‹ La relation de trois ambassades de monseigneur le comte de CarlisleChapitre 11 sur 31 · Cette narration de la découverte d' Archangel réclame · texte numérisé non relu

Cette narration de la découverte d' Archangel réclame

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Le commerce étant ainsi établi à Archangel par le moyen des Anglois , comme nous venons de le dire , il ne faut pas douter, non seulement que la ville n'en ait ressenti des avantages signalés,

un éclaircissement. En ($53, l'Angleterre, 'alouse, comme toujours , de l'extension que prenoit le commerce espagnol , résolut de chercher un passage vers la Chine et les Indes par la mer Glaciale. Sur trois bâtimens qu'elle nolisa dans ce but , un seul , the Edward Bonadvenîura , monté par Richard Chancellor, parvint au monastère de Saint^Nicolas, que trois siècles plus tard une flotte angloise se donna la satisfaction de bombarder. De là , Chancellor, v/r ob multa ingenii documenta spectabilis , dit Clément Adam [Anglorum navigatio ad Moscovitas , se rendit à Moscou , et Jean le Menaçant l'y accueillit avec une aménité qui ne lui étoit pas habituelle. Son instinct national fit pressentir à Chancellor que les négociants de la Cité pourroient avantageusement échanger leurs étoffes de rebut contre le lin et le chanvre de cette contrée où il étoit tombé par hasard. De retour à Londres, il y fonda, avec l'agré-ment de Marie Tudor, une compagnie dite de Moscovie , qui réalisa de gros bénéfices sous l'odieuse Elisabeth , et dont les intérêts furent le motif réel de l'ambassade qui nous occupe. Mais le fier Carlisle avoit tort de réclamer pour elle de spéciales immunités , car je remarquerai avec plaisir que le commerce françois en Russie remonte à une date tout aussi ancienne que celui de la Grande-Bretagne. Avant l'expédition de Jehan Sauvage, dont le Mémoire vient d'être réimprimé, Théodore 1er ad~ vertissoit son très louable frère bien-aimé Henry III , qui lui avoit dépêché Françoys de Carie, que ses marchands pouvoient fréquenter ses estats avec toute espèce de marchandise, sans aulcune perte ny empeschement. (V. les savantes notes que M. L. Paris a jointes à sa Chronique de Nestor.! Sur la foi de cette parole, plusieurs François tentèrent fortune en Russie , et on peut s'assurer qu'il y en avoit déjà un certain nombre du temps d'Henri IV par la lettre qu'il adressa, en 1589, à très illustre et très excellent prince nostre très cher et bon amy le grand duc de Russye, Vollodomire et Moscowie , cesard de Cassan et Astracan , qui a été insérée dans le tome 3 du précieux recueil des Lettres missives de Henri IV.

mais même tout le pays , et particulièrement cette partie du nord qui est arrosée du Duina. Et de fait , au lieu qu'auparavant cette partie n'étoit qu'un misérable pays presque inhabité , il est arrivé depuis l'établissement du commerce de ce côté-là qu'on en a beaucoup défriché les terres , que les habitans y vivent assez à leur aise , et qu'enfin il s'est rendu fort peuplé. Mais, s'ilest vrai que le négoce ait versé de si bénignes influences sur tout ce pays , à plus forte raison faut-il croire qu'Archangel s'en soit prévalu , puisque c'est comme le centre du commerce et le rendezvous des marchands. J'avoue que son climat est toujours le même ; que, comme il y a fort peu de nuit l'été , aussi il n'y a presque point de jour l'hiver, et que par conséquent il y fait un froid si âpre qu'à peine est-il habitable en cette saison. De là vient que son terroir est extrêmement ingrat et stérile , et qu'il n'y croît presque point de blé. Ses bâtimens sont aussi faits de même qu'auparavant et comme ils se font encore dans tout le pays , avec des rondins de sapin entassés les uns sur les autres et de la mousse entre deux; et, au lieu de pavement, il n'y a que de ces rondins joints ensemble à travers les rues. Il est vrai que le fleuve qui arrose cette ville et les forêts qui l'environnent la rendent tout à fait agréable. Le fleuve, outre qu'il produit quantité d'excellent poisson en été , est fort beau , large et profond ; il a son fluxet reflux, et n'est pas si rapide qu'on ne le puisse aisément monter. Si on le comprend avec le Sucagna, qui a sa source au delà de Vologda, il a plus de deux cent cinquante lieues de longueur jusqu'à son embouchure , qui est à cinq ou six

