GRANDEUR
Napoléon venait d'être proclamé Empereur des Français. Louis Bonaparte , reconnu , ainsi que ses frères, prince du sang impérial, reçut Tépée de connétable, et fut nommé tout à la fois colonel-général des carabiniers et gouverneur du Piémont. Son second fils, qui était né le il octobre 1804 , reçut les noms de Napoléon-Louis, et fut baptisé à Saint- Cloud par le pape Pie VIL
En même temps qu'Hortense se voyait associée à la haute fortune de sa mère, Eugène de Beauharnais était nommé prince et archichanceiier d'État.
Dans sou message au Sénat, et dans sa lettre datée des Tuileries, 12 pluviôse au xra (1er février 1805), l'Empereur laissa voir, en ces circonstances, toute l'affection qu'il avait conçue pour le jeune colonel-général des chasseurs.
« Notre bénédiction, écrivait Napoléon au Sénat, accompagnera le prince Eugène dans toute sa carrière ; et, secondé par la Providence , il sera, un jour , digne de l'approbation de la postérité. »
Dans la lettre qu'il adressait à Eugène h cette occasion, il lui disait : « Je vous ai nommé prince et archichancelier d'État. Je ne puis rien ajouter aux sentiments exprimés dans le message que j'ai envoyé au Sénat à ce sujet , et dont copie vous sera adressée. Vous y verrez une preuve de la tendre amitié que je vous porte , et l'espoir où je suis que vous continuerez, dans la même direction, à mettre à profit les exemples et les leçons que je vous ai donnés. Ce changement n'apporte *ucun obstacle à votre carrière militaire.
Votre titre est le prince Eugène Beauharnais, archichancelier d'État. Vous recevrez le titre d'Altesse Sérénissime. Vous n'êtes plus colonel-général des chasseurs ; vous restez général de brigade , commandant les chasseurs à cheval de ma garde. Il n'y a rien de changé dans nos relations ordinaires, si ce n'est que vous signerez le prince Eugène. Vous n'ajouterez votre titre d'archichancelier d'État que dans les affaires qui ressortissent à votre dignité ou dans les affaires officielles. »
L'impératrice Joséphine, au milieu de tout l'éclat qui l'environnait, n'oubliait pas cependant les malheureux , et ne fermait jamais l'oreille à la voix suppliante qui invoquait sa bonté. Sa fille Hortense était toujours à ses côtés quand il s'agissait de faire le bien, et surtout de le bien faire. Les ingrats, et elles en rencontrèrent un grand nombre, n'eurent jamais le pouvoir de refroidir leur cœur, d'arrêter leur inépuisable et sainte charité.
Mme Campan dirigeait encore l'éducation de la jeune Stéphanie de Beauharnais, que
l'Empereur adopta lors de son mariage avec le fils du grand-duc de Bade, en la dotant d'une somme de 1,500,000 fr. L'ancienne institutrice d'IJortcnse savait que suivre les inspirations de son propre cœur en développant chez ses élèves le penchant à la bienfaisance, c'était seconder les vues de l'Imféralrice et de si fi"c.
Aussi, habituait-elle toutes ces jeunes personnes à visiter les tristes demeures de la misère et à y porter des secours. Elles y étaient ( enduites quatre seulement à la fois, et choisies parmi celles qui s'étaient distinguées le plus par leur travail et par le mérite de leur conduite. M1Ie Stéphanie de Beauharnais fut plusieurs fois de ce nombre.
Dans une lettre adressée àHortense,MraeCampan sollicite une petite somme destinée au soulagement d'une pauvre mère de famille : « Nous pourrions avec cela, dit-elle, meubler le réduit de celte malheureuse femme, et MHe de Beauharnais en serait chargée.»
