‹ La Reine HortenseChapitre 5 sur 15 · RECONNAISSANTS · texte numérisé non relu

RECONNAISSANTS

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Le roi Louis, rentré à La Haye, continua d'agir résolument en faveur des intérêts de sa patrie adoptive. Or, ces intérêts étaient loin d'être les mêmes que ceux de la France. L'Empereur et son frère ne pouvaient donc s'entendre. La prospérité de la Hollande était attachée tout entière à l'activité du commerce maritime qui se trouvait en contradiction complète avec le système du blocus continental , et il devait résulter inévitablement de cet état de choses une résistance sourde et continuelle du gouvernement hollandais contre la domination impériale.

Ce n'est jamais sans dépit que l'on se voit contraint de céder à la force, et telle était la situation du roi Louis. Triste et découragé, il se lassa de la résidence de La Haye, et il se persuada, comme il arrive souvent, qu'un changement de résidence serait pour lui une distraction. Il alla établir sa cour à Utrecht, séjour calme et monotone qui offrait peu de ressources contre l'ennui. Le Roi essaya vainement d'occuper son esprit inquiet en multipliant les spectacles, les bals, les concerts. Toutes ces fêtes n'étaient plus animées par la présence de la Reine, par le charme de son esprit vif et enjoué. Tout y paraissait froid et languissant , et le mouvement factice dont le palais était le centre , se trouvant d'ailleurs peu conforme aux tranquilles habitudes des paisibles habitants d'Utrecht , Louis se lassa promptement d'un genre de vie également dépourvu de l'attrait d'une dissipation élégante et des douceurs de la solitude. Il choisit alors pour sa résidence Amsterdam, la cité la plus riche et la plus commerçante

de la Hollande, et la déclara capitale du royaume.

Hortense, de son côté, n'était pas plus heureuse que le Roi. Comment eût-elle pu voir sans chagrin la mésintelligence qui existait entre son mari et l'Empereur? Habituée à vénérer Napoléon comme son père, à admirer en lui un génie dont le succès consacrait toutes les décisions, il était impossible pour elle d'admettre que ses vues politiques fussent erronées. Des discussions irritantes s'étaient élevées à cette occasion entre les deux époux. Moins d'aigreur de la part de l'un^ plus d'indulgence de la part de l'autre, eussent prévenu peut-être la désunion complète qui, plus tard, devait éclater. Mais au point où cette désunion était déjà parvenue, il était naturel que >a Reine montrât peu d'empressement à retourner en Hollande.

Consolée par la tendresse de sa mère, par l'affection de ses anciennes amies, qu'elle était heureuse de protéger, elle contribua à la nomination de Mrae Campan comme di-

rectrice de Maison impériale d'Écouen, et ne tarda pas à faire échanger ce titre de directrice contre celui de surintendante du même établissement, dénomination qui ajoutait beaucoup à l'importance de la place. Le décret de l'Empereur ajoutait: « Une princesse de la famille impériale sera protectrice des Maisons impériales d'éducation. »

Des le principe, Napoléon avait désigné la reine Hortense pour être princesse protectrice de ces Maisons, et cependant le brevet ne lui en fut conféré qu'à la lin de 1800. L« fut alors queMme Campan lui écrivit : « D'ici à deux jours, j'irai mettre aux pieds de Votre Majesté mon plus profond respect, avec l'espoir de prêter bientôt entre ses mains augustes et chères le serment dont tous les mots sont profondément gravés dans mon cœur. »

Au commencement de cette année 1800, une inondation submergea plusieurs cantons vers l'embouchure du Rhin et de la Meuse. Aussitôt que le roi Louis apprit cette trista

nouvelle, il se rendit immédiatement sur les lieux, et, bravant tous les dangers, il porta des secours partout où le fléau avait étendu ses ravages.

Le 3 mars 1809, l'Empereur disposa, en faveur du prince Napoléon-Louis, devenu prince royal de Hollande depuis la mort de son frère aîné, du grand-duché de Berg, qui précédemment était dans la possession de Murât, appelé au trône de Naples.

Le 29 juillet de la môme année, pendant que l'armée hollandaise était en Westphalie, les Anglais firent une descente en Hollande, et s'emparèrent de plusieurs points du territoire. Le Roi, qui se trouvait alors à Aix-la- Chapelle, prit les mesures les plus promptes pour repousser cette invasion, et bientôt les Anglais furent forcés d'évacuer le royaume.

A cette époque si grande et si glorieuse de l'empire, Napoléon songea à réunir à Paris un congrès des souverains ses alliés. Les rois de Hollande, de Saxe, de Naples et de Wurtemberg se rendirent à cette invitation vers

la fin de 1809. C'est alors que l'Empereur menaça son frère de faire occuper la Hollande par ses troupes, s'il s'opposait plus longtemps au système de blocus continental. Louis répondit qu'en acceptant le trône de Hollande il s'était fait le défenseur des intérêts de ce pays, et que du moment où un soldat français y mettrait le pied, il se considérerait comme ayant cessé de régner.

Décidé à regagner ses États, Louis s'aperçut qu'il était étroitement surveillé et qu'il lui serait difficile d'exécuter son dessein. Il prit alors le parti d'envoyer un de ses écuyers en mission auprès de son ministre de la guerre, avec l'ordre formel de mettre le territoire hollandais en état de défense et d'employer, s'il le fallait, le moyen désespéré des inondations pour empêcher l'occupation d'Amsterdam par les troupes impériales.

Malgré toutes les précautions qui avaient été prises, ces dispositions ne purent échapper à la vigilance de l'Empereur, qui s'empressa de réunir à la France le Brabant

hollandais, la Zélands et une partie de la Gueldre. Amsterdam et La Haye reçurent des préfets, et une armée française entra en Hollande.

Fidèle à sa parole, Louis, ne voulant pas opposer une résistance inutile et qui eût fait verser en pure perte le sang de ses sujets, songea, dès ce moment, à abdiquer en faveur de son dis, le grand-duc de Berg, prince royal.

Au moment où Hortense voyait sans crainte comme sans faiblesse les périls qui menaçaient ses intérêts de Reine et de mère, une autre douleur bien plus amère, bien plus profonde, vint l'assaillir.

De vagues rumeurs circulaient dans le public. Le mot divorce, qui déjà avait été prononcé, prenait de nouveau consistance et s'étayait sur les conférences de Schœnbrunn, où l'Empereur avait conçu l'idée d'une alliance avec la famille régnante d'Autriche.

Il eût été difficile que ces bruits ne parvinssent pas jusqu'à la reine Hortense; mais elle

— lia —

aimait sa mère avec trop de tendresse pour se hâter de lui faire pressentir le malheur qui la menaçait.

Bientôt l'Empereur ne tarda pas à faire connaître sa détermination à Eugène et à Hortense, en les chargeant de préparer l'Impératrice à cette cruelle séparation.

« La reine Hortense, dit M. Thiers (1), devenue reine de Hollande, malheureuse par les sombres défiances de son époux, séparée de lui, était accourue auprès de sa mère pour la consoler, et en la trouvant si désolée, elle finissait presque par désirer pour elle l'explication, quelle qu'elle fût, de ce secret funeste »

« L'Empereur affectait d'aller se promener seul sans l'Impératrice; il passait habituellement ses soirées chez la princesse Borghèse , la plus animée de ses sœurs contre Joséphine. »

(1) Histoire du Consulat tt de l'Empiret tome XI, pages 323 et 327.

Aussi, la fierté de la reine Hortense étaitelle révoltée de la situation humiliée faite à sa mère, devant la cour et la famille de l'Empereur, par cette froideur presque dure qu'affectait Napoléon ; et, plutôt que de la voir plus longtemps souffrir ainsi, elle appelait de tous ses vœux, non plus une explication, mais la séparation qu'elle pressentait et qui devait ruiner l'avenir de ses enfants et celui de son frère.

Dans les mémoires de M. le comte de Bausset (1), préfet du palais, qui fut témoin des scènes douloureuses auxquelles donna lieu le divorce dans l'intérieur de la famille impériale, nous lisons les pages suivantes :

« J'étais de service aux Tuileries depuis le lundi 27 novembre 1809; ce jour-là, le mardi et le mercredi qui suivirent, il me fut facile de remarquer une grande altération dans les traits de l'Impératrice, et une silencieuse contrainte dans ceux de Napoléon. Si, pen-

(1) Tome Ier, pages 3C9 et suivantes.

dant le dîner, il rompait le silence, c'était pour me faire quelques brèves questions dont il n'écoutait pas la réponse. Ces jours-là, le dîner ne durait pas plus de dix minutes. L'orage éclata le jeudi 30. Leurs Majestés se mirent à table ; Joséphine portait un grand chapeau blanc noué sous le menton et qui cachait une partie de son visage. Je crus cependant m'apercevoir qu'elle avait versé des larmes et qu'elle les retenait encore avec peine. Elle me présenta l'image de la douleur et du désespoir. Le silence le plus profond, régna pendant le dîner; ils ne touchèrent que pour la forme aux mets qui leur furent présentés. Les seuls mots prononcés furent ceux que m'adressa Napoléon : « Quel temps fait-il? »

<t En les prononçant, il se leva de table. Joséphine le suivit lentement. Le café fut présenté, et Napoléon prit lui-môme ia tasse que tenait un page de service, en faisant signe qu'il voulait être seul.