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lieues d'Archangel, dans la mer Blanche. Il prend le nom de Duina près d'une ville qui s'appelle Duine , vis-à-vis d'Ustiga , qui est environ à moitié chemin d'Archangel à Vologda, et l'étymologie de ce nom est apparemment du mot latin duo, c'est-à-dire deux , parcequ'il est formé du confluent de deux rivières, à sçavoir Jug et Sucagna '. Pour ce qui est des forêts, c'est une chose si commune , non seulement à Archangel , mais même par tout le pays, que l'on peut dire proprement que ce n'est qu'une forêt continue , nonobstant tout ce qu'on en a défriché. Ainsi, le pays étant plat d'ailleurs et embelli d'un grand nombre de lacs et de rivières , cela ne peut que plaire fort à la vue, particulièrement l'été, quand les forêts sont couvertes d'une belle verdure et qu'on les voit prêter leurs ombres aux rivières. Mais , pour venir à l'utilité qu'Archangel a reçue par le moyen du commerce , c'est qu'il s'est fort agrandi en richesses et en nombre de maisons et d'habitans. En été , pendant que la mer est navigable de ce côté-là , c'est une chose prodigieuse de voir la foule de monde qu'il y a ordinairement et dans la ville et, sur la rivière, tant des gens du pays que des étrangers , et surtout des Anglois, Hollandois, Hambourgeois et autres : de manière que c'est proprement une foire continue d'environ trois ou quatre mois , car c'est alors que ces marchands étrangers font venir leurs marchandises une ou deux fois l'an, particulière-

I . Il ne faut pas confondre la Dvina , qui reçoit la Soukhona, avec la seconde rivière de ce nom , qui se jette dans la mer Baltique.

ment du drap , des étoffes de soie , de l'étain , plomb, vin , eau-de-vie et épices ; et ils les troquent d'ordinaire contre les marchandises du pays , comme fourrures , lin , chanvre , huile de poisson, miel, cire, suif, poix, résine, blé et cavayar ' , et l'on fait venir la plupart de ces marchandises, par la commodité du Duina, jusqu'à Archangel.

Après ce que je viens de dire d'Archange!, il est temps de passer à la description du séjour que nous y fîmes. Et premièrement , pour ce qui est de notre entretien ici , comme c'est la coutume du czar de défrayer tous les ambassadeurs étrangers dès qu'ils sont entrés dans les terres de son obéissance jusqu'à ce qu'ils en soient sortis, de là vint que nous eûmes ici des provisions et des vivres au-delà de nos souhaits. Il est vrai que nous ne pouvions pas prétendre autre chose après l'accueil extraordinaire que Sa Majesté britannique avoit fait aux trois ambassadeurs du czar, qui étoient depuis peu arrivés à Archangel , et en étoient déjà partis pour Moscou. Cependant toutes nos viandes étoient apprêtées par les cuisiniers de Son Excellence , et tout le pain qui se mangeoit à sa table se faisoit par son propre boulanger.

Touchant nos divertissemens , il ne faut pas douter, puisque l'esprit de Thomme aime tant la nouveauté, que nous ne trouvassions à Archangel assez de quoi nous divertir, à considérer cet étrange pays où nous étions nouvellement arrivés, à voir Archangel avec ses maisons et son pavement

I Cavîar, œufs d'esturgeon.

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de bois, et surtout à remarquer l'humeur et la façon de vivre des Moscovites, puisque ce fut là que nous eûmes la première occasion d'apprendre l'une et l'autre. D'ailleurs nous eûmes le plaisir devoir les Samoièdes, dont le pays est situé sous la zone froide, près du fleuve Oby et de certaines hautes montagnes , qui sont apparemment celles que les anciens appeloient les monts Ryphées ou hyperboréens, où le soleil ne paroit que six mois de l'année. Le pays, tout misérable qu'il soit à cause de son climat, a été néanmoins conquis par les Moscovites, qui les ont fait embrasser leur religion; mais, comme il est plus propre à nourrir des bêtes que des hommes , il ne faut pas trouver étrange si les hommes y sont comme à demi bêtes. Pour ce qui est de l'extérieur, ils sont de fort basse taille ; leur visage est large et plat , avec un front qui avance , et ils portent les cheveux longs , au lieu que les Moscovites les portent extrêmement courts. Ils ne sont pas moins ridicules, ou plutôt horribles, dans la façon de leurs habits, comme j'aurai bientôt l'occasion d'en parler; et, s'il en faut venir à Pâme raisonnable , ils en ont si peu de teinture que les bêtes d'Afrique semblent des hommes au prix de ces animaux, et plus ils sont voisins du pôle arctique, plus il semble qu'ils approchent de la nature de l'ours et qu'ils diffèrent de celle de l'homme '. L'on en amena trois par curiosité à monsieur l'ambassa-

