‹ La Reine HortenseChapitre 10 sur 15 · A JOSÉPHINE · texte numérisé non relu

A JOSÉPHINE

EUGÈNE ET H.0RTENSE

La statue en marbre de Carrare , ouvrage de Cartelier, représente l'impératrice Joséphine en costume de cour. Elle est âge nouillée sur un carreau, près d'un prie-Dieu. Cette statue, d'après le témoignage de ceux qui ont connu l'Impératrice, est d'une ressemblance parfaite.

Dans la chapelle contiguë* à celle où se trouve le tombeau de Joséphine , on voit le monument de son oncle, le marquis de Tascher de la Pagerie , gouverneur de la Martinique. Il est en marbre blanc, orné de deux rostres, et porte une inscription en latin dont voici la traduction :

« Joséphine, épouse de Napoléon, empereur, a fait élever ce monument à son oncle illustre? Robert-Marguerite de Tascher de la

Pagerie, gouverneur de l'île de la Martinique, grand officier de la Légion d'honneur, mort à l'âge de soixante-six ans. »

Dans l'ancienne chapelle des seigneurs de Buzenval, qui fait face à celle où a été élevé le monument de l'impératrice Joséphine, et dans un caveau construit sous cette chapelle, reposent les restes de la reine de Hollande , Hortense de Beauharnais, morte le 5 octobre 1837, à son château d'Arenenberg. Ses dépouilles mortelles furent amenées à Rueil par M. le comte de Tascher de la Pagerie, son cousin.

L'acte de dépôt du corps de la reine Hortense porte ce qui suit :

« Le 19 novembre 1837, d'après l'autori-

sation du gouvernement, a été créposé par M. le comte de Tascher de la Pagerie, général-major, chambellan de S. M. le roi de Bavière, membre de la Légion d'honneur, chevalier de la Couronne de fer du royaume d'Italie, grand'eroix de l'ordre militaire de l'Épée de Suède, officier de l'ordre de l'Étoile du Sud du Brésil, un cercueil contenant les dépouilles mortelles de Hortense- Eugénie de Beaunarnais, reine de Hollande, duchesse de Saint-Lcu.... »

Le 8 janvier 1838, par un froid de quatorze degrés, eut lieu l'inhumation du corps de la reine Hortense.

n On lui rendit les honneurs dus a la femme que l'Empereur avait appelée sa fille (1), et dont le front avait porté la couronne. Depuis la mort de Joséphine, jamais la modeste église de Hueil n'avait été aussi parée, aussi resplendissante, et aussi reni-

(1) Rueil et la Malmaison, par Jacquin et Ducsberg, pages 203 et suivantes.

plie de deuil et de tristesse. La nef et le chœur étaient tendus de noir; sous un riche catafalque , aux clartés des cierges et des lampes funéraires , reposaient les restes d'une Reine qui n'avait pas laissé sa royauté à ses héritiers, et dont les armoiries n'étaient plus que le glorieux témoignage d'une grandeur évanouie. Ce royal appareil faisait contraste avec les dimensions de l'édifice ; les chants de mort, qui se mêlaient aux sens des instruments; l'intensité môme du froid, ce deuil de la nature qui semblait s'associer au deuil des hommes; la présence de tant d'illustres personnages , derniers débris de l'Empire qui s'était écroulé plus vite encore qu'il ne s'était élevé, tout cela formait une scène d'une tristesse imposante et majestueuse. La sœur de l'empereur Napoléon Ier, l'ancienne reine de Naples, put seule, de sa famille, apporter à Hortense le tribut de 6es larmes. Du haut de son mausolée, Joséphine semblait unir ses prières à celles des assistants, et là, bien au-dessus

de toutes ces grandeurs déchues, la religion, étrangère aux passions humaines, tendant la main à toutes les infortunes, n'ayant d'autre étendard que la Croix, d'autres couleurs que celles du suaire, la religion, qui bénissait sur la terre les restes de celle que tant d'infortunes supportées avec résignation avaient dû conduire au ciel. Il n'y manquait qu'un Bossuet pour faire de cette solennité funéraire une des plus sublimes qui aient été célébrées.

« Le lendemain, le corps de la reine Hortense fut porté au caveau et descendu dans sa dernière demeure, après lecture du procès-verbal, et après avoir constaté que les cachets et le ruban noir qui fermaient la bière étaient intacts. Le corps reposait dans un cercueil en plomb renfermé dans un autre d'acajou, que recouvrait une caisse en chêne; sur celle-ci se trouvait un écusson d'argent où était gravée une inscription funéraire.