« Je sortis bien vite, mais inquiet, tour-

mente, et livré à mes tristes pensées. Je m'assis dans le salon de service (qui d'ordinaire servait de salle à manger pour Leurs Majestés) sur un fauteuil placé à côté de la porte du salon de l'Empereur. J'observais machinalement les employés qui enlevaient les objets qui avaient servi au dîner, lorsque, tout à coup, j'entendis partir du salon de l'Empereur des cris violents poussés par l'impératrice Joséphine. L'huissier de service, pensant qu'elle se trouvait mal, fut au moment d'ouvrir la porte. Je l'en empochai, en lui faisant observer que l'Empereur appellerait s'il le jugeait convenable. J'étais debout, près de la porte, lorsque Napoléon l'ouvrit lui-môme, et, m'apercevant, me dit vivement : «Entrez, Bausset, et fermez la porte. » J'entrai dans le saîon, et j'aperçus l'Impératrice étendue sur le tapis, poussant des plaintes et des cris déchirants. « Non, je n'y survivrai pas! » disait Joséphine.

« Napoléon me dit : — a Etes-vous assez fort pour enlever Joséphine et la porter chez

elle par l'escalier intérieur qui communique à son appartement, afin de lui faire donner les soins et les secours que son état exige? » « J'obéis, et je soulevai cette princesse, que je croyais en proie à une attaque de nerfs. Avec l'aide de Napoléon, je l'enlevai dans mes bras, et, lui-même, prenant un flambeau sur la table, m'éclaira et ouvrit la porte du salon qui, par un couloir obscur, conduisait au petit escalier dont il m'avait parlé. Parvenu à la première marche de cet escalier, je fis observer à Napoléon qu'il était trop étroit pour qu'il me fût possible de descendre sans danger de tomber. Il appela aussitôt le gardien du portefeuille, qui, jour et nuit, était placé à l'une des portes de sen cabinet ayant son entrée sur le palier de ce petit escalier. Napoléon lui remit ce flambeau, dont nous avions peu besoin, puisque ces passages étaient déjà éclairés. Il ordonna à. ce gardien de passer devant, prit lui-même les deux jambes de l'Impératrice, pour m'aider à descendre avec plus de ménagement,

puis nous descendîmes sans accident et nous déposâmes ce précieux fardeau sur une ottomane, dans la chambre à coucher. L'Empereur se porta sur-le-champ aux cordons des sonnettes, et fît venir les femmes de l'Impératrice n

« Pendant toute cette scène, je n'avais été occupé que de Joséphine, dont l'état m'affiigeait. Je n'avais pu observer Napoléon; mais lorsque les femmes de l'Impératrice furent arrivées auprès d'elle, Napoléon passa dans un petit salon qui précédait la chambre à coucher. Je le suivis. Son agitation, son inquiétude étaient extrêmes. Dans le trouble qu'il éprouvait, il m'apprit la cause de tout ce qui venait de se passer, et me dit ces mots :

« — L'intérêt de la France et de ma

dynastie a fait violence à mon cœur Le

divorce est devenu un devoir rigoureux p< ur

moi Je suis d'autant plus effrayé de la

scène que vient de faire Joséphine, que depuis trois jours elle a dû savoir par Hortense

la malheureuse obligation qui me condamne à me séparer d'elle.... Je la plains de toute mon âme; je lui croyais plus de caractère, et je n'étais pas préparé aux éclats de sa douleur »

« En effet, l'émotion qu'il éprouvait le forçait à mettre un long intervalle entre chaque phrase qu'il prononçait; les mots s'échappaient avec peine et sans suite de sa bouche; sa voix était émue, oppressée, et des larmes mouillaient ses yeux. Il fallait réellement qu'il fût hors de lui pour me donner tant de détails, à moi, placé si loin de ses conseils et de sa confiance. Toute cette scène ne dura pas plus de sept à huit minutes.

« Napoléon envoya ensuite chercher Corvisart, la reine Hortense , Cambacérès, Fouché, et, avant de rentrer dans son appartement, il fut s'assurer lui-môme de l'état de Joséphine, qu'il trouva plus calme ôt plus résignée. »

Quand les premiers transports de se douleur furent calmés, l'impératrice Joséphine

envisagea son sacrifice avec une force de caractère qu'on n'aurait pas soupçonnée en elle: elle se résigna à un malheur sans remède. Dès ce moment, elle ne parut plus à la cour; elle fut cependant obligée de quitter la retraite qu'elle s'était imposée pour assist r, dans une tribune, au Te Deum qui fut charte à Notre-Dame pour la paix de Vienne, et d'accompagner l'Empereur à l'Hôtel-de- Ville, à la fête que la municipalité donna à cette occasion; mais à l'exception de ces deux circonstances, elle passa, retirée dans son appartement, les quinze jours qui s'écoulèrent entre le moment où la cruelle révélation lui avait été faite et le jour où le divorce fut prononcé.

M. de Mènerai, secrétaire du portefeuille de l'Empereur, témoin des faits qui se sont passés alors, s'exprime ainsi : « Quelque pénibles que ces quinze jours dussent être pour tous deux (1), ils parurent néanmoins courts

(1) Souvenirs historiques de M. le baron de Méneval, tome Ier, pages 227 et suivantes.

à Joséphine, qui ne pouvait s'accoutumer à l'idée de perdre son rang d'Impératrice régnante, et surtout de se séparer de l'Empereur qu'elle aimait véritablement.

« L'Empereur adoucit les derniers moments de leur union par les égards et les prévenances les plus affectueuses. Il s'occupa de son avenir, lui donna des conseils et alla au-devant de tous ses désirs. Joséphine avait en elle un attrait irrésistible ; elle n'était pas régulièrement belle, mais elle avait la grâce, plus belle encore que la bonté, selon notre bon La Fontaine. Elle avait le mol abandon, les mouvements souples, élégants, et la gracieuse négligence des créoles. Son humeur était toujours égale; elle était douce et bonne, affable et indulgente avec tout le monde, suis acception de personnes. Elle n'avait ni un esprit supérieur ni beaucoup d'instruction, mais son exquise politesse, son grand usage du monde et de la cour, lui faisaient toujours trouver à propos ce qu'il y avait de mieux à faire ou à dire.

« L'Empereur l'avait beaucoup aimée, et il conservait pour elle un sentiment d'affection qu'avaient fortifié l'habitude et ses touchantes qualités; on eût dit qu'elle était née pour le rôle que lui avait imposé l'élévation du rang où elle était montée avec lui. Associée à sa fortune, elle l'avait secondé par l'ascendant de sa douceur et de sa bonté. Elle avait épousé sa gloire autant que sa personne. Quoique entièrement étrangère à la politique et aux affaires du gouvernement, elle avait concilié à Napoléon, autant quil était en son pouvoir, la faveur des partis. Elle aimait le luxe et la dépense plus peut-être que n'aurait dû le permettre son humeur bienfaisante; car elle était souvent, à cause de cela, dans l'impuissance de la satisfaire, bien que dans plusieurs circonstances Napoléon eût généreusement réparé les suites de sa trop grande facilité. Elle mettait dans sa manière d'obliger ou de reconnaître un service un charme et une délicatesse qui lui gagnaient les cœurs. Elle montra dans son malheur une résigna-

tion qui ne se démentit pas. Ce qui aggravait le poids de sa peine, c'était l'inflexible nécessité de se séparer de l'Empereur; mais elle ne fut jamais négligée par lui. »

Le prince Eugène et la reine Hortense firent preuve, en cette circonstance, d'une noblesse de sentiments et d'une dignité qui les honorent; ils furent parfaits de dévouement; ils soutinrent le courage de leur mère, et surent allier avec la tendresse qu'ils lui portaient ce qu'ils devaient à leur père adoptif. La reine Hortense avait été mandée aux Tuileries : elle y arriva au moment où l'Empereur venait de reconduire, ou plutôt d'aider à transporter Joséphine chez clic. En l'accompagnant jusqu'à la porte de. l'appartement de sa mère, l'Empereur lui disait : « Allons, ma fille, du courage !» — « ObJ Sire, j'en ai, » répétait-elle; et ces mots avaient peine à se faire passage à travers ses pleurs et ses sanglots.

