‹ La relation de trois ambassades de monseigneur le comte de CarlisleChapitre 12 sur 31 · OVID · texte numérisé non relu

OVID

Au reste, entre tous les accidens de ce voyage, je mettrai au premier rang le malheur qui arriva le 26 de septembre à quinze de nos bateliers , qui , s'étant tous jetés en foule dans un bateau pour venir à une des barques de provision , se laissèrent tellement emporter au courant de l'eau, qu'ils donnèrent contre la barque , de sorte que le bateau renversa , et de quinze qu'ils étoient il y en eut sept noyés. Une autre fois, un des bateliers de la barque de Son Excellence, ne sçachant pas nager, tomba du tillac , de nuit , au milieu de la rivière; mais, comme il plongeoit encore , ( n lui dépêcha un esquif qui le sauva , et, étant de retour, il but deux ou trois grands coups d'eaude-vie, qui le remirent d'abord si bien qu'à peine étoit-il sensible au malheur d'où il venoit de sortir, ce qui me fit imaginer que , si l'eau du fleuve eût été de l'eau-de-vie, il eût peut-être pris plaisir à s'y noyer, et qu'il eût mieux aimé mourir dans cette abondance que de vivre sans cette liqueur. Et, de fait, les Moscovites sont tellement

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adonnés à cette boisson qu'à peine peuvent-ils la boire avec mesure, et qu'ils s'en trouvent quelquefois si fort incommodés par l'abus qu'ils en font qu'il leur en coûte la vie. Avant que nous fussions venusà Ustiga, un des gentilshommes de monsieur Tambassadeur, qui n'entendoit pas mieux la nage que celui dont je viens de parler, eut aussi le malheur de tomber dans la rivière, et avoit déjà plongé deux diverses fois, lorsque, revenant sur l'eau , il attrapa le même bateau d'où il s'étoit laissé tomber. Ce bateau étant fait tout d'une seule pièce d'un tronc d'arbre creusé , et par conséquent fort sujet à renverser, le batelier et un autre qui étoient demeurés de reste , bien loin de lui donner la main pour le retirer, faisoient tous leurs efforts pour le contre-balancer, de peur qu'autrement le bateau ne renversât et qu'ils ne fussent tous trois réduits à la même extrémité. Ainsi , chacun d'eux tenoit bon pour sa vie , jusqu'à ce qu'enfm un des autres domestiques, qui sçavoit bien nager, voyant cet étrange spectacle, se jeta d'abord dans l'eau , et, après avoir pris le gentilhomme par les cheveux , le fit nager avec lui jusqu'à une barque. C'étoit environ ce tempslà que nous apprîmes les tristes nouvelles de l'embrasement total d'Archangel , qui arriva peu après notre départ ; et bientôt après , Bogdan , le pristaf , tomba tellement mala e à Ustiga que là il trouva la fin de sa vie et de son voyage. C'est pourquoi le gouverneur de la ville nous fournit un autre pristaf. Entre Shousca et Vologda , nous rencontrâmes la rivière si glacée pour l'espace de six ou sept lieues , que nous fumes obligés de faire rompre la glace devant la pre-

mière barque pour frayer le chemin aux autres : si bien qu'enfin nous vînmes à Vologda , quoiqu'avec bien de la peine , et nous y fûmes reçus de la même manière dont nous l'avions été tout le long de la route , sans aucune solennité.

