé d'une route ; si je gagne , lu me rendras mon bâton el ma besace : jouons.

Et il lâcha le bra^ d'Hector pour reprendre les caries. Celui-ci accepta le marché avec une inclination de tête des plus gracieuses, et les pêcheurs, qui n'avaient rien compris 'au colloque furent satisfaits de voir s^engager une nouvelle partie, sans s'inquiéter de l'enjeu. Le vieillard, avant de commencer , se tourna vers sa fillej la pauvre enfant pleurait à chaudes larmes et grelottait ; il la baisa au front, ot sembla hésiter un peu. — Je vous attends, dit froidement Hector. Alors Pierre laissa pleurer sa fdle, et joua avec plus de rage que jamais. Le malheureux était décidément dans une veine funeste ; cette troisième partie ne lui fut pas plus favorable que les premières ; m deux coups son adversaire avait gagné. Pierre considéra, avec une attention stnpide, le jeu de celui-ci étalé sur la table, il compta

et recompta dix foisj et se frappa le front avec désespoir quand il se fut bien convaincu qu'il n'y avait rien à objecter, absolument rien.

Cependant la soirée avançait elles pêcheurs n'avaient pas coutume de prolonger si longtemps leur séjour à l'auberge. Déjà on entendait ça et là quelques bâillements significatifs. La plupart des pipes étaient rentrées dans leurs étuis de bois ; aussi, quand cette troisième partie fut achevée , chacun parut disposé à regagner son gîle. Le trop fameux quart-d'heure de Rabelais était arrivé pour ceux des consommateurs que la fortune du piquet n'avait pas favorisés ; ils faisaient sortir lentement, et une à une les piècesde monnaie nécessaires , non sans mâchonner intérieurement quelques plaintes et quelques ré-

criminations. Ce moment était toujours pour Péters un moment de jubilation ; les paysans étaient les bien* venus, et recevaient pardessus le|marché, en échange deleur argent, un sourire extrêmement agréable. Mais hélas ! il était dit que- ses joies les plus pures seraient empoisonnées. L'hôtelier était inquiet ; ses yeux couraient rapidement d'un coin de la salle à l'autre; il n'apportait pas dans ses comptes cette lucidité, celte sûreté qui faisaient l'admiration de ses hôtes , et lui avait valu partout une immense réputation de capacité. La cause de cette anxiété cruelle n'était pas difficile à deviner : Péters ne se souciait pas de rester seul, ne fût-ce que quelques minutes, avec les deux aventuriers que son mauvais génie avait adressés chez lui. Avant doncque tout le monde ne fût parti, il se

dirigea vers ses hôies d'un pas décidé. -—Ah ça, mes maîtres, leur dit-il, il fait maintenant un temps superbe ; regardez, la lune s'est levée tout exprés pour vous éclairer ; ainsi, bonsoir et bonne chance 5 je vous souhaite beaucoup d'auberges comme celle du Grand-Frédérick j

mais je ne crois pas, sans me flatter, que vous rencontriez un second aubergiste aussi humain, aussi généreux que Péters Berghem. Si uû jour nous nous retrouvons dans le paradis , j'espère que vous en rendrez bon compte.

A cette injonction précise, les deux pauvres se levèrent; Hector s'approcha de l'autre chuchota quelques mois à son oreille ; aussitôt Pierre mit avec précaution sa main dans sa poche, puis ses sourcils se rejoignirent, et un sombre désespoir se peignit sur sa figure.

Le malheureux alors se dirigea vers sa besace; il oubliait qu'elle n'éiail plus à lui. — Vous avez le droit de la vider , dit le vainqueur avec ironie 5 et si vous voulez même, je vous la vends six sous. Les pêcheurs rirent de cette saillie, et trouvèrent qu'Hector était un pauvre beaucoup plus aimable que le vieillard. Celui-ci avait été frappé rudement par les paroles d'Hector; son bras déjà étendu pour saisir la besace, retomba tout à coup, et il lança un regard étincelant de colère sur celui qui le raillait si impitoyablement; maintenant il n'avait plus rien à laisser ni rien à prendre. 11 se dirigea vers sa fille; la pauvre Thérèse s'était endormie; sa pelitelêle, abaissée sur son sein , indiquait par ses mouvements que sa respiration était courte et oppressée ; une espèce de sifflement sortait de sa

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poitrine; mais enfin elle dormait; elle était peut-être transportée par un songe loin de ses misères et de ses chagrins, elle souriait peutêtre intérieurement à des spectacles d'aisance et de bonheur : il eût été cruel de l'arrachera ces chimères bienfaisantes, po^irla replonger dans une horrible réalité, pour la jeter faible et chancelante sur un chemin sans but, prêtant l'appui de son bras à un père qui venait de perdre jusqu'à leur nourriture du lendemain. Aussi Pierre la montra d'un air suppliant àThôlelier, et ses regards semblèrent solliciter de lui un sursis à l'exécu! ion de la sentence qu'il avait prononcée; mais un signe de tête profondément négatif fut la seule réponse de Péters ; sa résolution était immuable^ et il s'avança pour réveiller lui-même la jeune fille.