Napoléon, dans sa raison sévère, avait
désapprouvé quelquefois, alors qu'il n'était que Premier Consul, l'éclat peut-être un peu trop grand que MmeCampan donnait à l'éducation de ses élèves; mais l'habile institutrice rentra promptement dans des voies plus conformes à la prudence. Elle romprit bien vite que les talents ne sont pas tout dans la vie, et qu'il faut être préparé de bonne heure h en remplir les devoirs sérieux. Aussi, lorsquo l'Empereur songea à fonder la Maison Filles de la Légion d'honneur, et à mettre Mme Campan à la tète de cet établissement, il lui dit: a Je veux de bonnes- nères de famille. » Ces paroles, pleines de sagesse, ne furent point perdues. Mme Campan, dans un entretien qu'elle eut à ce sujet avec M. Daru, intendant général de la maison de l'Empereur, et plus tard ministre d'État, le termina en disant : « Ne croyez pas que je ferai danser la gavotte et chanter des airs d'opéra à ces jeunes filles. Celles seulement pour lesquelles l'Empereur l'ordonnera recevront des leçons afin d'acquérir des talents d'agrément. Le reste de
l'éducation sera solide et religieux. Elles .apprendront la couture, les ouvrages d'aiguille, feront les bardes de la maison, broderont des meubles pour la famille impériale. — Mais qu'en fera-t-on? demanda M. Daru. — On en fera de bonnes et vertueuses femmes. »
Ce fut le 3 décembre 1805, le lendemain môme du jour où il avait gagné la bataille d'Austerlitz, que l'Empereur adopta , par un décret, les filles des braves morts sur le ebamp d'bonneur, et traça de sa main un vaste plan pour les maisons impériales d'éducation , plan qui a toujours été fidèlement suivi depuis lors.
Mme Gampan écrivait , à ce sujet , à sa chère Hortense , alors princesse Louis Bonaparte : « Les bases d'éducation adoptées par Sa Majesté me sont encore inconnues ; mais, telles qu'elles seront, je sais d'avance que ce qu'il dictera sera pour le mieux. »
Dans une autre correspondance, Mme Campan disait à son ancienne élève, à la suite 3'une visite qu'elle lui avait faite: «J'ai rem-
porté le plus doux souvenir de votre manier j d'exister à Saint-Leu. Dignité sans faste , décence sévère sans affectation, gaieté, bonté, tout y est parfait et à l'honneur du prince et de ma chère élève. »
Pendant l'été de 1805 , la santé du prince Louis s'altéra d'une manière assez grave pour que les médecins lui prescrivissent de prendre les eaux de Saint-Amand. Sa femme l'accompagna dans ce voyage , d'où ils revinrent ensemble sans que les eaux eussent produit l'effet qu'on en avait attendu.
Au mois de novembre de la même année, le prince Louis fui nommé gouverneur par intérim de la capitale } en remplacement du prince Murât. Louis mit beaucoup de zèle et d'activité dans son gouvernement. Il ne l'avait accepté qu'à la condition qu'il se bornerait aux affaires militaires. Avec fort peu de troupes, il dut maintenir l'ordre et faire face à tous les besoins, malgré l'embarras des finances et l'agitation des partis.
Dès le 7 juin de cette année 1805, le prince Eugène avait été nommé vice-roi d'Italie, après le couronnement de l'Empereur à Milan. Le Corps législatif vint le complimenter, et le prince lui fit cette réponse, simple et modeste tout à la fois :
« Appelé bien jeune encore , par le héros qui préside aux destinées de la France et à celles de l'Italie, à demeurer près de vous l'organe de ses volontés, je ne puis vous offrir aujourd'hui que des espérances. Croyezen, Messieurs, les sentiments qui m'animent : ces espérances ne seront pas trompées. Dès
ce moment , j'appartiens tout entier aux peuples dont le gouvernement m'est confié. Aidé du concours de toutes les autorités, et particulièrement du zèle et des lumières du Corps législatif; toujours dirigé par le vaste et puissant génie de notre auguste souverain, plein des grandes leçons et des grands exemples que j'ai reçus de lui, je n'aurai qu'un but et qu'un besoin, la gloire et le bonheur du royaume d'Italie. »
Le 14 janvier 180G, le mariage d'Eugène avec la princesse Auguste-Amélie, fille du roi de Bavière, fut célébré avec une grande Magnificence à Munich; le 12 mars suivant, l'Empereur l'avait adopté pour son fils ; le 30, il lui conféra le titre de prince de Venise.
L'Empereur avait pour son beau-fils et pour la princesse Auguste-Amélie une affection réelle et profonde. On en trouve à chaque instant l'expression dans la correspondance de Napoléon. Nous ne citerons que deux lettres , l'une datée de Stuttgardt ,
l'autre de Paris, qui suivirent de près l'union des deux jeunes époux (i).
De Stuttgardt, Napoléon écrivit : « Ma fille, la lettre que vous m'avez adressée est aussi aimable que vous. Les sentiments que je vous ai voués ne feront qu'augmenter tous les jours. Je le sens au plaisir que j'ai à me ressouvenir de toutes vos belles qualités et au besoin que j'éprouve d'être assuré par vous-même que vous êtes contente de tout le monde et heureuse par votre mari. Au milieu de toutes mes affaires, ii n'y en aura jamais pour moi de plus chères que celles qui pourront assurer le bonheur de mes enfants.
