SAINT LEU
Le 25 juillet 1846, l'ancien roi de Hol* lande, Louis-Napoléon, raoïrrait à Livourne, à l'âge de soixante-huit m s. C'est en vain qu'il avait espéré embrasser son fils à l'heure suprême; c'est en vain que, faisant violenc à la dignité et à la réserve de son caractère, il avait demandé ce fils bien-aimé à ceux qui s'étaient faits ses geôliers à Londres, ajvès l'avoir, pendant six ans, retenu captif au fort de Ham !
Cet appel de l'illustre mourant ne fut pas entendu, et sa main, glacée par l'agonie, chercha inutilement sur sa couche funèbre celle de l'un des membres de sa famille. Son frère, le roi de Westphalie , Jérôme-Napoléon, qui s'était hâté d'accourir à Livourne, ne put arriver assez à temps pour recevoir son dernier soupir et recueillir ses dernières volontés.
Le testament du roi Louis, fait a Florence, le 1er décembre 1845, fut ouvert le 26 juillet 1846, le lendemain de sa mort.
Après avoir recommandé son âme à Dieu, le Roi émet le vœu que son corps soit transporté à Saint-Leu, près Paris, pour être réuni aux cendres de son père, Charles Bonaparte, et de son fils aîné, mort en Hollande en 1807.
« Il désire que le corps de son fils (1), mort en Italie, en 1831, soit également trans-
(1) Revue de l'Empire, 4e année (1845), pages 277 et suivantes.
porté à Saint-Leu. Il affecte une somme de 60,000 fr. à l'érection d'un tombeau. J'ai, dit-il , porté le nom, de ce village quarante ans, et j aimais ce lieu plus que tout autre.
« Il fait cadeau des biens qu'il avait en Hollande à l'administration municipale d'Amsterdam, afin que la rente serve tous les ans à secourir les malheurs causés par l'inondation. Ces biens se montent à une valeur d'un million de francs.
« Il laisse aux pauvres de Florence une assez forte somme, et au grand-duc de Toscane le buste colossal exécuté par le célèbre Canova, représentant l'empereur Napoléon.
Il prie le grand-duc de Toscane de l'acccp ter comme une preuve de sa reconnaissance pour l'asile qu'il lui a donné.
« Il fait don à la grande-duchesse de Toscane d'un beau vase en porcelaine de Sèvres, et aux quatre sœurs de l'hôpital de Saint- Leu, en France, d'une rente de 100 francs chacune.
« Il laisse 2,500 fr. aux pauvres de Civita-
Nova, et des pensions à vingt pauvres de Florence.
« Il donne à son frère Jérôme Bonaparte, prince de Montfort, la propriété de sa loge au théâtre de Florence, qui représente une valeur de 60,000 fr.
« A son neveu Napoléon, fils du prince de Montfort, un très-beau diamant,
« A son autre neveu Jérôme, un souvenir analogue, et à la princesse Mathilde Demidoff, une parure en rubis.
« A son neveu don Louis, fils du prince de Ganino, sa belle villa de Montughi, aveG les terres, les dépendances et tous les meubles estimés 200,000 fr.
« A son pupille Francesco Castel-Vecchio, la somme de 150,000 fr.
« Apres avoir fait d'autres legs moins importants à tous ses serviteurs et à ses exécuteurs testamentaires, le roi Louis termine ainsi :
« Je laisse tous mes autres biens , le palais de Florence, la grande terre de Civita-
Nova, etc., etc., mes biens meubles et immeubles, actions et créances, enfin tout ce qui, àl'époque de mamort, constituera mon héritage, sans y rien exclure, sauf les dispositions ci-dessus, à mon héritier universel Charles-Louis-Napoléon, seul fils qui me reste, auquel fils et héritier je laisse, comme témoignage particulier de ma tendresse, mon Dunkerque, situé dans ma bibliothèque, avec toutes les décorations et souvenirs qu'il contient; et comme témoignage encore plus particulier d'affection, je lui laisse tous les objets qui ont appartenu à mon frère, l'empereur Napoléon, lesquels sont refermés dans un meuble construit à cet effet. »
Après sa mort, le corps du roi Louis fut embaumé et déposé provisoirement dans l'église de Sainte-Catherine de Livourne, en attendant qu'on pût le transporter en France^ suivant le vœu émis dans le testament du 1er décembre 1845.
Ce ne fut que le 15 septembre 1847 que les restes mortels du roi Louis et de son
fils Napoléon-Louis, mort àForli, le 17 mars 1831, furent déposés, par les soins de M. le docteur Conneau, dans l'église de Saint-Leu.