Mais Hector qui la contemplait depuis quelques minutes avec une grande attention , l'arrêta assez rudement, ce dont Péters ne parut pas médiocrement offensé.

— Messieurs, dit Hector à tout ce qui restait de la nombreuse assemblée , je devine pourquoi le vénérable patron de l'auberge redoute de se trouver seul avec nous deux j je lui pardonne ses craintes ; il est juste de dire , en effet, que la manière dont nous sommes vêtus n'est pas faite pour donner de nous une excellente opinion. Cependant, j'aurais eu à proposer à mon collègue une quatrième partie de piquet qui aurait été mille fois plus piquante que les trois premières , et il y a cent à parier contre un que celui qui la perdrait courrait se mettre une corde au cou ou se jeter à la mer, il est donc fâcbeux que vous

vous en alliez , car , si j'en juge par l'intérêt touchant avec lequel vous nous avez vus nous dépouiller tout à l'heure , vous vous privez d'un plaisir hien plus grand encore.

— Que diahle auriez-vous encore à jouer ? dit Tony ; à moins que l'un de vous ne veuille se retirer d'ici tel qu'il est sorti du ventre de sa mère. Prenez garde, notre bourgmestre ne s'en accommoderait pas; c'est un homme sévère sur les moeurs , et qui ne se ferait point scrupule de vous fourrer tous les deux en prison.

— A Dieu ne plaise, que je prétende donner un pareil spectacle à la vertueuse ville d'Amsterdam ; grâce aux fils de toutes couleurs dont je suis journellement obligé de consolider mea habits , je ne pense pas qu'on puisse

apercevoir de moi autre chose que les mains et la figure. Mais ne soyez point inquiets, nous possédons tous les deux un trésor à peu près équivalent. Je veux bien passer sur les avantages que le mien peut avoir ; décidez seulement l'estimable propriétaire de cette auberge à faire sortir un peu moins ses yeux de leur orbite, et je vous promets une scène qui surpassera tout ce que vous avez vu jusqu'ici.

— Ma foi? arrive que pourra, je reste ; qui veut en faire autant '1 Le vieux a déjà perdu sa besace et son bâton ; je suis curieux de savoir ce qui lui restera quand il aura encore perdu quelque chose. Allons , allons , camarades, je paye à chacun de vous un verre d'eaude-vie, et je veux que ceux qui se sont hâtés de partir se mordent les pouces demain , quand

nous leur vanterons l'excellence de la vieille liqueur de Péters ; nous avons du labac , des pipes , et nos femmes peuvent bien dormir toutes seules.

Sept ou huit pêcheurs se rendirent aux paroles de Tony, et se décidèrent à rester, pour goûler enfin du contenu de celte bouteille poudreuse qu'ils avaient lorgnée souvent. On se rassit , on frappa sur la table, on barricada la porte, les cris de, Gertrude parici,Gerlrude par là , recommencèrent 5 et Péters , tout en grommelant et en considérant son horloge de bois qui marquait dix heures et demie , vit que le meilleur parti à prendre était de mettre à profit la recrudescence de soif qui avait saisi ses hôtes; les gobelets, les pots, reparurent en abondance 5 la fumée, qui s'élait peu à peu dissipée , fut en un moment épaissie par de T. II. 16

nombreuses boulTées de tabac ; et l'on peut dire que les enragés qui avaient imité Tony, buvaient, fumaient^ et faisaient du bruit comme quarante. Ces dispositions brillantes , qui promettaient à l'aubergiste un surcroît de consommation et à son escarcelle un surcroît de monnaie , chassèrent enfin les nuages qui, depuis longtemps, obscurcissaient le front de Péters ; le calme et l'amabilité lui revinrent en même temps ; il but, il rit, il anima la société, et remit de l'huile dans les petites lampes de fer.