« Le soir même du jour ci l'inhumation,

le caveau fut muré, et l'escalier qui y conduisait recouvert d'une dalle. La chapelle fut entièrement dallée en granit noir, et les parois du pourtour furent couvertes de marbre noir. Au milieu de cette chapelle devait être placé le monument de la Reine. »

Ce mausolée, qui avait été confié au sculpteur Bartolini, de Florence, fut inauguré dans l'église de Rueil le 29 avril 1845. La statue de la reine Hortense était représentée dans l'attitude de la prière, résignée, les mains croisées, et presque entièrement couverte d'un voile.

Cette statue, dont la ressemblance laissait à désirer, devait être remplacée^ en 1838, par un monument plus digne de l'auguste mère de Napoléon III.

Un des premiers soins de l'Empereur fut de sauver d'abord l'église de Rueil de la ruine qui la menaçait. Dès 1854, cette restauration fut confiée à M. Eugène Lacroix, architecte de la couronne, et à M. Manguin, architecte des monuments historiques, qui

avait attiré l'attention publique sur l'église de Rueil par un remarquable projet de restauration.

Cette église, dont la première pierre fut posée en 1S84, par Antoine Ier, roi de Portugal, alors exilé de son pays, était dans le plus grand état de délabrement.

Le clocher menaçait ruine, et tout le surplus du monument, reconstruit par le cardinal de Richelieu, n'était pas en meilleur état.

Cependant, telle qu'elle était, l'église de Rueii offrait néanmoins un grand intérêt à l'artiste et à l'historien; au point de vue de l'art, la tour romane est un spécimeq remarquable d'un style devenu très-rare aux environs de Paris, où les vieux édifices sont destinés, le plus souvent, à être remaniés, sinon détruits, pour faire place à d'autres conslruc- 3 plus conformes aux besoins des populations qui se pressent à leurs oit ds.

La nef, les parties latérales et le portail principal, bâtis par les soins du cardinal de

Richelieu, sont d'une conception originale et digne de cette époque pleine de sévi, qui devait être l'aurore du siècle de Louis XIV. Avant la révolution de 93, on voyait sur la portail les armes de Richelieu et quatre statues sculptées par Sarrazin. Deux de ces statues, représentant saint Pierre et sain^ Paul, patrons de l'église, étaient placées dans les niches du bas, de chaque côté du portail.

Les travaux de restauration furent poursuivis avec une grande activité par M. Eugène Lacroix, et achevés dans l'espace de quatre années. Les dispositions primitives furent scrupuleusement respectées; les anciennes sculptures conservées autant que possible et replacées ; les réfections entières exécutées au moyen de photographies et de moulages qui permirent de reproduire l'image fidèle de ce qui existait précédemment.

Un seul changement fut apporté. La tour du clocher se trouvait enclavée dans les combles de la construction de Richelieu,

bâtie dans des proportions beaucoup plus vastes que l'ancienne église; elle était entièrement perdue pour l'aspect. Son exhaussement permet aujourd'hui que toutes les parties destinées à être vues, arcades du beffroi et colonnettes, surgissent au-dessus des toitures.

L'église de Rueil a conservé ses trois entrées. Au-dessus du portail principal, on lit cette inscription :

« Deo optimo maximo. Sub invocatione sanctorum Pétri et'Pauli. »

Le deuxième portail est du côté du nord, et porte la double date de 1603-1857.

Le troisième portail est au midi et n'est remarquable par aucun ornement.

Une grille en fer ferme l'entrée du chœur et des deux chapelles collatérales qui renferment les monuments de l'impératrice Joséphine et de la reine Hortense.

Le maître-autel en marbre blanc, élevé de quatre degrés, présente, sur la face antérieure, un magnifique bas-relief en bronze

doré de l'époque de la Renaissance représentant le corps du Sauveur près d'être embaumé et déposé dans le tombeau. Ce basrelief fut acheté, en 1805, par Napoléon Ier, pour l'autel de sa chapelle à la Malmaison. En 1837, M. Haguerman, devenu propriétaire de ce château, en fît don à l'église de Rueil.