Du séjour de Son Excellence à Vologda.

ette ville est la capitale de la province qui porte le même nom , et est une des ^ ^^^^ principales villes de tout l'empire du ^^^=«=^ czar, tant au regard de sa grandeur, de sa force et de sa situation, qu'au regard du commerce. Elle est d'une assez grande étendue, et (ce qui est fort rare en Moscovie) elle est enceinte d'une muraille de pierre ; mais ce qui la rend encore plus remarquable , c'est sa situation sur le bord de la rivière, dans le chemin d'Archangel à Moscou et comme au cœur du pays. De là vient qu'elle est toujours fort peuplée , et surtout au commencement de l'hiver, quand les marchands font venir leurs marchandises d'Aichangel par eau, jusqu'à ce qu'ils les fassent transporter l'hiver de Vologda à Moscou par la voie des traîneaux. Monsieur l'ambassadeur fut logé dans un faubourg près de la rivière ; mais, comme il n'avoit qu'un petit corps de logis, la plupart de son train fut obligé d'être dispersé çà et là dans le voisinage. D'abord nous commençâmes d'échauffer nos chambres, comme font les Moscovites, avec des fourneaux de pierre, qui sont sans doute fort commodes pour un pays froid , mais nous les faisions échauffer avec plus de modération qu'eux , qui les échauffent excessivement. Voilà l'état au-

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quel nous devions séjourner dans cette ville , en attendant que les chemins d'hiver fussent propres pour passer de là à Moscou par la voie des traîneaux , tellement qu'à notre arrivée nous espérions de partir dans peu de temps. Mais peu après le temps devint si humide et si pluvieux que l'on vit bientôt la terre toute découverte et la rivière navigable ; et , quand il commença de regeler tout à bon , alors il fallut attendre de certaines personnes de qualité que Sa Majesté czarienne devoit envoyer de Moscou pour y conduire monsieur l'ambassadeur en qualité de pristafs. Et tout cela traîna si long-temps que nous demeurâmes trois mois entiers dans cette ville avant que d'en pouvoir partir.

Cependant nous eûmes, durant deux mois, sous la conduite d'un nouveau pristaf , un fort bon ordinaire , tel que monsieur l'ambassadeur lui-même avoit jugé convenable. Mais, après cela, il fut tellement retranché qu'il ne se pouvoit rien voir de plus bas et de plus mesquin ; et ce fut par le soin de ces nouveaux venus de Moscou , qui , bien loin de rendre notre séjour plus heureux

3u'auparavant, nous firent tomber tout à coup e l'abondance dans la disette.

Touchant nos divertissemens pendant le temps pluvieux que nous eûmes , nous nous servîmes de ceux que la maison nous pouvoit fournir, comme la musique, la danse et les jeux domestiques. Le concert de musique étoit composé de cinq violons et un luth , et elle étoit gouvernée par un musicien très habile , qui de temps en temps composoit de nouveaux airs. Son Excellence la faisoit jouer ordinairement à dîner ; et alors , cepen-

dant, les trompettes sonnoient aussi à leur tour: d'où vient que les habitans , charmés d'un concert si agréable , y venoient quelquefois en foule pour l'écouter , ce qui me fit souvenir de la musique d'Orphée. Ils se plaisoient aussi fort à voir notre manière de danser avec tant de bienséance, au lieu que toute leur danse ne consiste d'ordinaire qu'en des postures malséantes et brutales. Mais, aussitôtquelageléerevint, nous commençâmes à fréquenter la ville et à nous divertir quelquefois à la chasse. C'est pourquoi monsieur l'ambassadeur fit faire un traîneau pour soi , et monsieur deMorpeth un autre, car c'est la seule voiture dont on se sert là en hiver; et, toutes les fois qu'ils sortoient, chacun d'eux avoit (à l'imitation des grands du pays) une peau d'ours pendant par ornement sur le derrière du traîneau , celle de Son Excellence étant une belle peau d'ours blanc de grand prix ; pour ce qui est des gentilshommes et pages qui alloientà la suite de Son Excellence, on leur fournissoit des traîneaux de louage. Ainsi nous allions fort souvent à la chasse du lièvre dans les forêts , où nous en trouvions quantité, qui étoient tous alors aussi blancs que la neige même , au lieu qu'en été ils sont de la même couleur que les nôtres. Nous eûmes aussi, deux diverses fois, chez Son Excellence, le divertissement de voir ses dogues se battre avec un grand ours , et une autre fois avec un loup. Au reste, ceux qui sçavoient marcher sur la glace avec des patins, comme l'on fait en Hollande, se divertissoient aussi quelquefois par ce moyen sur la rivière, qui , étant une fois glacée de trois ou quatre pieds d'épais, devint assez ferme pour porter aisément quelle