Parti de Milan le 1er décembre 1800, le prince Eugène était arrivé à. Paris le 7 au malin. « Il descendit à l'hôtel Marheuf, qui

appartenait au roi Joseph (1). Il se rendit surle-champ auprès de Napoléon, puis chez l'Impératrice, avec laquelle son entrevue fut des plus douloureuses. Le prince, comprenant tout ce que cette séparation avait de pénible, et cependant combien il imporfaît pour la tranquillité future, et même pour la santé de sa mère, d'abréger autant que possible les choses, résolut de demander à Napoléon pour Joséphine une entrevue dans laquelle les deux époux auraient en sa présence une explication loyale et catégorique. « L'Empereur y consentit. Le soir même, l'entrevue eut lieu. Napoléon présenta le divorce comme une nécessité politique, indispensable à la stabilité et même à la tranquillité de l'Empire. Joséphine répondit que, puisqu'il y allait du bonheur de la France, cette considération devant l'emporter sur toute autre, elle était prête à se sacrifier pour

(1) Mémoires et correspondance politique et militaire du prince Eugène, par A. du Casse, tome VI, pages 288 et suivante».

son pays. Puis, les yeux remplis de larmes, elle s'écria : « Une fois séparés, mes enfants seront oubliés. Faites Eugène roi d'Italie, ma tendresse maternelle sera tranquille, et votre politique sera applaudie, j'ose le dire, par toutes les puissances étrangères. »

« Le prince vice-roi, en entendant cette espèce de prière adressée par sa mère à l'Empereur, prit la parole avec vivacité pour demander qu'il ne fût pas question de lui dans toute cette affaire. « Votre fils, ajouta-t-il, ne voudrait pas d'une couronne qui serait le prix de votre séparation. Si vous souscrivez aux volontés de l'Empereur, c'est à vous seule qu'il doit penser. » Napoléon dit alors: « Je reconnais le cœur d'Eugène; il a raison de s'en rapporter à ma tendresse.»

Le 15 décembre 1809 avait été le jour fixé par l'Empereur pour l'accomplissement du sacrifice imposé à Joséphine au nom de la France. A neuf heures du soir, le prince archichancelier Cambacérès, conformément aux instructions contenues dans la lettre

close qu'il avait reçue le matin méYne, se rendit aux Tuileries accompagné du comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angély,- ministre d'État et de la famille impériale, afin d'y exercer les fonctions qui lui étaient attribuées par le titre II, art. 14, du Statut de famille. Ils furent introduits tous les deux dans le grand cabinet de l'Empereur, où se trouvaient déjà Napoléon, Joséphine, le roi Louis, le roi Jérôme, le roi Murât, les reines d'Espagne, de Hollande, de Westpbalie, Madame- Mère, la princesse Pauline et le prince Eugène.

L'Empereur, adressant la parole à Cambacérès, lui dit :

« Mon cousin le prince archichancelier, 4e vous ai expédié une lettre close, en date de ce jour, pour vous ordonner de vous rendre dans mon cabinet, afin de vous faire connaître la résolution que moi et l'Impératrice, ma très-chère épouse, nous avons prise. J'ai été bien aise que les rois, reines, princesses, mes frères, sœurs, beaux-frères et bellessœurs, ma belle-fille et mon beau-fils, devenu

mon fils adoptif, ainsi que ma mère, fussent présents à ce que j'avais à vous faire connaître.

« La politique de ma monarchie, l'intérêt et le besoin de mes peuples, qui ont constamment guidé toutes mes actions, veulent qu'après moi je laisse à des enfants, héritiers de mon amour pour mes peuples, ce trône où la Providence m'a placé.

« Cependant, depuis plusieurs années, j'ai perdu l'espérance d'avoir des enfants de mon mariage avec ma bien-aimée épouse l'impératrice Joséphine; c'est ce qui me porte à sacrifier les plus douces affections de mon cœur, à n'écouter que le bien de l'État, et à vouloir la dissolution de notre mariage. Parvenu à l'âge de quarante ans, je puis concevoir l'espérance de vivre assez pour élever dans mon esprit et dans mes pensées les enfants qu'il plaira à la Providence de me donner. Dieu sait combien une pareille résolution a coûté à mon cœur; mais il n'est aucun sacriGce qui soit au-dessus de mon courage,

lorsqu'il m'est démontré qu'il est utile au bien de la France.

« J'ai le besoin d'ajouter que, loin d'avoir jamais eu à me plaindre, je n'ai eu, au contraire, qu'à me louer de l'attachement et de la tendresse de mon épouse bien-aimée. Elle a embelli quinze ans de ma vie. Le souvenir en restera gravé dans mon cœur. Elle a été couronnée de ma main, je veux qu'elle conserve le rang et le titre d'Impératrice; mais surtout qu'elle ne doute jamais de mes sentiments et qu'elle me tienne toujours pour son meilleur ami. »

Après avoir prononcé ces paroles, Napoléon s'arrêta, les larmes aux yeux et en proie à un trouble extrême.

Joséphine se leva à son tour; la présence de ses enfants lui avait rendu un peu de courage. Cherchant à dominer l'émotion profonde qui faisait palpiter son cœur, elle commença à lire la déclaration suivante, qui lui avait été remise:

« Avec la permission de mon auguste et

cher époux, dit-elle, je dois déclarer que, ne conservant aucun espoir d'avoir des enfants qui puissent satisfaire les besoins de la politique et l'intérêt de la France , je me plais à lui donner la plus grande preuve d'attachement et de dévouement qui ait jamais été donnée sur la terre »

Mais à peine avait-eile prononcé ces mots, que les sanglots qu'elle comprimait depuis le commencement firent taire sa voix, a Elle voulut en vain continuer, lisons-nous dans Y Histoire de l'impératrice Joséphine , par M. Aubenas (1), et tendit le papier au comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angély , qui en acheva la lecture avec tous les signes d'une vive émotion. »

« Je tiens tout de ses bontés ; c'est sa main qui m'a couronnée, et du haut de ce trône, je n'ai reçu que des témoignages d'affection et d'amour du peuple français. Je crois reconnaître tous ces sentiments en consentant

(1) Tome II , pages 469 et 470.

à la dissolution d'un mariage qui, désormais, est un obstac.e au bien de la France, qui la prive du bonheur d'être, un jour, gouvernée par les descendants d'un grand homme, si évidemment suscité par la Providence pour effacer les maux d'une terrible révolution, et rétablir l'autel, le trône et l'ordre social.

« Mais la dissolution de mon mariage ne changera rien aux sentiments de mon cœur. L'Empereur aura toujours en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte, commandé par la politique et par de si grands intérêts, a froissé son cœur ; mais, l'un et l'autre, nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au bien de la patrie. »

Après ces mutuelles paroles, les plus belles, remarque avec raison M. Thiers, qui aient été prononcées en pareille circonstance, l'archichancelier dressa le procès-verbal de cette double déclaration, et Napoléon, embrassant Joséphine, la conduisit chez elle, et la laissa presque évanouie dans les bras de ses enfants.

M. Méneval ajoute : « L'Empereur rentra dans sou cabinet, triste et silencieux; il se laissa tomber sur la causeuse où il s'asseyait habituellement, dans un état d'abattement complet. Il y resta quelques moments, la tête appuyée sur ses mains, et quand il se leva, sa figure était bouleversée. »

Le samedi 16 décembre, le Sénat se réunit à onze heures du matin. Le prince Eugène était présent, et après avoir prêté serment entre les mains de l'archichancclier, il s'exprima ainsi :

« Depuis que les bontés de l'Empereur et Roi m'ont appelé à compter parmi vous, des témoignages de sa confiance m'ont continuellement éloigné de Paris, et c'est pour la première fois aujourd'hui que j'ai le bonheur de paraître dans votre sein. Je suis heureux de pouvoir vous dire qu'au milieu des bienfaits dont Sa Majesté n'a cessé de me combler, j'ai été particulièrement sensible à l'honneur qui m'était accordé de faire partie du premier corps de l'Empire. »

Après la prestation de serment du vice-roi^ Je président du Sénat annonça le projet de divorce de l'Empereur qui allait être soumis à l'assemblée. « La noble et touchante adhésion de l'Impératrice, dit en terminant l'archichancelier, est un témoignage glorieux de son affection désintéressée pour l'Empereur et lui assure des droits à la reconnaissance de la nation. »

Dès que le comte Regnaud de Saint-Jeand'Angély eut donné connaissance au Sénat du projet de sénatus-consulte portant dissolution du mariage contracté entre l'Empereur et l'impératrice Joséphine, le prince Eugène prononça le discours suivant :

« Messieurs les Sénateurs, vous venez d'entendre la lecture du projet de sénatus-consulte soumis à votre délibération. Je crois devoir, dans cette circonstance, manifester les sentiments dont ma famille est animée.