Le tableau de Y Assomption de la Vierge, par frère Jean-André, de l'ordre des Franciscains, placé près du maître-autel, est un don de Napoléon Ier qui date de 1806.

Enfin, on remarque près du maître-autel les deux statues de saint Pierre et de saint Paul.

La chaire, qui ne manque pas d'élégance malgré sa simplicité, porte la date de 1595.

Pendant que se terminait la restauration de l'église, M. Barre, sculpteur, exécutait le monument commémoratif de la reine Hortense, et M. Eugène Lacroix terminait la crypte qui occupe le dessous de la chapelle et renferme le tombeau de la Reine.

Ge monument fut inauguré le 27 juin 1858,

ci présence de l'Empereur et de l'impc*ti )rice.

Le 26 au soir, l'Empereur fit prévenir le curé de Rueil que l'inauguration aurait lieu le lendemain matin, à onze heures, sans apparat et avec la plus grande simplicité, comme il aime à faire tout ce qui le touche personnellement.

Mais les préparatifs, bien qu'accomplis à la hâte dans l'église pour cette pieuse cérémonie, avaient éveillé l'attention, et, le lendemain, lorsque Leurs Majestés arrivèrent, elles étaient attendues à la porte du saint temple par Son Exe. le maréchal Magnan, le préfet de Seine-et-Oise et le maire de Rueil.

Après avoir reçu l'eau bénite et l'encens qui leur avaient été offerts par le digne curé de la paroisse, l'Empereur et l'Impératrice furent conduits processionnellernent aux sièges qui leur avaient été préparés devant le maître-autel, où ils entendirent la messe, pendant laquelle fut chanté un 0 saîutaris

d'une facture large et empreinte d'un grand sentiment religieux. Puis, l'office divin ter* miné, le curé, assisté de son clergé, procéda à la bénédiction du mausolée.

LL. MM. félicitèrent ensuite MM. Barre, sculpteur, et Lacroix, architecte, sur la parfaite exécution de ce beau travail, et elles se retirèrent au milieu des acclamations d'une population enthousiaste accourue en foufe sur leur passage.

Le monument, tout en marbre blanc des Pyrénées, se compose d'une arcade dans le style greco-romain supportée par deux colonnes corinthiennes, hautes de 2 mètres 90 centimètres, élevées sur un piédestal de i mètre 65 centimètres orné de guirlandes et de couronnes. L'arcade, haute de 3 mètres 45 centimètres et large de 1 mètre 70 centimètres, entoure et protège la statue de la Reine.

Dans son ensemble, ce rfionument atteint une élévation de 8 mètres 27 centimètres, et son ordonnance est 4 p*u près la

même que celle du tombeau de l'impératrice Joséphine.

La reine Hortense, portant le diadème royal et le front ceint d'un long voile qui l'enveloppe de ses plis, est représentée à genoux, dans l'attitude de la prière, les yeux levés vers le ciel. La couronne royale et une lyre reposent devant elle sur un coussin. Un ange, qui semble se détacher du fond du monument, lui tend les bras. Ce groupe en marbre blanc de Carrare, dû au ciseau habile de M. Barre, est d'un effet profond et touchant.

Sur le piédestal, on lit cette simple inscription gravée en creux et en lettres dorées :

Un escalier placé dans l'angle de la chapelle descend à la crypte, qui est fermée pai une porte en fer ouvragé; cette crypte rappelle, par ses dispositions, celles qui se voient o^core dans les églises romanes.

Des groupes de colonnes courtes et massives supportent les arceaux de la voûte. Une lampe funéraire, suspendue au centre, et deux candélabres en bronze portent les lumières qui, seules, éclairent ce lieu entièrement fermé au jour.

Au fond de la crypte, sous un arceau profond, est un sarcophage monolithe qui renferme dans un triple cercueil les restes de la reine Hortense.

Toute la surface du sarcophage est ornée de sculptures en bas-relief relevées de quelques dorures. Le suaire et la palme d'or qui le recouvrent rappellent la fin douloureuse de cette noble et gracieuse Reine, morte dans l'exil, fidèle à toutes les affections de la famille et de la patrie.

Au fond de l'arcade est sculpté le manteau royal aux armes de Hollande que su^ monte la couronne si dignement portée yw le roi Louis, et si courageusement rtéptffc par lui dès qu'il ne crut p^uè potrroir régner avec indépendance.