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charge que ce fût , comme il en est toutes les années des plus grands lacs et fleuves de Moscovie. D'ailleurs , nous eûmes pendant ce séjour quantité de réjouissances et de festins extraordinaires, tant dans la maison que dehors. Mais la plus grande réjouissance que nous eûmes fut le 5 de novembre, un jour de fête que les Anglois observent annuellement , à la mémoire de l'heureuse délivrance que Dieu donna ce jour-là au roi Jacques et aux deux chambres de Parlement assemblées à Westminster, dont les catholiques romains doivent bien sçavoir l'histoire. Ce fut de nuit que nous commençâmes la solennité, par des feux d'arti ce qui furent faits par un Anglois avec beaucoup de succès , après que Son Excellence donna à souper à tous les marchands anglois qui étoient pour lors en ville. Après souper, il se fit une fort plaisante farce de mascarades , et pour la fin il y eut comme un petit bal où l'on se divertit fort long-temps à la danse. Depuis lors , le pristaf traita monsieur l'ambassadeur hors de la ville dans une maison de campagne, et il s'en démêla si bien que nous en fûmes fort surpris.

Ce fut là à peu près notre façon de vivre pendant notre séjour pour ce qui est de notre logement, de notre nourriture et de nos divertissemens. Voyons un peu maintenant ce qui s'y est passé d'ailleurs à notre égard.

Les bai .s étant communs en Russie comme ils l'etoient du temps des anciens , nous nous en servîmes fort souvent, à V^ologda surtout. Ce sont des chambres renfermées où il y a un fourneau que l'on échauffe excessivement quand quelqu'un y doit aller ; et il y a plusieurs bancs larges à

quelque distance les uns sur les autres , pour y recevoir divers degrés de chaleur, selon que chacun le trouve convenable. Nous nous étendions tout de notre long tout nus sur ces bancs , pendant que l'homme (ou la femme) qui servoit au bain jetoit de temps en temps un peu d'eau froide sur le fourneau , ce qui causoit d'abord une si grande diffusion de vapeurs chaudes que cela nous mettoit tout aussitôt en sueur. Ayant ainsi sué quelque temps, nous nous levions et l'on nous lavoit le corps par tout avec de l'eau chaude ou quelque autre liqueur, et puis on nous frottoit avec une poignée d'herbes médicinales. Après cela nous buvions ordinairement, avant que de sortir du bain, un verre de vin ou un trait d'eau-de-vie, pour réveiller nos esprits tous abattus; et, comme c'étoit la nuit que nous allions au bain, de là nous nous mettions au lit. Ainsi nous nous en trouvions si bien que l'usage des bains nous devint enfin à peu près aussi familier qu'aux Moscovites, qui ne se servent presque d'autre remède pour prévenir ou guérir les maladies '.

Bien que le tabac soit défendu aux sujets de Moscovie depuis plus de trente ans , néanmoins, parcequ'on n'est pas présentement fort exact en la recherche et en la punition de ceux qui en font

I . Nestor, dont nous ne saurions trop recommander l'érudite traduction de M. L. Pans, met les paroles suivantes dans la bouche de saint André , de retour à Rome après avoir prêché la parole de Dieu à Kief: « J'ai vu, dit-il, l'admirable pays des Slaves , et me suis plu à visiter leurs étuves. Elles sont construites en bois ; ils ont som de les chauffer le plus qu'il est possible , puis ils jettent leurs vêtements et se pion-