« Ma mère, ma sœur et moi, nous devoas tout à l'Empereur. U a été pour nous un véritable père ; il trouvera en nous, dans tous

les temps, des enfants dévoués et des sujets soumis.

« Il importe au bonheur de la France que le fondateur de cette quatrième dynastie vieillisse environné d'une descendance directe qui soit notre garantie à tous, comme le gage de la gloire de la patrie.

« Lorsque ma mère fut couronnée par toute la nation par les mains de son auguste époux, elle contracta l'obligation de sacrifier toutes ses affections aux intérêts de la France ; elle a rempli avec courage, noblesse et dignité ce premier des devoirs. Son âme a été souvent attendrie en voyant en butte à de pénibles combats le cœur d'un homme accoutumé à maîtriser la fortune et à marcher toujours d'un pas ferme à l'accomplissement de ses grands desseins. Les larmes qu'a coûtées cette résolution à l'Empereur suffisent à la gloire de ma mère. Dans la situation où elle va se trouver, elle ne sera pas étrangère, par ses vœux et par ses sentiments, aux nouvelles prospérités qui nous attendent, et ce sera

avec une satisfaction mêlée d'orgueil qu'elle verra tout ce que ses sacrifices auront produit d'heureux pour sa patrie et pour son Empereur. »

Le projet, renvoyé à une commission spéciale, fut adopté dans la séance et converti en un sénatus -consulte dont voici la teneur :

« Article premier. Le mariage contracté entre l'empereur Napoléon et l'impératrice Joséphine est dissous.

« Art. 2. L'impératrice Joséphine conservera les titre et rang d'Impératrice-Reine couronnée.

a Art. 3. Son douaire est fixé à une rente annuelle de 2,000,000 de francs sur le trésor de l'État.

« Art. 4. Toutes les dispositions qui pourront être faites par l'Empereur en faveur de l'impératrice Joséphine, sur les fonds de la Liste civile, seront obligatoires pour ses successeurs.

« Art. 5. Le présent sénatus-consulte

sera transmis par un Message à S. M. l'impératrice-Reine. »

Le jour même de cette séance, le prince Eugène recevait cette lettre touchante de la vice-reine :

« Je suis résignée à tout et me soumets à la volonté de Dieu, lui écrivait-elle. Ta grandeur d'âme pourra étonner beaucoup de monde, mais pas ta femme qui t'en aime, s'il est possible, encore davantage. Je te prouverai, mon cher Eugène, que je n'ai pas moins de courage et de force d'âme que toi, quoique j'étais éloignée de m'attendre à des événements aussi tristes, surtout dans ce moment-ci. Tes petites se portent bien; Dieu sait quel avenir les attend!

« Adieu, le meilleur des époux; sois persuadé que mon unique désir est de faire ce que tu peux souhaiter, et de te donner des preuves de ma tendresse, qui ne finira qu'avec la vie de ta fidèle épouse. »

Jl avait été décidé à l'avance que, le lendemain de la lecture de l'acte de sépa-

ration, Leurs Majestés quitteraient Paris : l'Empereur pour se rendre à Trianon, et l'Impératrice à la Malmaison.

Quand on vint avertir l'Empereur que les voitures étaient prêtes, il se rendit chez l'Impératrice. Joséphine était seule chez elle, et livrée aux plus douloureuses réflexions. A la vue de Napoléon, elle se jeta en sanglotant à ses genoux. L'Empereur la releva et la serra contre sa poitrine, enl'emhrassant avec effusion à plusieurs reprises.

Dans l'excès de son émotion, Joséphine s'était évanouie. L'Empereur, voulant éviter les crises regrettables d'une affliction qu'il n'était plus en son pouvoir de calmer, déposa Joséphine dans les bras du baron de Méneval qui l'avait accompagné, et se retira rapidement par les salons du rez-de-chaussée, à la porte desquels sa voiture l'attendait.

Revenue à elle, l'Impératrice s'aperçut aussitôt de la disparition de l'Empereur. Ses plaintes et ses sanglots redoublèrent. Ses femmes, qui étaient entrées, lui donnèrent

les soins les plus dévoués. Dans son trouble, elle avait pris les mains de M. de Méneval en lui recommandant de dire à l'Empereur de ne pas l'oublier et de l'assurer d'un attachement qui survivrait à tout événement.

Dans cette cruelle matinée, plusieurs dames de la cour se présentèrent pour voir l'Impératrice, mais elle n'en put recevoir qu'un très-petit nombre.

La reine Hortense et le prince Eugène ne quittaient pas leur mère et lui prodiguaient toutes les consolations imaginables. Enfin l'heure du départ venait de sonner pour l'Impératrice. Le moment fatal était arrivé : Joséphine sortit des Tuileries pour n'y jamais rentrer.

a La première journée, et surtout la première nuit à la Malmaison, furent extrêmement pénibles, dit Mlle Avrillon dans ses mémoires (1). L'Impératrice était plongée dans une profonde affliction; mais Sa Majesté

(1) Tome II, page 165.

ne fut pas malade. Je restai près d'elle une grande partie de la nuit ; il lui fut impossible de dormir, et le temps s'écoula en conversation. Sans doute une grande douleur était au fond de son âme ; sans doute elle déplorait son sort, mais dans les termes les plus doux et d'une façon résignée. Elle parlait de l'Empereur avec le même respect, avec la même affection que par le passé.

« L'Impératrice souffrit ; elle souffrit beaucoup. Elle souffrit comme femme et comme mère , elle souffrit dans sa vanité blessée; mais elle supporta son malheur avec courage, et ne changea rien à ses habitudes. »

N'était-elle pas, en effet, à la Malmaison, dans un lieu qu'elle avait créé? Tout n'y était-il pas plein du souvenir dont elle se plaisait à nourrir sa vie nouvelle ? Pendant les premiers moments, l'impératrice Joséphine fut pour ainsi dire étourdie de sa chute ; encore ne fallait-il pas attribuer sa douleur à la perte de la place qu'elle occupait sur le

Irone, mais au regret qu'elle éprouvait d'être réparée de l'Empereur, qu'elle aimait beautoup.

Il est rare qu'un sacrifice, quelque grand qu'il soit, puisse Être apprécié à toute sa valeur par celui à qui on le fak. L'Empereur comprit-il bien toute l'étendue de celui d'Hortense et d'Eugène, lorsque, s'arracbant des bras de leur mère abîmée dans la douleur, il leur fallut aller, quelque temps après, figurer au milieu des solennités d'un nouveau mariage, voir une étrangère à la place que leur mère avait occupée, et accepter, malgré l'élévation de leur propre rang, les conditions d'une distance marquée par l'étiquette, distance qui, jusqu'alors, avait été si complètement effacée dans les rapports tendres et intimes d'une mère avec ses enfants?

Le prince Eugène se fit remarquer, dans toutes le« cérémonies où il fut obligé de paraître, par la dignité de son maintien. Sa figure douce, et ordinairement souriante,

était sérieuse. Les peines de son cœur s'y montraient un peu, mais contenues par le courage, par le devoir et par les exigences politiques : il était homme enfin. Sa sœur ne put obtenir d'elle-même un aussi pénible effort: elle était femme. Quatre reines portaient le manteau impérial de Marie-Louise allant à l'autel nuptial. La reine Hortense était du nombre. Elle laissait échapper quelques larmes en suivant la nouvelle épouse de Napoléon, et, en entendant l'Empereur prononcer le Oui fatal qui le séparait à jamais de sa mère, elle fut brisée par ia douleur.

Si des griefs réciproques et sans eease renaissants n'eussent élevé entre le toi ert?a reine de Hollande une barrière presaue infranchissable, le divorce de Napoléon eût semblé devoir amener un rapprochement entre eux, car le roi ;L.ouis conservait pour l'impératrice Joséphine une véritable affection. Son cœur avait souffert en la voyant descendre du trône, et il mêlait des regrets sincères à la douleur filiale d'Hortense. Mais l'esprit défiant du roi, son extrême susceptibilité, son état de maladie presque continuel, ses soucis de la Foyauté, le faisaient

tenir à l'écart, et entassaient pour ainsi dire des montagnes entre les deux époux.