Sur la face antérieure du tombeau, on lit l'inscription suivante :

« Hortense-Eugénie de Beauharnais, du- « chesse de Saint-Leu, reine de Hollande, « née à Paris, le 10 avril 1783, fille du pre- « mier lit de Marie-Rose-Joséphine de Tasce cher de la Pagerie, Impératrice des « Français, et du vicomte Alexandre de Beau- « harnais; belle-fille de Napoléon Ier, Empe- « reur des Français, mariée à Paris, le 3 jan- « vier 1802, à Louis-Napoléon, roi de « Hollande; décédée en son château d'Are* « nenberg, le 5 octobre 1837. »

Le 5 octobre 1837 ! Celte date nous rap~ pelle que, quelques années auparavant, en 1831, lors de son passage en France, la reine Hortense était venue prier devant la tombe de sa mère.

« Quel sentiment douloureux m'oppressa lorsque j'entrai dans ce lieu (1), que je me mis à genoux devant cette image chérie, et que la triste pensée me vint que de tout ce qu'elle avait aimé, je restais seule avec mon

(1) La Reine Hortense en Italie, en France et en Angleterre, pages 205 et 206.

fils, isolée et obligée de fuir même le lieu où elle reposait. La quantité de fleurs qui ornaient ce monument, que mon frère et moi avions eu tant de peine à obtenir la permission de faire élever, me prouva qu'elle était restée au moins au milieu de tes amis, auxquels son souvenir était toujours cher. Sa fille seule était oubliée »

« Je m'arrêtai à la porte du château de la Malmaison. Je tenais à y entrer. C'est de là que l'Empereur avait quitté la France pour jamais ! C'est là que je fus heureuse d'adoucir par mes soins les tristes moments où tout l'abandonnait, et où, du jaite de la plus grande des gloires, il tombait dans la plus grande des infortunes. Après Waterloo, je le vis encore plein de courage, oubliant son propre malheur, voulant à tout prix sauver la patrie, prédisant tout ce qui allait arriver si elle ne se défendait, et sentant tout ce qu'elle avait encore de furce réunie à lui »

« Ah ! je n'étais venu chercher en

France que des tombeaux, et je m'y voyais seule du passé avec mes souvenirs d

Et la Reine, le ccur déchiré, regagna la terre étrangère. Là, une suprême consolation lui avait été réservée par la Providence : celle d'embrasser son fils chéri et de le bénir sur son lit de mort !

« Mon cher fils, lui écrivait-elle le 3 avril 1837 (1), on doit me faire une opération absolument nécessaire. Si elle ne réussit pas, je t'envoie par cette lettre ma bénédic tion. Nous nous retrouverons, n'est-ce pas? dans un meilleur monde, où tu ne viendras me rejoindre que le plus tard possible, et tu penseras qu'en quittant celui-ci, je ne regrette que toi, que ta bonne tendresse, qui seule m'y a fait trouver quelque charme. Cela sera une consolation pour toi , mon cher ami, de penser que par tes soins tu as rendu ta mère heureuse autant qu'elle pouvait l'être. Tu penseras à toute ma tendresse

(1) Revue de t Empire, lre année (1842), p. 66. '

pour toi et tu auras du courage. Pense qu'o a toujours un œil bienveillant et clairvoyant sur ce qu'on laisse ici-bas ; mais, bien sûr on se retrouve. Crois à cette douce idée elle est trop nécessaire pour ne pas être vraie. Ce bon Arèse (1), je lui donne aussi ma bénédiction comme à un fils. Je suis bien calme, bien résignée, et j'espère encore que nous nous reverrons dans ce monde-ci. Que la volonté de Dieu soit faite ! a Ta tendre mère,

A cet appel de sa mère, le prince Louis- Napoléon, qui était alors aux États-Unis, ainsi que nous l'avons dit déjà, s'embarqua immédiatement pour l'Europe, et malgré les entraves que lui suscita l'ambassade française à Londres, il put arriver à Aronenberg le 5 août 1837. Deux mois après,

(1) M. le comte Arèse, qui était l'un des amis les plus dévoués du prince Louis-Napoléon, avait été le rejoindre aux États-Unis.