Croyez, Auguste, que je vous aime comme un père, et que je compte que vous avez pour moi toute la tendresse d'une fille. Ménagez-vous donc dans votre voyage, ainsi que dans le nouveau climat où vous arrivez, en prenant tout le repos convenable. Vous avez
(1) Mémoires et correspondance politique et militaire % prince Eugène, par A, du Casse, tome 11% p. 22 et 23.
éprouvé bien du mouvement depuis ur mois; songez bien que je ne veux pas que vous soyez malade. Je finis, ma fille, en vous donnant ma bénédiction paternelle. »
Voici maintenant la lettre écrite de Paris :
« Ma fille , je vous envoie mon portrait comme une preuve de mon estime et de mon amitié. J'ai reçu votre dernière lettre. J'ai écouté avec un grand plaisir tout le bien qu'on me dit de vous. J'imagine que vous avez reçu votre corbeille. Je vous ai envoyé en môme temps une bibliothèque. Dites à Eugène combien je suis aise d'apprendre que vous êtes réciproquement heureux. »
L'impératrice Joséphine était satisfaite de ce mariage, qui associait son fils au rang des souverains de l'Europe; elle était heureuse aussi de voir tout le monde rendre justice aux rares qualités de la princesse Auguste, qui faisaient présager pour Eugène ce bonheur intérieur du foyer, qui vaut mieux que la plus brillante couronne.
Le prince Eugène avait pris possession de
la vice-royauté en Italie; il s'appliqua, dès ce moment, à seconder les projets de rEmpereur en faisant entrer celle nation, libre et régénérée, dans la grande fédération européenne.
ni
Avant que Napoléon n'eût placé »nr j* tCte la vieille couronne de fer des rois Lombards et confié au prince Eugène le soin de le représenter en Italie, la Hollande et le nord de la France avaient été menacés par la Prusse.
« L'Empereur, dit l'auteur d'une remarquable notice sur le roi Louis (1), qui voulait que tous les membres de sa famille partageassent son active ambition, essaya de donner à Louis, en cette occasion, les avant-
(1) Revu* de l'Empire, 3e année (1844), p. 171 et 172.
— «ragoûts de la royauté. Occupé sérieusement en Allemagne, Napoléon ordonna la formation d'une armée du Nord, chargeant son frère de l'organiser et d'en prendre le commandement. Malgré la difficulté d'obtempérer aux désirs de l'Empereur, malgré les ministres, q'.ù jugeaient la chose impossible, à force de soins et d'activité, Louis parvint à former cette armée en si peu de temps, qu'un mois, oar pour jour, après la date du décret de son frère, il lui écrivit de Nimègue qu'il se trouvait en position avec son armée, attendant ses ordres. Cette promptitude d'exécution, secondant la combinaison du corps d'armée qui était dé^ sur les frontières de la Hollande, empêcha la Prusse de déclarer la guerre, comme elle en avait manifesté l'intention, et eut une grande influence sur les négociations. L'Empereur témoigna publiquement sa satisfaction à son frère dans un des bulletins de la grande armée et dan? ses lettres particulières.
« Aussitôt après la bataille d'Austerlitz,
Louis, croyant agir selon les intentions de l'Empereur, s'empressa de ramener à Paris les troupes qu'il avait enlevées à sa garnison, et alla au-devant de Napoléon jusqu'à Strasbourg. Celui-ci laissa alors échapper quelques mots sur ses desseins à l'égard de la Hollande.
« Pourquoi l'avez-vous quittée? dit-il à Louis; on vous y voyait avec plaisir : il fallait y rester. — La paix une fois conclue, répondit-il, j'ai tâché de réparer la faute que vous m'avez reprochée dans vos lettres , en renvoyant à leur poste les troupes que j'en avais fait sortir pour renforcer l'armée du Nord. Quant à moi, à qui vous avez laissé le commandement militaire de la capitale , mon devoir était de m'y trouver à votre retour, si je n'avais pas cru mieux faire en venant à votre rencontre. Je conviens, ajouta-t-il, que les bruits qui circulent en Hollande sur moi et sur le changement de gouvernement dans ce pays ont hâté mon départ. Ces bruits ne sont pas agréable* à cette nation libre et
estimable, et ne me plaisent pas davantage.» L'Empereur fit comprendre à son f/ère par sa réponse, quelque vague qu'elle fût, combien ces bruits étaient fondés. Mais Louis s'en inquiéta peu; il était persuadé qu'il trouverait facilement le moyen de refuser le haut rang qu'on lui destinait, rang qu'il n'ambitionnait pas et qui faisait l'objet des vœux les plus ardents de plusieurs autres membres de sa famille.