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le trafic, Ton commence de s'y adonner'. Et même , du temps que nous étions parmi eux, il y en avoit plusieurs qui , sçachant que nous en avions fait bonne provision pour nous-mêmes , s'adressèrent à quelques uns de nos domestiques et les sollicitèrent secrètement de leur en vendre, à quelque prix que ce fût : car les Moscovites en sont tellement amateurs qu'il n'y a presque rien qu'ils ne fassent ou donnent pour du tabac , et ils l'aiment d'autant plus passionnément parcequ'il leur est défendu , tant -est vrai le dire du poète : Nitimur in vetitum. La manière dont ils le prennent fait bien voir la passion qu'ils ont pour cela, car ils le fument d'une façon si brutale que j'étois surpris de voir ceux qui servoient d'ordinaire dans notre maison le fumer comme ils faisoient quelquefois. Au lieu de pipes ils se servoient d'une corne de bœuf, au milieu de laquelle il y avoit un petit trou, dans lequel se mettoit un vase un peu large, tenant pour le moins deux pipes de tabac. Ils mettoient de l'eau dans la corne pour adoucir la fumée, puis ils allumoient le tabac avec un tison également partout , et n'en faisoient que

gent tout nus dans une eau savonneuse ; ils ont des verges dont ils se flagellent mutuellement et jusqu'à s"ôter la respiration ; après quoi ils se plongent dans l'eau froide. C'est un exercice qu'ils reitèrent plusieurs fois par jour. Et voilà comme, à l'abri de la tyrannie, les Slaves se tourmentent euxmêmes et font du bain, non point un plaisir, mais un véritable supplice. »

I . Il existe une ordonnance du patriarche Nicon à ce sujet, je l'avoue à regret, qui condamnoit ceux qu'on surprenoit à prendre du tabac en poudre à avoir les narines fendues. Jusqu'à présent, les sectaires russes, évalués à treize millions, ont l'usage du tabac en abomination.

deux ou trois traits; de sorte que, quand ils jetoient la fumée par la bouche, elle se formoit (par manière de dire) en nuée, et couvroit tout leur visage. J'en ai vu cmq ou six à la fois fumer ainsi le tabac l'un après l'autre, et, à mesure que Vun avoit fumé son tabac, il laissoit la corne au suivant, et tomboit d'abord à terre comme un homme mort. Dans cet état ils demeuroient chacun d'eux un demi-quart d'heure, immobiles et insensibles à quoi que ce fût , pendant que le tabac faisoit son opération. Après cela ils se levoient tout à coup , frais et gaillards , et se mettoient à faire des éloges sur le tabac , disant qu'il n'y avoit rien de tel dans le monde pour bien purger le cerveau.

Pendant notre séjour ici , il y eut une des demoiselles de madame l'ambassadrice qui , étant mariée, accoucha d'un garçon dont elle étoit grosse avant son départ d'Angleterre. Mais comme le père et la mère faisoient tous deux profession de la religion catholique romaine , et que l'enfant y devoit être élevé , notre chapelain fit d'abord quelque scrupule de le baptiser, quoique les parens y fussent tout disposés. Cependant , après quelque consultation là-dessus, il fut résolu que l'enfant seroit baptisé par le chapelain, vu qu'il n'y avoit point d'apparence de trouver un prêtre papiste dans un pays d'où les catholiques romains et les juifs sont également bannis. Il est vrai que, parle droit canon de l'Eglise romaine, les parens étoient en ce cas en pouvoir de baptiser leur enfant; mais c'est un pouvoir que peut-être ils ignoroient.

Au reste , si la famille de monsieur l'ambassa-

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ckur s'augmentoit par ce moyen , elle étoit aussi en danger d'autre côté de diminuer par les querelles et disputes qui arrivoient de temps en temps entre quelques uns de ses gentilshommes, comme il arriva le jour que le pristaf traita Son Excellence à une lieue de Vologda. Car, en revenant en ville, il y eut un de ses gentilshommes qui prit occasion de chercher querelle avec un autre , qui par son arrogance et sa mauvaise conduite s'étoit rendu odieux à toute la maison ; si bien qu'il l'obligea enfin de dégainer et de sortir de son traîneau pour se battre. Mais Son Excellence ne les eut pas plutôt aperçus qu'elle sauta du sien , et, se jetant sur eux, K s traita si sévèrement que depuis ce temps-là ils eurent plus de discrétion et de respect pour sa personne que de se battre en sa présence.