jour pour jour, il recevait les derniers soupirs de cette mère si tendrement aimée, qui mourait, âgée de cinquante-quatre ans. «Quelques moments avant d'expirer, a dit un témoin oculaire (1), la reine Hortense voulut tendre la main à chacun des gens de sa maison; ils versaient tous d'abondantes larmes, tandis qu'elle était calme et résignée. Elle avait à ses genoux, au pied de son lit, son fils et le docteur Conneau, attaché depuis longtemps à sa personne, et dont les soins assidus ont prolongé sa vie et adouci ses souffrances. Un grand silence régnait dans cette chambre où la mort allait passer. La Reine se tourna lentement sers son fils et vers le docteur, puis, d'une voix éteinte, elle dit: «Mes amis, priez pour moi. Je n'ai jamais fait de mal à pervonne, et j'espère que Dieu aura pitié de moi. Adieu , Louis l »

(i) Revue de l'Empire, V année (1842), pages 68 et suivantes.

«Son fils se jeta dans ses bras; elle le pressa sur son cœur avec une force surnaturelle, et s'écria encore une fois avec véhémence : « Adieu, adieu ! »

« Retombant alors épuisée, sa noble figure reprit une sérénité angélique et ses paupières se fermèrent.

« Son fils se pencha vers elle, et d'une voix qu'il essayait en vain de rendre calme, il lui dit : « Ma mère, me reconnaissezvous? c'est votre fils votre Louis!

ma mère! » Elle fit un effort prodigieux

pour parler et pour ouvrir les yeux, mais ses lèvres déjà froides et ses paupières paralysées ne purent répondre à ce cri déchirant que par un mouvement imperceptible.

Sa tendresse maternelle si vraie, si profonde, avait apporté à son âme à moitié exhalée la voix de son fils. Un faible frémissement de la main qu'il tenait le lui apprit, et presque au même instant, le dernier soupir de sa mère retentit dans son cœur.

« Les sanglots éclatèrent alors ! Le prince

Louis-Napoléon resta seul dans une grande immobilité, à genoux devant sa mère, la tête appuyée sur sa main. »

Avant de rendre son âme à Dieu, la Reine avait fait promettre au docteur Gonneau de ne plus quitter son fils. On sait avec quel pieux dévouement ce noble cœur a tenu si promesse.

Du jour où la reine Hortense avait senti h gravité de la maladie dont elle était atteinte, elle écrivit d'abord à son fils la lettre que nous venons de reproduire, puis, à la même date, c'est-à-dire le 3 avril 1837, elle fit son testament, où pas un de ceux qui lui furei:. chers à divers titres ne se trouva oubliée

Voici ce testament, que nous empruntons aussi à la Revue de l'Empire.

« Moi, Hortense-Eugénie, voulant régler ?ies affaires comme elles l'exigent à cette heure, je décide que mon premier testament doit être regardé comme non avenu, puisque maintenant mon fils hérite seul de tout ce que je possède. Je veux donc, en son absence, et dans le cas où je ne survivrais pas à l'opération qu'on va me faire, régler ce que mon fik réglerait lui-môme s'il était prés de moi, éviter des embarras à ceux qui m'entourent, et donner des mar-

ques de souvenir aux personnes qui me sont chères.

« Je voudrais pouvoir être transportée en France et placée dans le même caveau où ma mère repose, à Rue il.

« Je prie Mme Salvage de vouloir bien être mon chargé d'affaires. Je compte sur son dévouement jusqu'à la fin; elle m'en a déjà donné tant de preuves et elle connaît parfaitement mes affaires.

« Rïme Salvage est donc mon exécuteur testamentaire. Elle fera la distribution des bijoux que je laisse à ma famille et à mes amis.

« Mme Salvage conservera aussi mes mémoires jusqu'à ce qu'elle puisse les remettre à mon fils.

« Je donne à mon neveu Napoléon-Jérôme (second fils du Prince de Monfort) 20,000 fr.

« Je laisse à ma cousine la grande-duchesse de Bade les boucles d'oreilles en perles fines qui me viennent de ma mère et

que je porte constamment. Ce sera sans doute le dernier objet qui m'aura touchée, car il faudra les ôter de mes oreilles après ma mort ; elle y pensera avec douceur, j'espère, et je désire que ce souvenir soit pour elle une preuve de ma tendre amitié.

o Je laisse à la princesse douairière de Iîohenzollern-Sigmaringen, qui a toujours été pour moi une mère et une amie, deux colonnes en jaspe qui m'ont été données par le pape Pie VIL

« Je laisse à ma nièce Joséphine (princesse royale de Suède), ma parure complète de perles d'or soufflées ; à ma nièce Eugénie (princesse de Hohenzollern-Léchingen), une parure d'acier complète.