A son dernier voyage à Paris, Louis, au lieu d'aller, en arrivant, s'installer dans son hôiel, habité par la reine Hortense, crut devoir descendre chez Madame-Mère. Pendant son séjour dans la capitale, il ne vit la Pieine qu'en public, ou lorsque l'étiquette l'exigeait impérieusement. Cependant, lorsque ses États furent menacés par l'invasion des troupes impériales, il exprima le désir de la voir revenir en Hollande en même temps que lui.

L'affection que les Hollandais manifestaient hautement pour leur souveraine, son affabilité, sa douceur, le charme de son esprit pouvaient contribuer à rassurer ce bon peuple, à lui rendre la confiance, aie grouper autour de son roi pour le défendre jusqu'au dernier moment contre une injuste aggression.

Louis était malheureux, menacé de perdre la royauté; c'en était assez pour que la Reine

consentît à l'accompagner à Amsterdam.

Mais, cette fois encore, une épreuve d'ime courte durée suffit pour la convaincre qu'elle n'avait plus de bonheur à espérer auprès de son mari, et qu'elle ne devait attendre désormais de l'avenir que des larmes, que d'inutiles regrets. En effet, le Roi ne lui donnait, môme en public, que des marques d'indifférence et de froideur. Le cœur et la fierté d'Hortense durent être également blessés. Elle comprit dès lors que c'était seulement auprès de sa mère qu'elle pourrait encore recevoir et donner des consolations. Elle ne voulut pas cependant demander à Louis une permission de s'absenter, que des considérations politiques l'eussent peut-être porté à lui refuser. Mais comme le mauvais état de sa santé lui offrait le prétexte tout naturel d'avoir recours à un changement d'air, elle alla passer quelques jours au château royal de Loo, d'où elle partit sous le voile de l'incognito pour aller rejoindre en France l'impératrice Joséphine.

Les charmes de l'intimité, la culture des arts avaient pris, à la Malmaison, la place de l'étiquette de la cour impériale. La reine Hortense s'y livrait à son goût, devenu alors un véritable talent, pour la composition. Les chants les plus aimés de l'impératrice Joséphine étaient ceux de sa fille ; ils obtenaient aussi, dans toute la France, des succès où le rang n'était pour rien. Un cercle d'amis véritables remplaçait le vide qu'avaient laissé certains courtisans autour je l'Impératrice, et si elle était moins encensée, elle était plus aimée. Sa fille ne la quittait guère que lorsqu'elle était forcée de paraître à la cour de l'Empereur.

Au milieu de tous les devoirs que lui imposait son rang, la reine Hortense savait trouver le temps d'écrire à toutes ses amies. Sa correspondance avec M"16 Campan n'avait jamais été interrompue, et son ancienne institutrice , qui lui était toujours aussi tendrement dévouée, lui adressa alors la lettre» suivante, en cherchant à la fortifier contre

— \hk -

l'amertume des chagrins dont son cœur était rempli :

« Voilà Votre Majesté près d'un puissant protecteur qui connût vos malheurs, vos vertus, et qui sera votre constant appui. Remettez cette chère santé, à laquelle tient le bonheur de beaucoup d'amis sincères.

Faites-vous vivre, et la renommée finira par faire connaître à fond les peines qui déchiraient votre âme et empêchaient en même temps le monde de rendre toute la justice due à la pureté de sentiments et de conduite qui distinguent Votre Majesté. J'ai osé le lui dire plusieurs fois. Vivez, Madame, et pour vous et pour nous. Après une réputation brillante, mais due à l'enthousiasme d'un moment ou bien usurpée, il faut mourir pour la conserver. Après une conduite pure, mais pas assez connue d.is peuples, il faut vivre : c'est le seul moyen de mettre la vérité en^évidence. Louis XV, mort de la maladie qull fit à Metz, en 174 i, eût été placé parles Français à la suite des grands rois; il a

vécu trente ans de trop ponr sa gloire. J'aime beaucoup ce que l'on fait dire à je ne sais plus quelle reine dans une tragédie moderne. Elle comparaît, injustement accusée, devant un tribunal, et dit, après que de lâches calomniateurs ont déposé contre elle:

Ma vie est un témoin qu'il faut entendre aussi.

« Oui, la vie est un témoin beaucoup moins récusable que tous ceux qui peuvent parler pour ou contre. Vivez donc, Madame, vivez, ma chère et bien-aimée Hortense (pardonnezmoi cette expression, qui ne nuit en rien au respect que j'ai pour la Majesté et qui l'unit aux plus tendres sentiments). Vivez pour être estimée de tous et adorée de ceux qui vous connaissent.

« Nos enfants vous chérissent comme une mère et vous désirent bien à Ecouen. »

Il est facile de comprendre, d'après les termes de cette lettre, que les traits de la calomnie n'avaient point épargné la reine

— no —

Hortense. Jamais l'Empereur n'y ajouta foi ; cependant, il n'avait pas approuvé la précipitation que la Reine avait mise à quitter, en dernier lieu, la Hollande, et il exprime ainsi son opinion dans le Mémorial de Sainte-Hélène :

c Hortense, si bonne, si généreuse, si dévouée, n'est pas sans avoir eu quelques torts envers son mari; j'en dois convenir en dehors de toute l'affection que je lui porte et du véritable attachement qu'elle a pour moi. Quelque bizarre, quelque insupportable que fût Louis, il l'aimait; et, en pareil cas, avec d'aussi grands intérêts, toute femme doit toujours être maîtresse de se vaincre et avoir l'adresse d'aimer à son tour. Si elle eût su se contraindre, elle se serait épargnée le chagrin de ses derniers procès; elle eût eu une vie plus heureuse ; elle eût suivi son mari en Hollande; Louis n'eût point fui Amsterdam; je ne me serais pas vu contraint de réunir son royaume a l'Empire français, ce qui a contribué à me perdre en Europe,

et bien des choses se seraient passées différemment. »

Malgré l'influence incontestable que dea causes, comparativement petites, peuvent avoir sur les plus grands événements, il est permis de mettre en doute que les dissentiments qui s'élevèrent successivement entre le roi et la reine de Hollande aient réellement déterminé la réunion de leurs États à l'Empire. En supposant que l'union la plus parfaite eût régné entre eux, Napoléon n'eût pas été moins irrité de la résistance que son frère lui opposa constamment lorsqu'il voulut l'obliger à fermer rigoureusement ses ports à l'Angleterre, et la conséquence de cette résistance eût été, dans un cas comme dans l'autre, l'incorporation de la Hollande à la France.

Aujourd'hui que cette grande figure de Napoléon Ier plane sur le monde entier, dans l'auréole de gloire dont elle est éclairée, il faut reconnaître qu'au-dessous de ce cercle immense et lumineux, il y a bien quelques

ombres que l'histoire véridique n'a pas fait disparaître.

Or, la conduite de Louis comme Roi fut logique et courageuse lorsqu'il résista ; elle fut grande et noble lorsqu'il abdiqua.

Les autorités militaires françaises avaient envahi toute la Hollande. Un instant le Roi eut la pensée de défendre Amsterdam, sa capitale ; mais , faisant à ce pays qui lui avait donné tant de gages d'affection , le sacrifice de sa personne, il descendit du trône où il était monté, en abdiquant la couronne en faveur de son fils aîné.

Voici les termes de son acte d'abdication, daté de Harlem, le 1er juillet 1810 :

a Considérant que la malheureuse situation du royaume résulte de l'indisposition de l'Empereur, mon frère, contre moi ; considérant que tous mes efforts et sacrifices possibles ont été inutiles pour faire cesser cet état de choses; considérant enfin qu'il

as le mal'..

que j'ai eu de déplaire et d'avoir perdu

l'amitié démon frère, et qu'en conséquence je suis le véritable obstacle à la fin de toutes ces discussions et mésintelligences continuelles, nous avons résolu, comme nous résolvons par le présent acte patent et solennel, émané de notre volonté, d'abdiquer comme nous abdiquons en cet instant le rang et la dignité royale de ce royaume de Hollande en faveur de notre bien-aimé fils , Napoléoa- Louis, et, à son défaut, en faveur de son frère Charles-Louis-Napoléon. Nous voulons, en outre, que, conformément à la Constitution, sous la garantie de S. M. l'Empereur notre frère, la régence demeure à S. M. la Reine, assistée d'un conseil de régence qui sera composé provisoirement de nos ministres, auxquels nous confions la garde du Roi mineur, jusqu'à l'arrivée de S. M. la Reine. »

Cet acte était accompagné d'une proclamation aux Hollandais qui, après avoir résumé l'acte d'abdication, se termine ainsi :

« Je n'oublierai jamais un peuple bon et vertueux comme vous; ma dernière pensée, comme mon dernier soupir, seront pour votre bonheur. En vous quittant, je ne saurais jop vous recommander de bien accueillir les soldats français ; c'est le meilleur moyen de plaire à S. M. l'Empereur, de qui votre sort, celui de vos enfants, de votre pays, dépend entièrement.