Le 12 de décembre, Nestrofet Davidof', lesquels Sa Majesté czarienne envoya de Moscou à monsieur l'ambassadeur, arrivèrent à Vologda : le premier étant un Stolnic, c'est-à-dire un de ceux qui servent à la table du czar ; et l'autre un Diack , ou vice-chancelier. Davidof étoit d'assez bon naturel , d'une humeur civile et paisible ; mais Nestrof, au contraire, étoit un homme impérieux , un incivil et un insolent , comme nous le remarquâmes d'abord. Car, la première fois qu'il vint avec Davidof vers Son Excellence , il parut avec des sourcils si froncés qu'il faisoit peur, de sorte que nous le prîmes pour un homme de mauvais augure. Et de fait nous le trou-

1 . Athanase Nestérof et Ivan Davidof étoient tous deux issus de bonnes familles encore existantes.

vâmes tel qu'il sembloit être, et, s'il y avoit quelque chose d'honnête en lui, c'est que c'étoit un homme à ne point dissimuler et à ne se point contrefaire absolument. Voici en peu de mots le compliment qu'il fit de la part du czar à monsieur l'ambassadeur lors de sa première visite : (( Le sérénissime , dit-il , et très-puissant Prince, Grand Seigneur, Czar et Grand Duc Alexis Michailovitz (avec une grande énumération de ses titres, sans laquelle il eût cru être coupable de lèse-majesté), a été fort joyeux d'apprendre que vous, le grand ambassadeur de Sa Majesté Lrilannique, etc., soyez heureusement arrivé jusqu'ici, et a commandé que nous et Votre Excellence allions de compagnie à Moscou. » Remarquez que dans ce compliment il fut assez incivil pour se préférer avec son associé à la personne de monsieur l'ambassadeur, quand il dit que le Czar avoit commandé qu'eux et Son Excellence allassent de compagnie à Moscou. Il est vrai qu'en même temps il semble un peu radoucir son style , quand il fait au moins monsieur l'ambassadeur leur compagnon de voyage, lorsqu'il dit « que nous allions de compagnie à Moscou » ; au lieu qu'il pouvoit dire « que vous veniez à notre suite )) , comme il l'avoit mis à leur suite en le nommant. Mais, si sa mine étoit fière et son langage arrogant, il n'étoit pas moins insolent dans ses actions , car en toutes choses il étoit semblable à soi-même. Ce fut lui qui entreprit d'abord de régler notre ordinaire , et qui se piqua tellement de nous rogner toutes choses que rien ne put échapper son économie. Et, quand monsieur l'ambassadeur lui fit demander que ses gentils-

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hommes eussent de meilleurs traîneaux pour voyager à Moscou que ceux que les paysans fournissoient , il répondit brusquement que cela ne se feroit point. Si bien qu'après beaucoup d'aigreur là-dessus de part et d'autre, Son Excellence fut enfin obligée de fournir des traîneaux aux gentilshommes à ses propres frais.

Du voyage de Vologda à Moscou, de cent lieues pour le moins.

onsieur l'ambassadeur, ayant prévu quelle seroit l'incommodité du voyage s'il marchoit avec tout son train , en envoya une partie devant avec soixante traîneaux jusqu'à Yeroslaf, à moitié chemin de Moscou. Et huit jours après, qui étoit le 1 5 de janvier 1664, il partit lui-même avec quelque cent quarante traîneaux ; de sorte qu'en tout il y eut deux cents traîneaux. Le 6 de février suivant, il fit son entrée solennelle à Moscou, ayant demeuré trois semaines en chemin , au lieu qu'en des traîneaux de poste l'on peut faire ce voyage en trois fois vingt-quatre heures.