« Je laisse à ma nièce Amélie (l'Impératrice duchesse de Bragance), une écritoire avec mon portrait et celui de mes deux fils enfants ;

« A ma nièce Théodolinda (princesse de Leuchtenberg), un bracelet avec le portrait de son père;

« À ma belle-fille (princesse Charlotte Napoléon), mes petits bracelets avec le portrait de mes deux fils, et un bouquet de diamants ;

« A ma nièce Mathilde (princesse de Montfort), mes bracelets en pierres de cou» leur;

« A ma nièce Marie (princesse de Bade), un collier de scarabées égyptiens.

A ma nièce Joséphine (princesse de Bade), un nécessaire en acier et une bague;

« A mon cousin, le comte Louis Tascher de laPagerie, un camée;

« A ses quatre filles, tout mon corail ;

« A Joséphine Tascher, qui est à Paris, un camée en épingle;

« A ma cousine Hortense de Beauharnais, un collier de petites perles fines avec un talisman en émeraude ;

« A Mme de Forget, une paire de boucles d'oreilles en cœur;

« Je laisse à la comtesse Cafarelli un châle de cachemire. Je désire que ce faible sou-

-revenir lui rappelle le noble dévouement qu'elle a mis à venir m'offrir de faire le service de dame près de moi dans un moment dangereux où bien d'autres s'en seraient dispensées, et où elle avait d'autant plus de mérite à le faire qu'elle n'était pas de ma maison d'honneur ; mais les nobles caractères comme le sien sentent qu'ils s'élèvent en cherchant à servir le malheur.

a Je laisse à la maréchale Ney un nécessaire en acier qui me vient de la princesse ^orghèse ;

a A la duchesse de Frioul (Madame Favier), m bracelet en turquoises;

c A Mme de Boubers (ancienne gouvernante de Napoléon II et des enfants de la .einellortense), un châle de cachemire;

« A la duchesse de Raguse, un bracelet en rurquoises ;

« A Mme Salvage , mon épingle émailée que je porte tous les jours, et mon mai îelet de dentelles, doublé de bleu.

« À la fille de Mrae Hay, ma filleul*

(fille de M. Monroe", ancien président des iÉtats-Unis), une broche en pierres précieuses;

« A Mme Roux de Diamani , un châle de cachemire blanc ;

« AM1,e Masuyer, un châle de cachemire bleu lapis, épingles, broches et bracelets en chrysoprase ;

« A M* de Périgny, un châle de cachemire bleu de ciel et un collier ;

« AMme Macaire, un fichu de dentelle;

« A la petite Claire Parquin (fille du commandant), tous les bijoux et les tableaux que son oncle Carli a en dépôt, hors les pièces de dentelles que M. Gochelet remettra à mon fils ;

« Je laisse à Mme Récamier, comme un souvenir des soins et de l'intérêt qu'elle m'a témoignés à Rome, dans le moment d'une de mes plus douloureuses pertes, un voile de dentelle ;

« Je laisse à Hortense, ma filleule, fille m général Bertrand, un camée monté en épingle;

et A M. de Vcssemberg, dont j'estime le caractère, un < oblcau;.

« Au baron FôUà btw^orvA, t,r> **/*J«i

« Au colonel Yaudrey, pour )o «Jf •■"uement qu'il a montré à mon fils, un portrait de l'Empereur;

« A M. Seymour Hamilton, ancien ministre d'Angleterre en Toscane, un camée entouré de perles fines ; c'est pour lui rappeler toute ma reconnaissance.

« Au fils de M. de La Vigne, mon filleul, une montre avec la chaîne ;

« A M. Parquin, une bague;

« A M. Vieillard (ancien gouverneur du prince Napoléon), une bague;

« A M. Cottrau, une bague en émeraudes, et un châle pour sa sœur;

« Au comte Arèse, une grande turquoise gravée ;

« Au colonel Dufour, à Genève, un déjeuner en plaqué;

« A M. de Querelles, une bague;

« Je laisse au gouvernement du canton

de Thurgovie, une pendule dorée, que je

désire qu'il place dans la salle du grand

conseil. Que ce souvenir lui rappelle le

i noble courage qu'il a mis à me conserver

: une tranquille hospitalité dans ce canton.

a Je donne à M. le docteur Conneau ; vingt-mille francs de gratification et une ;montre, comme souvenir de son dévouement là venir me soigner. Je désire beaucoup que mon fils puisse le garder près de lui.