Cependant Hector avait pris à part le vieux pauvre , et l'avait emmené dans un coin de la salle qu'éclairait un rayon de lune tombant d'une lucarne placée en haut de la muraille, mais arrivant pâle et jaune à travers les nuages de tabac qu'il fallait percer.

— Camarade, vous avez une fille charmante , et qui dort certainement du sommeil de Tinnocence ; il n'y a en effet que les sourds et les innocents qui puissent n'élre pas réveillés par unsemblabletintamarre.Unspul de ses regards faitsur les passants plus d'effet que tous les Pater 9t\es Ave du. monde, plus d'effet qu'une jambe de bois, qu'un bras en écbarpe, qu'un ulcère, que tous les moyens enfin dont on use pour exciter la commisération. Car, il ne faut pas s'y tromper, notre art est un grand art; on peut y faire fortune , et rarement on peut s'y ruiner , vu que c'est un commerce dans lequel on apporte peu de fonds. Que ditesvous de mon chien ?

— Je dis que je lui souhaiterais un autre maître.

— Charmant ! charmant ! tous maniez parfaitement l'épigramme ; je vois que je ne risque pas de me compromettre avec vous, nous sommes deux mendiants de bonne société.

JNÏédor, viens ici.

Le chien réveillé par une voix connue , arriva lourdement , semblable à un homme aviné; et il posa sa tôle entre les jambes de son maître pour la soutenir.

— Ce chien a toutes sortes de gentillesses, il danse, il fait des tours, il est capable d'amuser des Parisiens. Aussi cet animal m'est d'un excellent rapport ; et quand il fiiit le tour d'un cercle , une écuelle de bois dans sa gueule, il est rare que les assistants ne se laissent pas

^Tier à y déposer quelque chose. Aussi voyez ! A la lueur de la lune, Pierre vil briller une

pièce d'or entre les inai'iis d'Hector; son oeil s^enflanima aiissilot ; il se baissa pour la considérer de plus près , et dans son extase il passa la main sur la tête de Médor, qui ne répondit à ses caresses que par un sourd grognement. Puis la pièce d'or disparut, et son regard resta fixé sur la poche où elle s'était engouffrée.

— Vous sentez combien mon chien doit m'^être cher, continua l'autre ; eh bien ! je veux risquer de le perdre. Il faut que l'un de nous sorte d'ici riche comme un Crésus, Tautre s'en ira se tuer de la manière qui lui paraîtra la plus commode. Avec un chien et une jolie fille, pâle et languissante , imbécille est celui qui ne fera pas fortune.

Pierre l'avait compris , il fit en arrière un saut d'étonnement.

— Vous voudriez que je jouasse ma fille !

— Comme un Savoyard joue sa marmote , un Basque son ours , et comme moi-même je jouerai Médor. D'ailleurs, je suis accommodant ; à mon chien je joins la pièce d'or ; si je perds, il est inutile que je fasse de la mer ma légataire universelle ; tenez , regardez , je la mets au jeu ; c'est un beau doublon, celui qui le gagnera en amassera autant qu'il voudra. Vous me direz que le métal est méprisable, c'est vrai ; mais ce qu'on peut avoir par son intermédiaire ne l'est point du tout.

L'or étincelait de nouveau aux regards du vieux mendiant. Il se rapprocha de sa fille. Thérèse ne s'était point réveillée. Oh! pourquoi la pauvre enfant ne pressentait-elle pas son malheur ! ne levait - elle pas ses grands

yeux bleus sur son père ! ensemble ils seraient partis ; ils auraient pu vivre ou mourir de faim ensemble. Mais rien ne vint contrebalancer dans le cœur du vieillard la puissance de l'enfer ; une sorte de délire s^était emparé de sa lête, il s'assit à la table, prit les cartes dans sa main et fit signe à Hector de se placer en face de lui. Un mouvement de curiosité se manifesta parmi les assistants ; maintenant qu'ils avaient avalé leur fameux verre d'eau-de-vie, ils attendaient la partie promise.

— Messieurs, dit Hector, si cela peut vous être agréable, vous saurez que les enjeux sont cette jeune fille et mon cbien Médor. Tous les deux dorment d'un profond sommeil, l'un et l'autre sera très étonné à son réveil de trouver une autre figure à son propriétaire.

— Vous savez ce que vous ajoutez , dit Pierre en français.

Soyez sans crainte., je vous ai dit que privé de mon chien je n'aurai plus besoin de rien ; je n'en ai pas parlé aux mangeurs de harengs, parce quecelle grosse bedaine d'aubergiste en aurait pris texte pour nous faire payer notre écot.