« A présent que la malveillance et la calomnie ne pourront plus m'atteindre , du moins pour ce qui me regarde, j'ai le juste espoir que vous recevrez enfin la récompense de tous vos sacrifices et de votre courageuse persévérance et résignation. »

Le roi Louis adressa aussi un message aux diverses cours de l'Europe, pour leur faire connaître les motifs et les conditions de son abdication; et, après avoir remis au trésor de l'État le montant de sa liste civile, il quitta Harlem le 2 juilli I 1810.

« La reine Hortense n'eut pas le temps d'arriver en Hollande pour prendre le gou-

vernement au nom de son fils (1) ; car, six jours après l'abdication , Napoléon l'en déposséda par un décret portant réunion définitive de la Hollande à la France, dont elle fit partie intégrante jusqu'à la Restauration. Le 20 du même mois, l'Empereur adressa au prince royal de Hollande ces paroles remarquables, qui renferment tout le secret de sa conduite à l'égard du roi Louis :

« La conduite de votre père afflige mon cœur; sa maladie seule peut l'expliquer. Quand vous serez grand , vous paierez sa dette et la vôtre. N'oubliez jamais , dans quelque position que vous placent ma politique et l'intérêt de mon empire, que vos premiers devoirs sont envers moi, vos seconds envers la France ; tous vos autres devoirs, nême ceux envers les peuples que je pourrais vous confier, ne viennent qu'après. »

Le roi Louis se retira à Gratz, en Styrie, sous le nom de comte de Saint-Leu. Il resta

(1) Revue de l'Empire, 3« année (184/j), p. 182- et 183.

éloigné de la France jusqu'aux jours difficiles de 1813; alors le devoir, l'affection et le patriotisme le ramenèrent auprès de son frère. Après avoir vainement essayé de le faire rentrer en France, l'Empereur lui fit accorder, par un sénatus-consulte, un apanage en dédommagement de la couronne de Hollande; mais Louis, qnï fut toujours exempt de toute espèce d'ambition , le refusa pour lui et ses enfants, déclarant «que, depufj qu'il avait été placé sur le trône malgré Lai , il avait lié ses destinées à celles de la Hollande, et que lui ayant engagé ses sentiments et ses devoirs, il ne pouvait rien accepter qui tendît à faire croire ^d'il avait trahi sa cause. » Il défendit Également à la Reine d'accepter aucun apanage , et lui céda pour son entretien tout ce qu'il possédait en France et en Hollande.

Cet immense changement de fortune n'ébranla en rien le courage et la résignation de la reine Hortense. Tbute perspective d'une vie intérieure, heureuse et paisible, telle qu'elle l'eût trouvée dans une union suivant son cœur, s'était depuis longtemps évanouie devant elle ; et l'exemple de sa mère chérie l'avait fait réfléchir profondément sur l'instabilité des choses humaines.

Aussi s'attacha-t-elle à concentrer toutes ses idées de bonheur dans sa vive affection pour sa mère, dans sa tendresse passionnée

pour ses deux ffïs, dans son dévouement y,our tous ses amis.

Sa vie s'écoulait calme et douce à la surface, entre sa mère et ses enfants.

Les réunions de la Malmaison, où l'impératrice Joséphine et la reine Hortense faisaient avec tant de grâce un accueil sympathique à tous ceux qui leur avaient gardé leur fidèle amitié, ces réunions-là, disons-nous, étaient pleines de charmes ; elles avaient un caractère d'esprit facile et aimable , et cependant de noble et digne familiarité.

« L'impératrice Joséphine, lorsque l'Empereur, après le divorce, lui donna cette résidence (1), conserva, pour l'appartement qu'il avait occupé, un attachement qui tenait du culte. Elle avait expressément défendu que l'on dérangeât aucun meuble de cette pièce, et, au lieu de l'habiter, elle avait préféré s'installer au premier étage, où elle était

(1) Revue de l'Empire, Ve année (1842), pages 137 et suivantes.

moins bien logée. Tout était resté dans le même état où l'Empereur l'avait laissé. Un livre d'histoire était posé sur son bureau, marqué à la page où il s'était arrêté ; une mappemonde, sur laquelle il montrait aux confidents de ses projets les pays où il voulait porter la gloire de nos armes, avait gardé les marques de quelques mouvements d'impatience, occasionnés peut-être par une légère observation Joséphine, seule, s'était

chargée du soin d'ôter la poussière qui souillait ce qu'elle appelait ses reliques, et rarement elle donnait la permission d'entrer dans ce sanctuaire. Le lit romain de Napoléon était sans rideaux; ses armes étaient suspendues aux murailles , et quelques pièces de l'habillement d'un homme se trouvaient éparses sur les meubles. Il semblait qu'il fût prêt à entrer dans cette chambre, qu'il ne devait plus revoir.

« Le meuble du salon de l'Impératrice était en tapisserie, et le double I en roses pompons ; sa chambre à coucher présentait

l'aspect le plus simple; toute drapée de mousseline blanche, son unique ornement était la toilette d'or donnée par la ville de Paris.

« On a beaucoup parlé des fantaisies de Joséphine ; on a bien souvent et bien injustement donné ce nom à sa noble protection pour les arts, à ses encouragements constamment prodigués aux artistes.

a L'Impératrice comprenait que, non-seulement il faut accorder une rémunération large au talent , mais encore l'entourer des égards qui lui sont dûs. Heureux de ses suffrages, de son affable bonté, Gros, Girodet, Guérin, Isabey, Redouté, Spontini, Méhul, Paër, Boïeldieu, Fontanes, Arnault, Andrieux, Lemercier, et tant d'autres encore, conservèrent toujours et pour l'Impératrice et pour la femme généreuse et bonne l'admiration dévouée dont elle était digne.

« Les matinée* de Joséphine étaient employées le plus souvent à vibiter les serres de a Mal maison qui étaient fort riches en

plantes exotiques. Redouté, le célèbre peintre de fleurs, l'accompagnait quelquefois dans ses excursions matinales, et elle prenait plaisir à l'embarrasser dans des questions de botanique. C'est sous ses yeux que les roses et les lis des plus beaux albums de Redouté ont été peints.

« Girodet, dont l'esprit vif et brillant avait cependant une teinte de mélancolie, était l'un des fidèles de la Malmaison. Il parlait peu de lui , moins encore de ses tableaux ; mais, en revanche , il causait très-volontiers de son exécution sur le violon. Passionné pour la musique, il en faisait partout et toujours , sans être cependant d'une force bien remarquable.

« Paër, dont on admirait le beau talent pour la composition , la manière dont il accompagnait, et l'inépuisable complaisance qui l'empêchait de se faire prier , allait souvent aussi à la Malmaison. Il trouvait tort piquant d'avoir donné des leçons à la mère de Marie-Louise , d'être le maître d-e cha-

pelle de l'Impératrice régnante, et de rester le serviteur dévoué de Joséphine, qui l'accueillait avec une distinction toute particulière. En sortant de Saint-Gloud, Paër se rendait à la Malmaison. La douceur de son esprit le faisait rechercher dans la conversation , et sa manière de chanter le bouffe le rendait indispensable dans toutes les soirées musicales organisées par Joséphine et par la reine Hortense.

* Cicéri , outre sa juste célébrité pour la peinture, chantait à merveille, sans prétention, et, sans le mauvais goût du luxe des ornement?, il contrefaisait avec une rare perfection tous les chanteurs de l'époque et tous les acteurs à la mode.

a Isabey, son beau-père, apportait , lui aussi, aux réunions de la Malmaison, une nart de la gaieté intarissable et une collection d'histoires plus amusantes les unes que les autres. Un trait conté par lui était accompagné de gestes si expressifs que l'on croyait voir réellement les personnes dont il parlait.

(( Carie Vernet, par la bizarrerie de son esprit , était d'une société charmante quand il voulait bien renoncer aux calembourgs, mauvais genre d'esprit dont il abusait souvent. Enfin, Chérubini contait aussi merveilleusement bien...»

A la suite du divorce , le domaine de Navarre avait été érigé en duché par l'Empereur en faveur de Joséphine. L'Impératrice devait en jouir sa vie durante , après quoi le duché de Navarre devait revenir au prince Eugène, et après lui à ses descendants, do mâle en mâle. A défaut d'héritiers mâles, il était réversible aux femmes, mais seulement dans la lignée du prince Eugène , à l'exclusion de celle de la reine de Hollande. Enfin, le domaine de Navarre devait, en cas d'absence d'héritiers directs, revenir à la couronne.