L'année 1806 vit éclore les nouveaux changements que méditait Napoléon dans l'organisation politique des divers États secondaires de l'Europe. Le grand pensionnaire Schimmel Pennink, chef de la république balaye, bravant le mécontentement de l'Empereur, favorisait ouvertement le commerce de son pays avec l'Angleterre. Napoléon crut devoir saisir cette occasion pour prouver que l'on n'entraverait pas impunément son système de blocus continental, et il transforma la république batave en une monarchie héréditaire. Il ne fut pas nécessaire de recourir aux
armes pour mettre ce dessein à exécution. La Hollande avait déjà été conquise par les Français en 1795, et le stathoudérat s'était trouvé aboli de fait.
Une députation envoyée par les Hollandais arriva à Paris ; elle venait offrir la souveraineté de leur pays à Louis-Napoléon, qui refusa énergiquement cette couronne. Les grands devoirs de la royauté s'accordaient mal avec ses goûts paisibles, et il eût préféré mille fois vivre dans la retraite. Cette existence eût été plus conforme à ses penchants, à la tendance naturellement mélancolique de son caractère, et surtout à la faiblesse de sa santé.
Mais Napoléon étendait à tous les membres de sa famille l'élévation de ses vues. Lorsque son frère lui représenta comme un obstacle au rétablissement de sa santé le climat humide et froid de la Hollande. l'Empereur lui répondit brusquement : a H vaut mieux mourir roi que de vivre prince. »
Appelé peu de jours après au palais de
Saint-Cloud sur une invitation ordinaîre, comme s'il se fût agi d'une simple présentation, Louis-Napoléon Bonaparte fut proclamé roi de Hollande.
Si le prince n'eût considéré que lui seul, il eût persisté sans doute dans la résolution qu'il avait prise tout d'abord de se soustraire à des honneurs qu'il n'ambitionnait pas; mais son mariage l'avait rendu responsable du sort de sa femme, de l'avenir de ses fils : il le comprit, et il céda enfin à la volonté de son frère.
Hortense, appelée à partager le pouvoir souverain, ne se sentit heureuse de cette haute position que par la pensée qu'elle pourrait augmenter la somme de ses bienfaits. Ce n'était pas cependant sans de profonds regrets qu'elle s'éloignait de son pays, de sa mère surtout, dont elle n'avait jamais été séparée que pendant de courts et rares intervalles.
Le nouveau Roi partit de sa terre de Saint- Leu, le 15 juin 1806, avec ses enfants et leur mère; il arriva au palais du Bois, près de La Haye, le 18 du même mois, recevant en France et en Hollande, sur son passage, les honneurs souverains.
Leurs Majestés ne firent leur entrée solennelle à La Haye que quelques jours après. Elles y furent reçues avec un enthousiasme beaucoup plus vif qu'on ne devait l'attendre d'un peuple aussi calme.
Mais il convient de remarquer que le roi Louis avait déjà fait un séjour de quelque
temps en Hollande, et qu'il avait pu faire reconnaître en lui toutes les qualités qui commandent l'estime et le respect.
De son côté, la reine Hortense y avait été précédée par la réputation de bienfaisance et de bonté qui lui attiraient tous les cœurs. Il est rare, d'ailleurs, qu'une reine jeune, gracieuse, douée de tous les moyens de plaire, n'ait pas une action directe sur les masses populaires.
« Sire, dit au roi Louis le président du Corps législatif, une nation célèbre par sa morale se plaît à voir en vous le modèle des vertus qui l'ont distinguée de tous temps. Elle se livre au doux espoir que la sollicitude paternelle de Votre Majesté pour ses véritables intérêts relèvera, sous les auspices sacrés de la Providence, son industrie et son commerce, et fera renaître son ancienne splendeur. C'est ainsi que la génération présente et la postérité salueront Votre Majesté de restaurateur de la prospérité publique. »
La jeune Reine s'appliquait particulièrement à l'étude du pays dont elle était devenue la souveraine. Dans une lettre écrite à cette époque, Mrae Campan lui indique plusieurs ouvrages sur la Hollande. Après avoir fait mention de deux volumes de l'abbé Raynal sur le stathoudérat, d'une histoire abrégée des Provinces-Unies des Pays-Ras et d'une publication intitulée les Délices de la Hollande, Mm* Campan désigne encore d'autres ouvrages sérieux sur la population de ce pays, sur son commerce, sur son esprit public, sur les moyens de le maintenir dans son indépendance comme État, et de lui rendre son ancienne prospérité comme nation commerçante.