« Je prie mon Sis de conserver une pension à Mlles Masuyer et Périgny, comme souvenir de leurs bons soins pour moi,

« j'espère que mon fils conservera toujours chez lui Vincent Rousseau ; son dévouement et son désintéressement ne sauraient être payés. Je veux qu'il sache tout le cas que je fai? tîe lui, et le désir ju'il serve mon fils c-^nie il m'a servie (i).

(1) Vincent Rousseau, qui était frère de ïait de la >eine Hortense, est mort e.o JS42, au château d'Arelenbergg où il exerçait les fonctions de régisseur.

« Je demande à Mme Salvage la preuve d'amitié de s'occuper de tous ces détails d'exécution. Elle connaît toute ma confiance en elle. Je n'ai plus la force de fixer d'autres détails moi-même

« Que mon mari donne un souvenir à ma mémoire, et qu'il sache que mon plus grand regret a été de ne pouvoir le rendre heureux.

« Je n'ai point de conseils politiques à j donner à mon fils . Je sais qu'il connaît sa ! position et tous les devoirs que soa nom lui impose.

« Je pardonne à tous les souverains avec lesquels j'ai eu des relations d'amitié la légèreté de leur jugement sur moi.

« Je pardonne à tous les ministres et j chargés d'affaires des puissances la fausï des rapports qu'ils ont constamment i sur moi.

« Je pardonne à quelques Français auxquels j'avais pu être utile, la calomnie dont ils m'ont accablée pour s'acquitter; je par-

donne à ceux qui l'ont crue sans examen, et j'espère vivre un peu dans le souvenir de mes chers compatriotes.

« Je remercie tous ceux qui m'entourent, ainsi que mes serviteurs, de leurs bons soins, et j'espère qu'ils n'oublieront pas ma mémoire.

« Arenenberg, le 3 avril 1837.

« Signé : Hortense. s

Yi

En remontant les degrés de l'escalier qui nous a conduit dans la crypte, nous lisons une prière pour la reine Hortense, imprimée en argent sur papier noir et enfermée dans un petit cadre scellé au mur. Elle a été écrite par Mme Maria Delcambre, femme de l'un de nos ingénieurs les plus distingués, à l'occasion de l'anniversaire de 1852.

Voici cette prière :

Mon Dieu ! si vers ton ciel j'élève ma prière, Que son voile sacré te cache ma misère! Prier, c'est te bénir, tu le sais, ô Seigneur, Et l'encens , sur l'autel , est le parfum du cœur. Comme un ange endormi dans la splendeur divine, Une reine repose à l'abri du saint lieu :

— aoo —

Devant sa tombe aimée, en pleurant, je m'incline, Et de fleurs, de prières offre un bouquet d'adieu. O linceul ! ô tombeau ! que d'amour tu recèles ! Quel trésor précieux dort sous tes froides ailes ! Seigneur, pour ranimer un si généreux cœur, L'âme du peuple entier monte vers toi, Seigneur; Mais il faut adorer ta loi mystérieuse, Elle vit dans ton ciel suprêmement heureuse : Pourquoi la tant pleurer? Que demandait sa foi? Elle disait : « Mon Dieu ! ma plus chère espérance ,

C'est le repos en toi,

C'est une tombe en France ! »

Mais la porte qui mène à la crypte s'est refermée sur le silence du tombeau. Nous voilà de nouveau devant les statues de la reine Hortense et de l'impératrice Joséphine S Un rayon de soleil illumine ces pâles visages de marbre blanc. La paix est sur leurs fronts, une action de grâce semble s'échapper de leurs lèvres pour monter vers le ciel.

C'est qu'au-delà des ombres de la mort et du froid de la tombe, leurs âmes immortelles veillent, satisfaites, sur les destinées de leur fils et petit-fils, Napoléon III!

VU

Avant de nous éloigner de cette sainte demeure, nous ne pouvons oublier qu'elle a recueilli pendant trois mois les restes mortels de Mme la duchesse de Berwick etd'Albe, et que, durant ce laps de temps, l'impératrice Eugénie eut venue, presque tous les jours, répandre ses larme* è* ses prières sur îe cercueil de sa sœur adorée.