L'Empereur avait acheté cette belle terre de M. Roy. Navarre, comme l'on sait, est situé dans l'Eure, près d'Evreux, et avait appartenu aux princes de la maison de

Bouillon. C'était un lieu superbe , admirablement situé; mais, lorsque, d'après le désir exprimé par l'Empereur, Joséphine alla y résider le jour môme où Marie-Louise fit son entrée à Paris, ce château était délabré et sans meubles. Depuis lors, l'Empereur recorda toutes les sommes nécessaires pour les travaux de réparation, d'embellissement et d'ameublement.

Mais lors de la première installation, Navarre n'était pas lnbi table ; aussi l'impératrice Joséphine obtint-elle de l'Empereur l'autorisation de retourner à la Malmaison, un mois après l'union de Sa Majesté avec Marie-Louise.

Toutes les fêtes du mariage étaient terminées, et avec elles devait finir la contrainte que s'étaient imposée certains habitués de la Malmaison, en se montrant moins assidus auprès de la bonne Joséphine.

Un jour, l'Empereur demanda à plusieurs grands personnages qui assistaient à son lever s'ils avaient été voir l'impératrice José-

phine, et, sur leur réponse embarrassée ou négative, Napoléon leur dit : « Ce n'est pas bien. Messieurs, il faut aller à la Malmaison.)) De ce jour-là, la route de ce château se couvrit de voitures, les salons de la Malmaison se remplirent d'une foule de personnes de la cour, et Joséphine se vit l'objet de l'empressement de tous.

L'impératrice Joséphine ne tarda pas à se rendre aux eaux d'Aix, en Savoie ; et lorsque sa fille, qui avait été la rejoindre, repartit pour Paris, elle la chargea de savoir de l'Empereur quelles étaient ses intentions pour sa future résidence.

« Ce fragment d'une lettre écrite par l'impératrice Joséphine à la reine Hortense (1), et datée de Berne, le 12 octobre 4810, suffit pour faire juger de sa situation : « Un courrier de M. le duc de Cadore, qui retourne en France, vient me demander mes commis-

(1) Histoire de l'impératrice Joséphine^ par Àubenas, tome II, pages 519 et suivantes.

sions. Je profite de cette occasion, ma chère Hortense, pour te témoigner toute ma douleur. Pas un mot de toi depuis vingt jours que tu es séparée de moi. Que veut dire ton silence? J'avoue que je me perds dans mes conjectures, et que je ne sais plus que penser. Toi seule, ma chère fille, dois me tirer de l'incertitude affreuse dans laquelle je vis. Si d'ici à trois jours je ne reçois pas de lettres qui m'annoncent ce que je dois faire, je me rendrai à la Malmaison; au moins là je serai en France, et si tout le monde m'abandonne, j'y vivrai seule, avec la conscience d'avoir sacrifié mon bonheur pour faire celui des autres. »

« Mais, dès le lendemain, Joséphine reçut une lettre de la reine Hortense, lui faisant connaître que l'Empereur la laissait entièrement libre de faire ce qui lui conviendrait le mieux: de rester en Suisse, d'aller en Italie ou de revenir à Navarre, sans faire même d'exception pour la Malmaison.

« Bientôt après, Napoléon lui-même écrivit

à l'impératrice Joséphine pour lui confirmer ce que lui avait mandé la Reine.

« Je te conseillerais d'aller à Navarre tou>de suite, lui dit-il, si je ne craignais que tu ne t'y ennuyasses. Mon opinion est que tu ne peux être, l'hiver, convenablement qu'à Milan ou à Navarre ; après cela, j'approuve tout ce que tu feras, car je ne veux te gêner en rien. Adieu, mon amie, sois contente et ne te monte pas la tête ; ne doute jamais de mes sentiments. »

A la réception de la lettre de l'Empereur, Joséphine se décida à partir immédiatement pour Navarre.

« Là, du moins, dit-elle à sa fille, je serai en France. »

C'est à Navarre que l'impératrice Joséphine reçut de la main de Napoléon la nouvelle de la naissance de ce fils, de cet héritier, que Joséphine elle-même attendait avec une sorte d'impatience. La venue de cet enfant justifiait, au point de vue politique, le divorce, et devait la froisser moins que ne l'eût fait la stérilité d'une seconde union.

Nous avons dit que la vie de la reine Hortense se partageait entre sa mère et ses enfants. L'éducation des deux jeunes princes se faisait sous ses yeux. Ils annonçaient déjà tous les deux les dispositions les plus heureuses. L'aîné avait une prodigieuse mémoire. Madame Campan rapporte qu'elle lui entendit réciter, à la Malmaison, une tirade du rôle d'Achille dans Iphigénie, de Racine. Le prince Charles-Louis-Napoléon, qui n'avait alors que quatre ans, était beaucoup plus occupé des jeux de son âge, et se faisait remarquer par la vivacité de son esprit, ainsi que par sa ressemblance avec sa mère. L'instruction religieuse des deux princes n'était point oubliée. La reine Hortense avait fait choix d'un ecclésiastique éclairé, l'abbé Bertrand, pour lui confier cette tâche importante.

ju

Le premier jour de l'aimée 48î£ fut ud

vendredi. Ce chiffre 13, ce vendredi, sembleraient donner raison à la superstition, car cette année fut fatale à la France, fatale surtout à la reine Hortense, dont elle vint briser l'une des plus chères affections.

Cependant le retour de l'Empereur avait un peu rassuré les esprits; on ne formait plus de vœux que pour la paix.

« La Reine n'était pas la moins intéressée

à cette bienheureuse paix ( \ ) ; le prince "-* .

(1) Mémoires sur la reine Hortense, t. Ier, p. 19.

Eugène, vice-roi d'Italie, était resté seul des lieutenants de l'Empereur pour rallier l'armée, tandis que tout le monde était venu se retremper à Paris. L'inquiétude de la Reine était extrême pour ce frère, qu'elle chérissait tendrement.

(( Il avait déployé dans cette malheureuse campagne de Russie toute la fermeté et le désintéressement de son caractère. Sans perdre un instant et avec son habileté habituelle, il avait su réorganiser l'armée pour effectuer cette pénible retraite. Sa sœur, qui connaissait le peu de moyens qui restaient à sa disposition, assaillie de tant de craintes pour lui, ne pouvait jouir d'un moment de repos. Elle allait souvent à la Malmaison pour essayer de rassurer l'impératrice Joséphine, et toutes les deux réciproquement cherchaient à se donner du courage. »

Chaque jour, on voyait arriver de l'armée des militaires avec des pieds, des mains gelés, des bras ou des jambes emporîés. La vue de ces malheureuses victimes de la

guerre navrait tous les cœurs. On savait que le prince Eugène faisait des prodiges de dévouement, et tout le monde comparait sa conduite à celle du roi Murât, qui laissait au vice-roi tous les embarras de la retraite.

La reine Hortense, au milieu de ses devoirs de fille et de mère, n'avait cessé de s'associer, avec tous les élans de son cœur et de son âme toute française, aux inquiétudes de son pays.

L'Empereur avait ordonné, pour faire trêve au deuil dans lequel Paris était plongé ainsi que toute la nation, de recommencer les fêtes et les bals. La reine Hortense fut donc obligée de reprendre, elle aussi, ses jours de cercle et de réception.

En voyant l'ancienne liste des personnes qu'elle faisait habituellement inviter à ses bals, la Reine remarqua avec tristesse le nom de plusieurs jeunes gens qui venaient de perdre la vie sur cette terre glacée de la Russie, si fatale à nos armes; les larmes lui vinrent aux yeux, surtout en pensant à cet

excellent Auguste de Caulaincourt, fils cadet de sa dame d'honneur, que la pauvre mère pleurait encore, et dont la Reine avait si vivement déploré la perte : il fallait effacer son nom de cette liste de bal ! Malgré les observations du chambellan qui proposait les invitations, la Reine maintint les noms des officiers qui avaient, soit une jambe de bois, soit un bras de moins ou en écharpe.