I. Glavinich (de rébus Moschorum) a dit avec bien d'autres : Szamojeda , ita dicta quia olim in ea se invicem bomines comedebant. Souverainement inculte, mais innocente, cette peuplade ne s'est jamais rendue coupable que de dévorer de la chair crue.

deur, à sçavoir un homme avec sa femme et un enfant , avec qui il s'entretint quelque temps par diverses questions qu'il leur fit touchant leur pays. Après cela, ils se mirent à danser en sa présence d'une manière la plus ridicule du monde. Enfin , Son Excellence tâcha de persuader le père et la mère de remettre leur garçon entre ses mains pour l'envoyer au roi d'Angleterre ; mais il ne fut pas possible de les gagner.

Au reste, pendant que nous prenions ainsi nos rafraîchissemens sur terre après notre voyage sur mer, et que nous nous divertissions à la vue de tant de nouveaux objets , nous ne laissions pas de prendre tout le soin nécessaire pour hâter le voyage que nous avions encore à faire par eau sur les rivières de Duina et Sucagna; et, de fait, la longueur du voyage et la saison où nous étions nous obligeoient de faire toute la dépêche possible, de peur que les rivières ne fussent glacées avant que d'être arrivés à Vologda. Il est vrai que monsieur l'ambassadeur avoit auparavant résolu de partir d'Archangel le 8 de septembre, si le vaisseau marchand qu'il croyoit être perdu n'avoit prévenu son départ ; mais, comme il avoit maintenant tout son train et tout son bagage ensemble, il ne put de moins que de renvoyer son départ , en attendant qu'il se fit davantage de préparatifs. Ainsi nous eûmes en tout six grands bateaux, comme des barques, et dans le plus grand l'on avoit fait quantité de cabinets pour l'usage de Son Excellence et de ceux qui dévoient voyager avec lui dans le même bateau. Il y en avoit un autre pour la cuisine , un qui devoit servir d'écurie, et les trois autres pour porter les pro-

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visions et la plupart du bagage et du train. Et tout cela se fit aux dépens du czar, sous la conduite de Bogdan , qui commença ici sa charge de pristaf, que le voivode lui avoit donnée pour nous conduire jusqu'à Vologda. C'est pourquoi il y eut , outre ces six barques , un autre bateau pour lui et pour sa famille.

Cependant , comme la rigueur du froid s'augmentoit tous les jours , nous ne manquâmes pas de précaution pour avoir des habits fourrés, afin de résister d'autant mieux aux injures de l'air. Les uns firent fourrer les leurs avec les plus précieuses fourrures , comme de martre zibeline , de castor et de petit-gris ; les autres avec des fourruresmédiocres, comme de renards, de martres communes , de lièvres, etc.; et, parceque les bonnets à la polonoise sont beaucoup plus commodes et plus chauds que nos chapeaux , la plupart de nous s'en pourvurent pour le voyage, comme font presque tous les étrangers Phiver. Au reste, le gouverneur d'Archangel fit présent aux inférieurs domestiques de Son Excellence de quelque trente grandes robes de peau de mouton à la mode du pays, avec autant de belles peaux de daims pour se coucher dessus en lieu de matelas. Et tout cela se trouva fort de saison , nonobstant que nous eussions tous apporté des lits d'Angleterre, sçachant bien que cette commodité n'étoit presque point en usage en Moscovie ' .

1 . « Le meuble dont on se sert le moins en Russie , c'est le lit. » (Custine.)

Du voyage d'Archangel à Vologda, de deux cent cinquante lieues.

Ç5^=^»^^ e 1 2 de septembre , un samedi , mon- :.A^ " ^îi* sieur l'ambassadeur partit d'Archangel ^2 -'y^ avec toute sa suite , et le samedi 1 7

;XJë^ d'octobre , justement cinq semaines après, nous arrivâmes à Vologda.