La reine Hortense s'empressa de se procurer tous les livres qui contenaient ces divers renseignements, et de les lire avec la plus grande attention. Elle comprenait qu'une reine, lors même qu'elle n'a point à intervenir dans le gouvernement, doit son attention à tout ce qui concerne l'intérêt général, car
elle est l'intermédiaire naturel entre le peuple et le souverain.
La cour de Hollande ne tarda pas à présenter l'aspect le plus brillant. Les personnes qui entouraient la reine Hortense étaient, comme elle, dans tout l'éclat de la jeunesse. La parure des femmes, les costumes adoptés par les fonctionnaires publics, par les officiers de la couronne, étaient d'une magnificence jusqu'alors inconnue dans le pays. Ce luxe, qui succédait à la simplicité républicaine, ne semblait nullement déplaire au peuple hollandais.
Aux fêtes publiques qui avaient eu lieu à La Haye pendant le séjour de Leurs Majestés, succédèrent des bals à la cour, dans lesquels la reine Horlense, qui dansait avec une perfection incomparable, était l'objet d'une admiration qu'elle ne devait en rien au prestige de son rang.
Mais la digne fille de l'impératrice Joséphine recherchait d'autres suffrages, qui ne pouvaient d'ailleurs lui manquer, car tout,
en elle, était grâce et bonté; elle possédait au plus haut degré cet attrait puissant de l'esprit et du cœur, qui non-seulement fait pardonner le pouvoir, mais encore qui le fait aimer.
Malgré la répugnance réelle avec laquelle le roi Louis avait accepté le trône, il ne songea plus, lorsqu'il y fut monté, qu'à s'associer franchement aux intérêts de la Hollande. « Je voudrais être salué du titre de Majesté nationale, » avait-il dit à une députation de l'un des grands Corps de l'État, qui était venue le complimenter.
Avec un tact parfait, le roi Louis congédia le corps de troupes françaises qui l'avait escorté, et ne voulut entrer dans sa capitale qu'avec une escorte hollandaise. La nation apprécia cette délicatesse , dont le Roi lui donna bientôt de nouvelles preuves.
Napoléon avait formé lui-même, à Paris, la maison de son frère, et tous les officiers qu'il avait emmenés étaient Français. Cette préférence exclusive ne pouvait manquer de
blesser vivement les familles patriciennes de la Hollande. Le Roi le sentit, et il éloigna successivement, sous des prétextesplausibles, tous les grands dignitaires français. Il s'entoura ensuite d'officiers choisis dans le sein de la nation qui l'avait fait Roi. Cette mesure était d'une politique habile ; elle lui concilia la sympathie de l'élite de ses sujets.
M. de Broc, grand-maréchal du palais, fut du nombre de ceux que le roi Louis éloigna de sa personne. Il l'envoya en ambassade à Madrid, pour complimenter son frère Joseph, qui venait de recevoir des mains de l'Empereur la couronne d'Espagne, tombée de la tête de Charles IV, et M. de Broc ne fut plus rappelé à La Haye. Mais sa jeune femme , Adèle Auguié , nièce de Mme Campan et sœur de Mme la maréchale Ney, ne put se résoudre à quitter la Reine. Elle avait été l'une des meilleures amies de Mlle de Beauharnais dans la maison de Mme Campan, et la Reine avait pour elle le plus tendre attachement. Les consolations,
les soins d'une amitié sincère et dévouée, commençaient d'ailleurs à devenir nécessaires à la reine Hortense. Il semble , en effet, que c'est de cette époque que date la mésintelligence qui vint prendre, entre le roi Louis et sa femme, la place de ce qui n'avait été le plus souvent, jusque-là, que de la froideur.