Cette façon de voyager sur des traîneaux n'étant en usage que dans les pays du nord , il ne sera pas mal à propos de faire voir ce que c'est. Pour ce qui est des traîneaux de Moscovie , ils sont faits carrés, sur deux petites planches de bois, pohes par dessous pour glisser sur la neige. Ils sont hauts d'environ trois pieds et d'une longueur et largeur nécessaires ànn homme pour s'y coucher de son long ; mais on y laisse le dessus tout ouvert, et les côtés ne sont faits que d'écorce

d'arbre. C^est pourquoi la plupart de nous fîmes doubler nos traîneaux d'un gros feutre qui se vend pour cet usage ; et, pour avoir la tête à l'abri du vent et de la neige, nous fîmes faire des petits couverts de drap sur deux ou trois cercles, qui faisoient ressembler nos traîneaux à des berceaux. Les castanazes, dont les dames de qualité se servent pour voyager, sont faits d'une autre façon, quoiqu'au fond ils glissent comme les autres traîneaux sur la neige. On les fait aussi hauts et aussi larges qu'un carrosse , avec des ais de sapin que l'on couvre de drap tout autour et une portière à chaque côté. Dans ce voyage nous eûmes trois de ces castanazes, l'un pour madame la comtesse et les deux autres pour les femmes de service : car il y avoit place en chacun pour deux ou trois personnes , au lieu que des autres traîneaux il en falloit à chacun le sien. Et là nous nous tenions couchés comme dans un lit, sur des matelas et fourrures, avec de bonnes couvertes pour nous tenir chaudement. Ainsi la posture où nous étions, notre solitude et le mouvement aisé de nos traîneaux nous invitoient tellement à dormir que nous ne fîmes autre chose la plupart de notre voyage. Au reste nous ne manquions pas de temps en temps de boire de l'eau de-vie , pour nous conserver la chaleur interne ; c'est pourquoi chacun de nous avoit toujours sa bouteille d'eau-de-vie auprès de soi. Autrement nous aurions bien eu de la peine à résister aux injures de l'air et à voyager (comme nous faisions) à minuit aussi bien qu'en plein midi , au lieu qu'avec nos fourrures et notre eau-de-vie , nous nous trouvions quelquefois presque aussi

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chauds que si nous eussions été près d'un feu. Voilà de quelle manière se fit ce voyage, chacun de nous ayant un cheval à son traîneau et un homme pour le conduire , qui , n'ayant d'autre couvert que le ciel , s'échauffoit en courant de temps en temps à côté de son traîneau , et à la fm de sa course demandoit le plus souvent un peu d'eau-de-vie pour se remettre en haleine et se conserver la chaleur. Pour ce qui est des relais , nous n'en eûmes dans tout ce voyage que trois , où les uns prirent seulement des chevaux frais , et les autres furent obligés de changer aussi de traîneaux. Ce fut à Yeroslaf' , Peroslaf 2 et Troitza, qui sont les principales villes de cette route.

La plus grande incommodité que nous eûmes dans ce voyage fut à l'occasion de notre nourriture : car, comme il n'y a point d'hôtellerie dans toute la Moscovie, nous étions contraints de prendre nos repas dans des wisbys ^ ou maisons de paysans, telles que les fourriers moscovites (qui alloient toujours devant avec la cuisine) nous pourvoyoient par avance. Et, pour dissiper un peu la puanteur de leurs chambres , avec la chaleur étouffante de leurs poêles , nous n'étions pas sitôt arrivés qu'il nous falloit ouvrir les fenêtres. Outre que la plupart de ces wisbys n'avoient qu'un fourneau sans cheminée , de sorte qu'on y mettoit le feu par dedans la chambre, et la fumée

1 . laroslaf. Cette ville porte le nom de son fondateur, le pieux laroslaf [1025], célèbre par son zèle à construire des églises et à propager la foi chrétienne. Il passoit son temps sur les livres , rapporte Nestor, et lisoit nuit et jour, sans relâche.

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