Nous ne pouvions pas aisément nous rendre à Vologda plus tôt, parceque nous allions contre le courant de l'eau, qui est assez rapide, et qu'au lieu de chevaux pour tirer nos bateaux à la corde (comme c'est la coutume en d'autres pays de l'Europe^ , nous n'eûmes que des bateliers. Il est vrai qu'ordinairement ils n'étoient pas moins de trois cents ; mais ce qui les rendoit tardifs, outre leur propre paresse, c'est que dans tout le voyage il y eut simplement six relais où nous pussions changer de bateliers : à savoir Coimogro ' , Arsinoa^, Yagrish', Ustiga4, Tetma^ et Shousca^. C'est pourquoi monsieur l'ambassadeur, voyant que nous courions risque de ne pouvoir pas achever notre vovage par eau, partoit de ces relais d'abord que nous pouvions avoir des bateliers frais ; et , afin que cela se fit par avance , pour ne perdre point de temps, il s'avisa d'envoyer le pristaf devant pour mettre ordre à chaque relais qu'il y eût de nouveaux bateliers tout prêts à partir

1 . Kholmogory, autrefois ville, aujourd'hui pau\Te bourgade, transformation fréquente en Russie.

2. Morgegorskaia. — ]. Krasnoborsk. — 4. Oustioug. — 5. Toima. — 6. Tschutschovskaia.

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dès que nous serions arrivés. Mais ce soin fut très mal secondé par nos pilotes , qui nous faisoient si souvent échouer sur terre et parmi les écueils que nous avions quelquefois bien de la peine à nous dégager. La nuit les bateliers n'avoient la plupart d'autre gite que le bord de la rivière , où ils faisoient de grands feux dans la forêt , comme s'ils eussent voulu mettre le feu à la Moscovie.

Pour nous autres , comme nous n'eûmes d'autre logement que nos barques dans tout ce voyage, aussi ce fut là seulement que nous prenions nos repas. Les cuisiniers apprêtoient dans leur cuisine les provisions qu'on leur donnoit , et nous avions la boisson des barques où étoient la bière, l'hydromel , le vin et l'eau-de-vie , dont nous avions fait bonne provision à Archangel.

Ce pays étant généralement fort plat et orné (comme j'ai dit ci-devant) de grandes forêts, arrosées par une infinité de lacs et de rivières , il ne se peut faire qu'il n'y ait bien du plaisir à y voyager, soit par eau ou par terre. Pour ce qui est de ce voyage par eau , nous nous y plûmes tellement pour quelque temps qu'il nous sembloit impossible de voyager avec plus de plaisir et contentement ; et , quoiqu'à peine nous vîmes dans toute la route aucune ville d'importance, mais seulement une grande quantité de villages dispersés de côté et d'autre, cependant nous eûmes d'ailleurs assez de quoi nous divertir pendant que le temps nous fut favorable , car alors nous ne manquions pas d'aller de temps en temps à terre ; et, à mesure que nos bateaux alloient tout doucement, nous nous promenions dans les bois

le long du fleuve , où nous ne manquions pas de chasse pour nous divertir, comme de canards sauvages, de faisans, etc. Nous prenions même la liberté , quand nous passions par quelque village, de tirer à des pigeons domestiques, dont les paysans sont si bien pourvus qu'ils ne se mettoient pas fort en peine si nous les tuions ou non. Nous eûmes aussi l'avantage de voir quelques églises , bien que les Russiens s'imaginent qu'elles soient profanées quand une personne qui n'est pas de la religion grecque , dont ils font profession, y met le pied . d'oij vient qu'à Moscou, où ils sont plus scrupuleux , ils ne permettent pas à quel étranger que ce soit d'entrer dans leurs églises. Entre Archangel et Ustiga (qui est la plus belle ville que nous vîmes dans toute la route) nous rencontrâmes sur le bord de la rivière quantité de grands rochers d'albâtre ou marbre blanc.

Mais ce qui rendit enfin ce voyage ennuyeux et insupportable , ce fut la rigueur du froid , qui devint tout à coup si âpre que la rivière commença de geler lorsque nous étions encore à Ustiga , qui n'est qu'à moitié chemin d'Archangel à Vologda; et, bien que nous allassions sud-est, comme nous avions toujours fait depuis le cap Nord , néanmoins l'hiver étoit si fort avancé (car c'étoit le 3 d'octobre lorsque nous partîmes d'Ustiga sur le Sucagna) que nous craignions fort d'être pris dans la rivière avant que de pouvoir arriver à Vologda. Cependant, quoiqu'il nous fût malaisé d'avoir du feu dans nos barques pour nous échauffer, nous ne laissâmes pas de nous défendre assez bien contre la rigueur du