Napoléon voyait avec peine cette mésintelligence, qu'il attribuait au caractère morose de son frère, à qui il écrivit de Finkeinstein, le 4 avril 1807, une lettre de laquelle nous extrayons le passage suivant :
« Vous avez la meilleure femme et la
plus vertueuse, et vous la rendez malheureuse. Laissez-la danser tant qu'elle veut , c'est de son âge. J'ai une femme de quarante ans; du champ de bataille, je lui écris d'aller au bal; et vous voulez qu'une fumme de vingt ans, qui voit passer sa vie, qui en a toutes les illusions , vive dans un cloître , soit comme une nourrice, toujours à laver son enfant. Vous êtes trop dans votre inté-
rieur et pas assez dans votre administration.
« Je ne vous dirais pas tout cela sans l'intérêt que je vous porte. Rendez heureuse la mère de vos enfants. Vous n'avez qu'un moyen, c'est de lui témoigner beaucoup d'estime et de confiance. Malheureusement, vous avez unevfemme trop vertueuse ; si vous aviez une coquette, elle vous mènerait par le bout du nez ; mais vous avez une femme fière, que la seule idée que vous puissiez avoir mauvaise opinion d'elle révolte et afflige. Il vous aurait fallu une femme comme j'en connais; elle vous aurait joué sous jambe, elle vous aurait tenu à ses genoux. Ce n'est pas ma faute, je l'ai souvent dit à votre femme. »
La Reine conservait une vive gratitude pour son ancienne institutrice, avec laquelle elle n'avait jamais cessé d'être en correspondance. Mais, soit qu'elle ne voulût point lui faire connaître les peines qui troublaient sa vie, soit que Mm' Gampan eût la prudence
d'éviter d'en paraître instruite, toujours estil que, dans ses lettres à son ancienne et chère élève, elle semblait croire que l'union et la confiance régnaient dans l'intérieur de la famille royale de Hollande.
La sagesse du gouvernement du roi Louis prouva qu'il s'était beaucoup trop défié de lui-même lorsqu'il avait paru douter de son aptitude aux affaires du gouvernement.
La justesse de son esprit et les nobles aspirations de son âme lui avaient fait sentir qu'il devait tout sacrifier à la prospérité de sa patrie. Jusqu'à la fin de son règne, trop court pour le bonheur de son peuple, il ne dévia pas de cette ligne de conduite, et résista avec une grande fermeté de caractère à l'ascendant de l'Empereur, qui voulait subordonner à l'intérêt de la France celui de tous les Etats secondaires qu'il venait de reconstituer.
Quoique le roi Louis eût appelé exclusivement des Hollandais à remplir les plus hautes fonctions de l'État, quelques emplois d'une
moindre importance avaient été donnés à des Français, mais il les traitait généralement avec beaucoup de froideur. C'était une raison pour que la Reine cherchât à leur faire oublier cette manière d'agir par la bienveillance de son accueil et de ses paroles. Elle était restée toute Française et s'identifiait entièrement à la politique du souverain qui faisait la gloire de la France. Cependant, bien qu'elle désapprouvât entièrement un système qui tendait à éloigner tous ses compatriotes, elle ne s'en montrait pas moins aimable pour les Hollandais. Mais il était impossible que les prédilections particulières d'Hortense et celles de Louis ne fissent pas naître des rivalités dans l'intérieur du palais, et qu'il n'en résultât pas des sources de désunion entre Leurs Majestés.
La guerre de 1807 avec la Prusse sépar3 vnomentanément le roi et la reine de Hollande. La reine Hortense alla rejoindre à Mayence l'impératrice Joséphine, et Louis fit cette campagne à la tête de l'armée hollandaise, forte de 20,000 hommes, 3,000 chevaux et 40 pièces de canon. Après la bataille d'Iéna, il se rendit en Westphalie et occupa Munster, Osnabruck, Paderborn et l'Ostfrisie.
A son retour dans son royaume, un événement désastreux lui donna l'occasion de se rendre plus cher à son peuple.
Deux bateaux de poudre sautèrenî à 1
et emportèrent une partie de la ville. Louis accourut de La Haye(i), et dirigea lui-même les travaux de sauvetage sur le lieu même de la catastrophe, prodiguant à tous des secours et des consolations, et recueillant, dans son château du Bois, les familles qui avaient perdu leurs habitations. Cet acte de dévouement le rendit très-populaire. Aussi, l'été suivant, lors de la visite qu'il fit de plusieurs parties de son royaume, il fut reçu partout avec la plus franche cordialité. «J'espère, disait-il aux habitants d'Edam, que les Hollais oublieront un jour que je ne suis pas né en Hollande. » Un vieillard du peuple lui répondit : « Nous l'avons oublié depuis Leyde.» Mme Campan ne manqua pas de saisir cette circonstance pour chercher à rétablir entre les deux époux la bonne harmonie que la différence de leur caractère, de leurs vues et de leur manière de sentir paraissait devoir écarter du foyer domestique.