Les pêcheurs , quand ils ouïrent l'annonce, faite par Hector, s^entre-regardèrent d'un air d'incrédulité et comme des gens disant à peu près : — Nous attendions quelque chose de Sérieux , on se moque de nous , nous somtne^ volés. Cependant la partie commença; la chance avait tourné. H y a peu de lecteurs qui ne soient versés dans la connaissance des termes techniques du piquet; comme donc

celte histoire est très véritable, je veux la dire toute entière.

Les deux adversaires étaient convenus de jouer en partie liée, c'est-à-dire que le vainqueur devait être celui qui aurait gagne , le premier, deux parties. Au moyen d\in soixante et d'un quatre-vingt-dix , le vieux pauvre avait enlevé la première manche avant qu'Hector eût pris seulement dix points. Les Hollandais purent voir alors, au silence de celui-ci, qui avait tout à coup perdu sa loquacité, et à la joie excessive de Pierre, que réellement ils n'étaient pas volés, et qu'en tout cela il n'y avait point de raillerie ; de quoi ils furent très charmés , et ils se resserrèrent autour des deux joueurs.

— Médor, dit le plus jeune d'une voix triste,

couche-toi là , mon vieux Médor ; appuyé ta tête sur mes genoux, tu es déjà à moitié perdu pour moi. Pauvre bête! te es tout ce que j'aime; quand j'ai du pain, je n'en casse pas un morceau pour toi, mais je le partage en deux portions égales. J'ai été riche, continua-t-il en s'adressant aux pêcheurs, mes parents se sont donné beaucoup de mal pour moi ; j'ai mangé vite ce qti'ils m'avaient amassé ; c'est très facile à Paris ; puis quand j'ai eu dévoré le tout , ceux qui m'avaient aidé le plus efficacement me plantèrent là I et comme j'étais paresseux et incapable de rien faire , je me mis à mendier, et ayant un jour rencontré ce chien dans la rue , il se prit d'amitié pour moi, et depuis ce jour nous ne nous sommes jamais quittés.

Après cette rapide biographie de lui-même, il reprit les cartes ; la nouvelle partie s'engagea

d'une mamère funeste pour lui. Pierre, radieux, fît encore un soixante, désormais il n'avait plus rien à craindre; le louis d'or et le chien allaient passer en sa possession; du moins il fallait bien du malheur pour être renversé de si haut. Il soupira donc comme un homme soulagé et regarda Thérèse en souriant. Encore un coup, et tout va peut-être se décider ; mais la fortune veut aller moins vite, elle penche pour un revirement, le plateau d'Hector remonte un peu. Une quinte et un quatorze restent inutiles dans les mains du vieillard, son adversaire a quinte et quatorze supérieurs; la seconde partie est gagnée par lui , l'égalité est rétablie.

— Voyons la belle , s'écrient presque instantanément les assistants qui suivent avec un intérêt marqué les détails de cette partie , et

qui semblent ne reprendre haleine que dans les moments où elle est suspendue.

La belle, la partie décisive, s'ouvre en effet; c'est à Pierre à donner les cartes ; le désavantage est pour lui , mais la chance peut tout réparer, Hélas ! il n'y eut pas même de second coup, Hector avait le jeu le plus triomphant qu'il soit possible de trouver, il marquait la centaine sans jouer la carte. C'en était fait.

Le vieillard se leva , il était pâle comme la mort.

— Adieu, Thérèse, dit-il, il était écrit que je serais toujours malheureux par le jeu : j'ai joué mes terres, mon argent, celui qui m'était confié; j'ai joué l'honneur de ma femme; j'ai tout perdu ; il me manquait de jouer ma fille ! Maudit celui qui a réveillé dans mon cœur

celle ardente passion ! que mon sang retombe sur lui! En disant ces paroles, Pierre ouvrit la porte et disparut. Deux jours après, on trouva sur la grève le corps d'un vieillard que les flots y avaient déposé.

Quant à Hector, impossible de vous dire ce qu'il devint, seulement on m'a dit avoirvu passé à Bruxelles , un ou deux mois après l'époque de la scène que j'ai racontée, un mendiant avec une jeune fille et un chien ; la jeune fille pleurait sans cesse, ajoutait-on, et le mendiant la menait rudement; mais le chien, plus humain que son maître, semblait vouloir la consoler par ses caresses, et l'avoir prise en grande affection.

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