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froid par le moyen de nos fourrures el de l'eaude-vie , sans laquelle il ne seroit pas possible de voyager l'hiver dans cette zone glaciale. Alors on vit la plupart de nous quitter leurs habits à l'angloise et porter des robes fourrées avec des bonnets à la polonoise , ce qui nous sembla d'abord fort étrange, et particulièrement à ceux qui portoient les longues robes de peaux de moutons , dont les manches , semblables à celles des vieilles sempiternelles Parques, venoient jusques aux talons. Mais, entre toutes les diverses postures où le froid nous engagea , il n'y en eut point qui parût si ridicule et qui nous surprît si fort que celle de deux domestiques qui portoient alors des habits de Samoiède qu'ils avoient achetés par hasard à Archangel , et qui étoient faits de peaux de daims fort blanches et épaisses. Pour chaque habit, il n'y avoit qu'une casaque et des bottines , la casaque étant faite également large partout et d'une telle façon que le dessus servoit de bonnet pour la tète , dont il avoit justement la forme. Sur le devant elle n'avoit d'autre ouverture que pour le visage , et l'on ne pouvoit la mettre que par dessous. Au bout des manches il y avoit des manchons à moitié cousus , pour avoir le choix de les laisser pendre ou de s'en servir au besoin. Les bottines étoient aussi toutes faites de fourrures blanches , avec le devant du pied fort pointu , et toute cette fourrure , tant des bottines que de la casaque , étoit tournée au dehors , comme les Samoièdes s'en servent dans leur pays : tellement que (si je ne me trompe) il seroit malaisé à qui que ce fût de n'avoir pas d'abord de J'horreur pour une per-

sonne qu'il verroit ainsi habillée en bête sauvage avec de grosses fourrures de pied en cap. Néanmoins, il y eut deux de nos domestiques qui ne firent pas quelquefois difficulté de porter de ces sortes d'habits dans leurs voyages d'hiver par la Moscovie ; et , quoique la fourrure fût tournée au dehors , elle ne laissoit pas de conserver si bien la chaleur qu'il ne falloit pas être beaucoup en action pour y suer.

Voilà de quelle manière ce voyage se fit ; voyons maintenant quelques circonstances de ce qui s'y est passé.

Premièrement, c'étoit la coutume, quand nous passions devant quelque village , de recevoir du prêtre un présent de pain de seigle , de poisson, ou de quelque autre chose de peu d'importance, qui ne laissoit pas pourtant de couler assez cher à monsieur l'ambassadeur, outre le débit qu'il faisoit de son eau-de-vie parmi ces sortes de gens : car, à moins que de les avoir soûlés toutà-fait d'eau-de-vie , c'eût été reconnoître leurs présens de mauvaise grâce , tant l'ivrognerie est commune en Moscovie , que les gens d'Eglise y sont fort adonnés, aussi bien que les laïques. Il y en avoit aussi qui, pour gagner quelque argent, venoient à nos barques pour faire le signe de la croix aux bateliers, avec des crucifix de bois u'ils apportoient tout enveloppés dans une pièce e linge; et, comme ils sont assez superstitieux pour s'imaginer qu'il y ait quelque efficace interne attachée , ces pauvres gens faisoient des efforts pour récompenser la peine du prêtre par quelque pièce d'argent ; autrement ils auroient peut-être cru que la cérémonie auroit été plus

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dangereuse qu'utile , tant ce peuple a de respect pour le signe de la croix , que c'est l'un des plUs grands extérieurs de leur religion.

Les femmes en Moscovie étant fort retirées et ne paroissant que rarement en public , c'est une grande faveur quand un homme marié fait voir sa femme à un autre et lui permet de la saluer ; et ce fut sans doute à cette considération que le pristaf Bogdan amena sa femme avec lui à dîner dans la barque de monsieur l'ambassadeur, le lendemain de notre départ d'Archangel. Elleétoit d'une taille médiocre et assez bien faite , mais si visiblement fardée à la mode du pays , que ce ne fut pas peut-être sans quelque aversion lorsque Son Excellence la salua d'un baiser. Cependant elle étoit fort bien mise et richement ornée de perles et de pierreries, qui sont l'ornement ordinaire des gens de qualité en Moscovie. Son Excellence l'ayant saluée , madame l'ambassadrice et le vicomte de Morpeth la saluèrent aussi ; et sur cela on fit boire à elle et à son mari , selon la coutume du lieu, une coupe d'eau-de-vie. Après cela , on leur fit beaucoup de civilités et de caresses à dîner, au son d'une agréable musique , qu'ils écoutèrent avec bien du plaisir. Deux ou trois jours ensuite , monsieur l'ambassadeur avec madame et monsieur de Morpeth allèrent leur rendre visite dans leur bateau , oi^ la femme du pristaf leur fit présent de quelques mouchoirs de sa façon , ornés de broderies d'or avec de la soie de diverses couleurs. C'est ce qui fait la principale occupation des femmes de qualité dans leur solitude, et elles entendent beaucoup mieux la broderie que l'économie.