La présence de toute cette jeunesse ainsi mutilée donnait à ces bals un aspect de tristesse que rien ne pouvait surmonter; et, lorsque Mlle Cochelet en fit la remarque à la Reine, Sa Majesté lui répondit : « Qu'importe ! ne voilà-t-il pas un grand malheur ! Eh bien ! les autres seront encore aussi tristes, j'en prends très-bien mon parti; mais, au moins, je n'aurai pas commis une injustice, car je suis princesse française, et je dois manifester mon intérêt pour ceux qui se battent et qui sont blessés pour la France. »

L'Empereur était parti le 13 avril 4813

pour rejoindre l'armée, et la reine Hortense avait été s'établir à Saint-Leu. Le 6 mai, un page lui apporta une lettre de l'impératrice Marie-Louise, lui annonçant la victoire de Lutzen. L'Empereur et le vice-roi se portaient bien. La joie de la Reine fut bien grande, et quelques jours après, elle invita l'impératrice Marie-Louise à venir passer une journée à Saint-Leu, où une petite fête fut improvisée en son honneur.

Après une promenade dans les bois de Montmorency, on revint entendre Brunet, qui joua, assisté de Potier et de ses meilleurs acteurs, sur le petit théâtre de Saint-Leu, deux des plus amusantes pièces de son répertoire. Quand Marie-Louise fut partie, les dames de la Reine arrangèrent une petite surprise à son insu; mais elles eurent l'imprudence d'en parler au prince Napoléon.

La Reine, en embrassant ses enfants, voulut les envoyer coucher; le prince demanda à rester; le plus jeune était tout endormi, il ne savait rien; mais son frère insistait tou-

jours pour ne pas s'en aller. — « Cher enfant, disait la Reine, qu'as-lu donc? Pourquoi ne pas vouloir aller te coucher? » Le jeune prince ne disait rien : c'est une surprise qui devait faire plaisir à sa mère; il était tenu de garder le secret, et rien ne le lui eût fait révéler. Voyant que ses prières étaient inutiles, qu'elles paraissaient être un caprice, puisqu'il ne pouvait les expliquer, il céda enfin et dit un adieu à sa mère sans montrer son chagrin.

« Un instant après, raconte M,,e Cochelet, entre dans le salon un homme qui, le balai à la main, sans paraître apercevoir la Reine, vient comme un frotteur mettre le salon en ordre. C'est Rrunet qu'on reconnaît. 11 répète avec son air bête et naturel une scène arrangée exprès et fait rire tout le monde jusqu'aux larmes. La Reine, seule, souriait sans paraître gaie. Lorsque cette scène fut finie, elle dit à ses dames : o Savez-vous que vous avez troublé le plaisir que vous vouliez me faire? Je m'explique à présent le

désir de Napoléon de ne pas aller se coucher; il était du secret, et je m'en veux de ma sévérité. Comment ne nravez-vous pas mise alors dans la confidence? J'ai des remords d'avoir refusé à mon fils la prière qu'il me faisait pour rester. Je n'ai pas joui des folies de Brunet. Je pensais toujours à l'effort que mon fils avait fait pour s'en aller; car, à cet âge, toutes les impressions sont si vives ! De cette manière, j'ai presque mis mon pauvre enfant en pénitence, et il ne le méritait pas ! »

La Reine ne gâtait jamais ses enfants; elle avait pour eux une tendresse extrême, sans être démonstrative. On la devinait si bien, son imagination était si vive et si frappée du malheur qu'elle avait déjà éprouvé en Hollande à la mort de son fils aîné, que l'on voyait sur sa figure, sans qu'elle l'exprimât jamais, la crainte qui l'agitait constamment.

Mais un autre malheur allait affliger la Heine. Mme de Broc, cette amie si dévouée, cette femme d'élite dont la présence était

ii nécessaire à Sa Majesté, allait disparaître ée ce monde, emportée par un de ces accidents imprévus et terribles qui laissent après eux de si longs et si regrettables souvenirs.

Rassurée sur la situation de son frère, qui, après Lutzen, avait quitté l'armée pour se rendre à Milan afin d'y organiser de nouvelles forces militaires, la Reine dut s'occuper de sa santé, qui était fort altérée. Elle prit congé de l'impératrice Marie-Louise et de sa mère, à qui elle laissa ses enfants pour se rendre aux eaux d'Aix, en Savoie.

On sait combien ce pays est accidenté. La reine Hortense y faisait de fréquentes excursions avec les personnes qui l'avaient accompagnée. Un jour, le 10 juin 1813, Mme de Broc l'engagea à aller visiter la cascade de Crésy. Cette proposition fut acceptée, et l'on se dirigea en calèche vers cette cascade, qui est à deux lieues d'Aix.

Mais laissons parler M,le Cochelet, qui a raconté dans des pages saisissantes cet horrible événement dont elle fut témoin.

« Nous laissâmes, dit-elle (1), la voiture sur la grande route, et nous nous approchâmes, à pied, du moulin qui alimente les eaux de la cascade. Pour la bien voir, il fallait passer sur une planche que le meunier posa à l'instant sur un petit bras d'eau qui allait d'une vitesse effrayante. La Reine passa ia première sur la planche; à peine si elle la touche, et elle est déjà de l'autre côté. Mme de Broc la suit, le pied lui manque, et elle est entraînée dans le gouffre et disparait à mes yeux. J'allais passer; je m'arrête; je jette un cri affreux. M. le comte d'Arjuzon, chevalier d'honneur, qui nous suivait à quelques pas, accourt... Il était déjà trop tard!... La Reine était toute seule de l'autre côté de l'eau sur un rocher glissant : la planche avait été aussi emportée; elle ne pense qu'à son amie; elle ne perd pas la tête, et, arrachant son châle, elle le jette dans le gouffre en en retenant un bout, se tient sur le bord et ap-

(1) Mémoires sur la reine Hortense^ t. Ier, p. 100 et suivantes.

pelle à grands cris celle qui ne répond pas et qu'on ne devait plus revoir; car cette eau, qui coule toujours à grands flots dans l'endroit où elle a disparu, est un obstacle épouvantable !...

« La Reine alors, au désespoir, repasse en s'élançant, au risque d'être entraînée aussi, ce funeste bras d'eau. Elle est éperdue, elle se joint à nous pour demander du secours. Il arrive de toutes parts à nos cris, mais tous nos efforts furent vains. Je voulais faire emmener la Reine, craignant tout pour elle de l'état où je la voyais. — « Non, me dit-elle, je ne quitterai d'ici que l'on n'ait retrouvé son corps, j'y suis décidée. » Et elle restait assise sur un tronc d'arbre, anéantie, sa tête dans ses mains , n'ayant plus ni force ni espoir, en me criant de temps en temps : « Louise , en grâce , qu'on la sauve ! promettez tout ce qu'on voudra, mais qu'on la retrouve ! »

« Enfin les paysans détournèrent les eaux; après mille efforts inouïs , on parvint à reti-

rer ce corps, qui fut déposé dans mes bras !... Tous mes soins furent inutiles, et j'aidai M. d'Arjuzon à porter dans la voiture de la Reine cette intéressante victime. J'eus le courage de la reconduire ainsi moi-même jusqu'à la ville, où je la remis aux soins des Sœurs de la charité et des chirurgiens. »

Mme de Broc était âgée de vingt-cinq ans lorsqu'elle périt d'une manière si cruelle. Élevée avec la reine Hortense, elle avait obtenu, dès l'enfance, une place dans le cœur de cette princesse. La même sensibilité, la même pitié pour le malheur, le même goût pour les arts, avaient fortifié chaque jour le penchant de deux âmes faites l'une pour l'autre. La Reine, enfin, avait donné toute son amitié à celle qui avait obtenu toute sou estime.

Le général de Broc, après une campagne dans laquelle il avait servi avec honneur, mourut en Italie, dans l'hiver de 1810 à 1811, et laissa à sa veuve d'éternels regrets.

Le matin même de sa fin tragique, Mme de

Broc écrivait à Mme la princesse de la Moskowa, sa sœur : « Je ne sais pourquoi je suis tri6te; je me reproche de n'avoir pas été t'embrasser à la campagne avant mon départ. Je me consolerai de ce chagrin en te donnant le mois d'août tout entier. »

Mme Campan, à qui la Reine avait voulu écrire elle-même dès qu'elle en eut trouvé la force , lui répondit : « J'ai reçu l'admirable lettre de Votre Majesté. Elle peint l'âme céleste de l'élève que j'ai eu le bonheur de conserver, et celle de la nièce chérie que j'ai eu le malheur de perdre. »

La Reine fonda un hôpital pour la ville d'Aix, et y attacha les Sœurs de la charité qui avaient veillé et prié près du corps de son amie. La sœurSaint-Jean, leur supérieure, fut mise à la tête de cette fondation.

Il y avait déjà plus de deux mois que cet épouvantable accident était arrivé, et la reine Hortense, s'attachant à ces lieux témoins de la perte qu'elle avait faite, ne pouvait s'en séparer. Elle fit élever un modeste monu-

ment à l'endroit même où le malheur était arrivé, et y fît placer cette inscription :

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