ÇL) Revue de l'Empire, 3* anné* {1844), p. 174 et 175.
« Voilà Votre Majesté rentrée dans ses États, écrit-elle à la reine Hortense. Elle y est rentrée après un malheur dont il existe peu d'exemples, mais aussi après que le Roi y a donné des preuves tout aussi rares d'un courage et d'une humanité qui doivent lui assurer à jamais l'amour de ses peuples, et qui, sûrement, ont fait éprouver au cœur de Votre Majesté la douce satisfaction qu'une épouse ressent des bonnes et grandes actions du prince auquel sa destinée est liée, et <îu père de ses enfants. Recevez donc en même temps mon compliment de condoléance sur cet accident déplorable, et mes félicitations sur la gloire qu'en a retirée le Roi. »
Un malheur aussi terrible qu'inattendu vint frapper, dans cette année 1807, le roi et la reine de Hollande. Le prince Napoléon* Louis-Charles, leur fils aîné, fut emporté en quelques heures par le croup, maladie peu connue jusqu'alors. Il mourut à La Haye le 5 mai 1807, date à laquelle devait expirer,
quatorze ans plus tard, sur le rocher de Sainte- Hélène, le grand homme dont il portait le nom et dont il semblait appelé à recueillir l'héritage.
Aux premiers symptômes de cette cruelle maladie, Leurs Majestés expédièrent à Paris un courrier porteur d'une invitation au docteur Corvisart de venir sur-le-champ à La Haye ; mais le prince était mort au retour du courrier.
Il est de ces douleurs dont aucune parole ne peut donner une idée. La reine Hortense tomba dans un désespoir si violent que l'on craignit très-sérieusement pour ses jours. La douleur du roi, quoique plus concentrée, n'en fut pas moins profonde.
Ce malheur commun amena quelques instants de rapprochement entre eux, et ils pleurèrent ensemble. Ce ne fut ni par des cris ni par des démonstrations extérieures que la reine Hortense manifesta sa douleur; elle tomba dans un accablement qui tenait de l'insensibilité : elle était morne et taci-
turne. Dans ces tristes circonstances , on pensa qu'il fallait lui faire quitter momentanément les lieux où tout lui rappelait la mort de l'aîné de ses fils.
Le roi Louis expédia un courrier à l'impératrice Joséphine pour l'engager à venir chercher sa fille au château de Laeken , près de Bruxelles.
« J'avais passé la nuit, ditM1!e Avrillon (i), dans la chambre de l'Impératrice, qui était fort gravement incommodée, et j'y étais couchée tout habillée sur un lit de repos, lorsqu'on apporta à Sa Majesté la missive du roi de Hollande. Il faut avoir été témoin de la douleur de l'Impératrice pour s'en faire une idée ; n'écoutant que ce que lui dictait son cœur maternel, elle ne perdit pas un moment, et ses préparatifs furent bientôt faits. Elle n'emmena dans ce voyage qu'une seule dame du palais, un chambellan, un écuyer, le secrétaire de ses commandements, le médecin
(1) Mémoires de if1' Avrillon, tome II, p. 31.
çle service , un premier valet de chambn e moi.
« MalgFé l'état de souffrance de Sa Majesté, nous voyageâmes en toute diligence, et nous arrivâmes au château de Laeken un peu avant la Reine, que le Roi y amenait. Je fus témoin de leur première entrevue. LaReine était dans un état de stupeur vraiment effrayant; la présence de sa mère fît couler de ses yeux les premières larmes que lui eût arrachées son malheur ; elles restèrent plus d'une minute embrassées et confondant leurs larmes; ces embrassements maternels apportèrent quelques soulagements à la Reine. Le Roi, ne pouvant Tester, vint prendre congé de l'Impératrice pendant la nuit, et repartit pour la Hollande. Il était réellement dans un état à faire pitié : accablé de douleur, il l'était aussi par les infirmités à un tel point qu'il pouvait à peine marcher.