Quelques jours après, nous arrivâmes à Arsinoa, le second relais; où nous fûmes fort surpris de trouver un gouverneur si brutal que , bien loin d'en recevoir quelque faveur particulière, il refusa (nonobstant les ordres qu'il avoit reçus) de nous pourvoir de gens frais pour tirer nos bateaux jusques à Yagrish : de sorte qu'il nous faloit ou demeurer là , ou prendre des gens aux dépens de Son Excellence. Et de fait, après avoir langui deux jours entiers sans pouvoir tirer raison du gouverneur, Son Excellence fut obligée enfin de prendre des gens à ses propres frais, et le lendemain nous laissâmes le gouverneur à son humeur rustique et barbare. Mais, avant notre départ , nous aperçûmes sur le bord du fleuve un grand loup, après lequel nous lâchâmes quelques chiens; mais il disparut d'abord, ce qui donna occasion à quelqu'un de s'imaginer que c'étoit peut-être le gouverneur lui-même qui s'étoit ainsi travesti pour nous voir.

Il est vrai que, si nous fûmes mal traités par ce gouverneur, quelque temps après nous trouvâmes celui d'Ustiga, et ensuite celui de Tetma , aussi civils et obligeans que nous aurions su souhaiter, et surtout celui de Tetma : car nous n'y fûmes pas sitôt arrivés , que le gouverneur lui-même (quoiqu'il fût nuit close) vint saluer Son Excellence en sa barque, ce qui est quelque chose de si extraordinaire que ce fut le seul gouverneur dans .tout le pays qui fit cet honneur à Son Excellence ; et , bien que ce soit contre leur maxime d'Etat d'avoir aucune conférence avec un ambassadeur étranger, de peur qu'en mangeant et buvant ensemble ils ne vinssent

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à lui découvrir quelques uns de leurs mystères d'Etat, cependant celui-ci, pour satisfaire à son humeur, ne fit point de scrupule de violer cette coutume, pourvu qu'il n'offensât pas la raison d'Etat sur quoi elle étoit fondée. Ainsi il s'en vint librement à monsieur l'ambassadeur, et avec beaucoup de civilité lui fit offre de ses services. Son Excellence, de son côté, le reçut selon son mérite avec tout l'accueil possible, et le traita si bien ce soir-là dans son bateau qu'il s'en retourna fort gaillard et satisfait.

Le lendemain matin , monsieur l'ambassadeur lui envoya par le docteur Taylor , son maître d'hôtel ', un présent de trois aunes de fine écarlate , dont la noblesse du royaume a accoutumé de porter des bonnets. Il accepta le présent avec beaucoup de ressentiment, en témoignage de quoi il d nna au maître d'hôtel une fort belle paire de martres zibelines, qui valoient dix ou douze écus pour le moins; mais, comme c'étoit un homme fort jovial , il témoigna franchement qu'il vouloit se réjouir encore une fois avec nous. C'est pourquoi (monsieur l'ambassadeur étant déjà parti) il s'en vint à la barque du maître d'hôtel , où il y avoit d'autres gentislhommes , qui Lui firent de leur côté toutes les caresses possibles ; et, parcequ'ils savoient bien qu'à moins que d'avoir bien à boire ce n'est pas traiter comme il faut un Moscovite, ils résolurent à tout hasard

I. Cette charge de maître d'hôtel tient d'ordinaire le premier rang entre les gentilshommes des seigneurs anglois, parceque le maître d'hôtel , ayant la conduite et le soin d€ la maison, représente par cet emploi la personne de son maître.

de ne rien épargner en faveur du gouverneur, quoiqu'au fond ce fût un grand corps et qui avoit un fort gros ventre à remplir. Ainsi ils burent ensemble assez gaillardement pendant quelque deux heures ; mais le gouverneur, qui étoit si bien fait à la boisson qu'il avaloit i'eau-devie avec plus de facilité que les autres ne buvoient le vin , se sentit fort peu de cette débauche, et vint aisément à bout de tous ses conspirateurs.

Tanîalus in média garrulus aret aqua.

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