La duchesse d'Alhc, disions-nous dans notre Élude sur Napoléon III, était morte à peine âgée de trente-cinq ans. Sa beauté, sa ^rài e, son esprit, l'avaient rendue l'arbitre de l'élégance, l'âme de toutes les fêtes de

Madrid. Si son empire était grand dans les salons, son nom était aussi bien connu parmi les pauvres, dont elle était la bienfaitrice. Les fatigues, les inquiétudes qu'elle éprouva par suite delà maladie de l'un de ses enfants, portèrent de graves atteintes à sa santé. On la conduisit à Paris pour consulter les plus habiles médecins; mais déjà le mal défiait toutes les ressources de la science.

Cette femme, comblée de tous les dons de la fortune, cette heureuse mère, fille adorée, sœur et amie intime de souveraines, montra dans ses derniers moments une force d'âme et une résignation dignes de sa race, Au milieu de vives souffrances, elle ne perdit jamais sa sérénité ni môme ce doux enjouement que ses amis lui connaissaient.

Elle semblait ne s'appliquer qu'à ranimer les espérances ou plutôt les illusions de sa mère, tandis que celle-ci trouvait le courage de lui cacher les angoisses de son inquiétude.

Elle expira, le sourire sur les lèvres, le 16

septembre 18G0, au moment où l'impératrice Eugénie abordait dans la capitale de nos possessions algériennes.

Rien ne peut peindre la douleur poignante de l'Impératrice lorsqu'elle apprit que cette sœur chérie n'existait plus, et qu'elle était là, couchée, froide, inanimée sous les cavaux de de la Madeleine.

Ce fut le dimanche 23 septembre que ces restes précieux furent transportés dans la chapelle Saint-Vincent, de l'église de Rueil, qui avait été disposée en chapelle ardente.

Le 21 du môme mois, Leurs Majestés jébarquaient à Port-Vendres, revenant d'Algérie, et c'est en mettant le pied sur le sol français que l'Impératrice apprit la mort de sa sœur bien-aimée.

Le lendemain môme de son arrivée à Saint-Cloud, l'Impératrice, accompagnée de sa mère, Mme la duchesse de Montijo et du marquis de La Grange, son écuyer, vint s'agenouiller dans l'église de Rueil, au pied du cercueil qui lui dérobait cette chère sœur,

si étroitement liée à sa pensée. Entourant de> ses bras la bière muette, inexorable, l'Impé ratrice appelait sa sœur: «Parle-moi, parle moi donc ! » s'écriait-elle , et ses paroles étaient brisées par les sanglots.

Nous n'essaierons pas de dépeindre l'émotion de cette scène déchirante.

Après une longue et douloureuse station, S. M. l'impératrice Eugénie se retira en recommandant à M. le curé de Rueil de dire une messe chaque jour pour le repos de l'âme de la duchesse d'Albe jusqu'au moment de la translation de son corps en Espagne.

Pendant cette période de temps, Sa Majesté vint, plusieurs fois par semaine, entendre la messe qui se disait dans la chapelle Saint- Vincent, et tous les deux jours, elle envoyait un bouquet que l'on déposait sur le cercueil.

Le io novembre , l'Impératrice envoya également à Rueil tous les bouquets qui lui avaient été offerts à l'occasion de sa fête , pieux et touchant hommage qui allait chercher audelà de la mort sa sœur tant regrettée.

Deux fauteuils avec prie-Dieu restèrent en permanence au pied du cercueil; ils étaient destinés à Leurs Majestés, et fréquemment l'Empereur accompagna l'Impératrice dans ce pieux pèlerinage. Par une singulière coïncidence, ces fauteuils avaient été placés juste au-dessus du caveau dans lequel le corps de l'impératrice Joséphine resta déposé du 2 juin 1814 au 29 mai 1825, jour où il fut placé dans le massif du socle qui supporte le monument élevé à leur mère par le prince Eugène et la reine Hortense.

Le 19 décembre, le corps de la duchesse d'Albe fut enlevé pour être transporté en Espagne. A sept heures et demie du matin, l'impératrice Eugénie se rendit à l'église de Rueil. Là, après bien des larmes et de ferventes prières, Sa Majesté baisa la dalle sur laquelle avait reposé le cercueil, puis, elle remonta en voiture et accompagna le cortège funèbre jusqu'à la station du chemin de fer de Saint-Cloud.

Page 1