« Après quelques jours passés au château de Laeken, il fut question de savoir quel parti prendrait la Reine de Hollande , et le lieu où
il lui conviendrait de se rendre. On s'arrêta à l'idée d'un voyage dans les Pyrénées , la saison des eaux étant favorable. On espéra que le mouvement et l'air des montagnes seraient pour elle les distractions les plus convenables. Elle était comme un enfant, sans volonté, et partit pour le lieu de sa destination. Le lendemain nous nous mîmes aussi en route pour retourner à Saint-Cloud. »
En apprenant la mort du jeune prince Napoléon-Louis-Charles , l'Empereur témoigna un vif chagrin. Il écrivit le 20 mai 1807 à sa belle-fille la lettre suivante :
« Ma fille , tout ce qui me revient de La Haye m'apprend que vous n'êtes pas raisonnable. Quelque légitime que soit votre douleur , elle doit avoir des bornes ; n'altérez point votre santé, prenez des distractions, et sachez que la vie est semée de tant d'écueils et peut être la source de tant de maux que la mort n'est pas le plus grand de tous. »
Une même douleur avait rapproché Louii et Hortense. Un nouveau lien semblait devoir donner à ce rapprochement un caractère durable. Après un mois de séjour à Cauterêts, où le Roi avait été la rejoindre, la reine de Hollande revint à Saint-Cloud. Elle était enceinte, et le fils qu'elle devait mettre au monde était le prince auquel la France entière a décerné la couronne impériale (1).
(1) C'est le 20 avril 1808 que naquit le prince Charles- Louis-Napoléon. Inscrit sur le registre de famille destiné aux enfants de la dynastie impériale, il fut baptisé dans la chapelle du palais de Fontainebleau, le 10 novembre 1810, par le cardinal Fesch, et tenu sur l^s fonts de baptême par l'Empereur et l'Impératrice Marie-Louise.
Pendant son séjour à Cauterêts, la reine Hortense habitait une petite maison qui était située sur la place Saint-Martin. Cette maison a été reconstruite par le fils de l'ancien propriétaire, M. Larrieu, et elle porte aujourd'hui le n° 2.
Le ciel et les rideaux en damas rouge foncé qui ornaient alors le lit de la reine Hortense sont soigneusement enveloppés dans une grosse toile du pays, et M. Larrieu les conserve précieusement.
La reine Hortense faisait tous les jours des excursions lointaines; elle ne se laissait arrêter ni par la fatigue ni par le danger ; là où elle ne pouvait aller à cheval , elle allait à pied , suivie des guides qu'elle avait pris à son service dès son arrivée à Cauterêts. Deux de ces guides, Pierre et Joseph Domer, existent encore aujourd'hui.
L'un d'eux nous a raconté qu'un jour, en revenant de Saint-Sauveur, où elle était allée par la montagne, au lieu de suivre la route si pittoresque de Pierre'fitte à Luz, la Reine fut
surprise, à la tombée de la nuit, par un de ces violents orages si fréquents dans les Pyrénées. Elle se vit contrainte de passer la nuit à environ trois kilomètres de Cauterêts , sur la route du col deRieu, dans une grange qui, depuis, a conservé son nom, ainsi que l'indique une petite table de marbre placée sur le mur qui fait face à la vallée et sur laquelle on a gravé ces mots :
Il n'y avait alors dans cette modeste demeure qu'une mauvaise table et quelques chaises défoncées , mais pas la moindre literie. Saturnin Paulotte , le propriétaire de la grange, alla chercher dans une ferme voisine un matelas qu'il plaça sur du foin ; la Reine passa la nuit sur ce lit improvisé, et le lendemain matin , lorsqu'elle remercia Paulotte de sa bonne et franche hospitalité, elle lui donna l'assurance qu'elle n'avait jamais passé une meilleure nuit.
La grange de la reine Hortense est habitée
actuellement par Jean Paulotte , fils de l'ancien propriétaire. Ce brave homme ne forme qu'un vœu : celui déposséder un portrait de la Reine, afin de le placer dans la pièce principale de son habitation. Nous avons vivement regretté de ne pouvoir satisfaire immédiatement à ce désir.
Du reste, le souvenir du séjour de la reine Hortense est toujours vivant dans ces pittoresques contrées. Ainsi, en se rendant de Lourdes à Luz, les touristes peuvent remarquer dans la vallée de Baréges, à environ quatre kilomètres de Pierrefitte, sur le joli pont du Gave, qui prend sa source à la cascade de Gavarni, une petite pyramide sur laquelle on a gravé ces mots :