Le 29 du même mois, les funérailles du îoi Louis s'accomplirent dans cette église avec la plus touchante solennité.
Ce jour-là, cinq cents vieux soldats de l'Empire, venus de tous les points de la France, se firent un devoir d'assister à cette touchante cérémonie. Rangés en bataille au milieu de la nef, ces braves furent profondément émus lorsqu'ils virent s'avancer le prince Napoléon-Jérôme, donnant le bras à sa sœur, la princesse Mathilde.Ils songeaient au fils exilé, au prince Louis-Napoléon, qui n'avait pu embrasser son père mourant, et qui ne pouvait môme pas s'agenouiller sur sa tombe.
Les cercueils du roi Louis et de son fils restèrent déposés provisoirement dans la chapelle où l'on voit aujourd'hui les sépultures de la baronne de Broc, de la comtesse deLaville et de la maréchale Ney, trois sœurs, trois amies dévouées à la reine Hortense.
L'église de Saint-Leu, dont l'origine date du xvie siècle, était dans un tel êP>* «# délabrement et de vétusté qu'en ne pouvait songer sérieusement à la restaurer. Un des premiers soins du Prince-président de la République fut delà reconstruire en l'agrandissant. En 1849, cette reconstruction fut confiée par le prince Louis-Napoléon à l'un de nos plus habiles architectes, M. Eugène Lacroix, actuellement architecte des palais impériaux.
Une crypte, occupant tout l'emplacement
du chœur, reçut les cercueils de Charles
Bonaparte (1), de Louis Bonaparte, roi de Hollande, de Napoléon-Louis-Charles Bonaparte, prince royal de Hollande, mort à La Haye, et de Napoléon-Louis, son frère, mort à Forli.
Le sanctuaire, la nef, les bas-côtés etles chapelles restèrent affectés à l'exercice du culte.
On ne put conserver de l'ancienne église que le caveau funéraire et la chapelle où reposent Mme la baronne de Broc et ses sœurs. Tout le reste est moderne.
Le type de l'édifice est celui d'un grand nombre d'églises des premiers temps de l'ère chrétienne et qui dérive lui-môme de la basilique des Romains.
Sur la porte principale d'entrée, on voil une peinture murale représentant le Chrisi avec cette double inscription :
Gloire à D:eu dans les deux.
Je suis la lumihre du monde.
(1) En 181 /i, le prince de Conclu avait fait relègue ht restes mortels de Charles Bonaparte et de son tl^fila dans un caveau de l'église.
Sur la porte latérale de gauche, un Saint- Esprit est sculpté dans une rosace, et au h.s on lit :
Consolation des affligés, priez pour nous.
Sur la porte de droite, on remarque la brebis du Bon-Pasteur et l'inscription suivante :
Le pain que je donne, c'est ma chair.
Toutes ces peintures sont sur émail et faites par M. Sébastien Cornu, artiste d'une » grande modestie, mais d'un talent réel et | très-sympathique.
Quand on pénètre dans l'église, on est tout d'abord frappé de l'harmonieuse simplicité de la nef et des bas-côtés. Les fidèles voient au-dessus de leurs têtes les charpentes apparentes simplement ornées. Cette sobriété de décoration est rendue plus sensible encore par les peintures murales du ; sanctuaire et du chœur et parles vitraux, qui laissent voir dans un demi-jour le monument commémoratif du roi Louis.
Cette œuvre importante est due au ciseau de M. Petitot, membre de l'Institut, qui avait été désigné pour exécuter ce travail par l'ancien roi de Hollande lui-môme. Le célèbre sculpteur consacra quinze ans à son travail, et mourut quelques mois seulement après avoir achevé cette œuvre importante. Tout le monument est en marbre plus foncé, dit marbre Napoléon.
Placé dans une chapelle qui fait suite au maître-autel, dont il est séparé par une clôture à jour, ce monument offre un caractère imposant.
Le roi de Hollande est représenté debout, portant le manteau royal, la main étendue sur la couronne et le sceptre qu'il vient de déposer. La tête est belle et noblement accentuée; la pose est naturelle; le geste, la ressemblance parfaite des traits, tout, dans cette belle composition, saisit et captive.
Aux côtés du Roi sont les deux statues allégoriques de la Religion et de la Charité.
Sur la partie supérieure du socle sont
sculptés trois médaillons représentant Charles Bonaparte et ses deux petits-fils; au dessous de ces médaillons, on voit la couronne et les armes du roi de Hollande.
Au-dessus du monument, des peintures murales représentent saint Louis, saint Napoléon et saint Charles.
Sous le clair obscur que produit la lumière tamisée par les vitraux, on lit sur le piédestal du monument qu'entoure une guirlande l'inscription suivante :