Pereslafi-Zaliekoi. — 3. Isba
sortoit par la fenêtre dans la rue. Ainsi, nos cuisiniers n'ayant d'autre commodité que ces fours pour apprêter nos vivres parmi un chaos de fumée, il ne falloit pas espérer d'en être bien servis. Il est vrai qu'à Yeroslaf, où nous fûmes très bien logés, nous eûmes aussi de ce côté-là toutes choses à souhait ' , et le gouverneur de la ville nous y reçut et entretint avec tant de civilité que nous trouvâmes bon d'y séjourner quatre ou cinq jours pour nous rafraîchir un peu ; et cependant la plupart de nous y couchâmes en des draps , ce qui ne se fit point dans tout le voyage , hormis là.
Pour ce qui est des divertissemens de ce voyage , il est aisé de juger que nous ne pouvions pas fort bien nous divertir dans l'état où nous voyagions , chacun dans son traîneau comme dans un monde à part , autant la nuit que le jour, parmi la neige et dans la rigueur d'un hiver qui nous étoit fort sensible , bien qu'il semblât extraordinairement favorable aux gens du pays.
1 . Tel est également le témoignage des Anglois venus récemment de Russie. Si le principe de la liberté de la presse a permis aux écrivains anglois d'énoncer contre la Russie les suppositions les plus malveillantes , le noble usage de cette liberté leur a aussi permis de réparer ce tort.' Parmi les documents authentiques qui serviront de matériaux au futur historien de la guerre d'Orient, le récit que le colonel Atwel Lake (Kars and our captmty in Russia) vient de faire d'un de ses plus importants épisodes l'aidera certainement à tracer une page aussi brillante qu'honorable pour les deux pays. A peine l'épée remise dans le fourreau , un des ofticiers qui s'y sont le plus distingués prend la plume uniquement pour déclarer, avec l'autorisation de sa souveraine , que ceux qu'il a combattus sont un peuple généreux et hospitalier. Ce fait, nouveau dans les annales guerrières , est bien digne d'être signalé.
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Alors (comme je viens de dire) notre principale occupation étoit de dormir. J'avoue que, si la Moscovie eût été , comme d'autres pays , ornée de belles villes , nous aurions pu au moins nous divertir à les voir. Mais à peine vimes-nous dans ce voyage aucune ville de remarque , hormis Yeroslaf, qui est sans doute une des plus agréables villes de la Moscovie. Elle est située sur une colline, avec un fort bon terroir tout autour, arrosé du fleuve Volga, qui passe devant la ville, d où vient que c'est un lieu de commerce et par conséquent bien peuplé. Ce fleuve ou cette rivière, que les Moscovites appellent Volga, s'appelle Edel par les Tartares, et est apparemment le Rha des anciens, sans contredit le plus beau fleuve de l'Europe : car, depuis sa source, qui est dans la Moscovie, jusqu'à son embouchure dans la mer Caspie, près d'.\stracan ;^en Tartarie^, il fait un cours de mille lieues pour le moins ; outre qu'il est si large , à cause du grand nombre des rivières qui s'y jettent , que (si nous en croyons Olearius) il a quatre mille et six cents pieds géométriques de largeur à Nise ' . Cependant il étoit si bien glacé, quand nous vînmes àYeroslaf, que nous le traversâmes avec tous nos traîneaux. A Troitza
I. Ce Nise veut dire Nijni-Novogorod. Le Volga a 2,880 kilomètres. Les Tatars l'appellent , dans leur langage figuré, Atel richesse, abondance. Semblable au Nil, ses inondations même fructifient les terres qu'elles envahissent annuellement ; mais la Russie, jusqu'à présent, n'a guère su tirer des sources de richesses placées par la nature sous sa main tous les avantages qu'elles devroient lui fournir. «Les bords du Wolga sont d'une fertilité si extraordinaire que les asperges y croissent d'elles- Tiesmes en abondance, et cela d'une grosseur et d'une qualité toute particulière, sans parler des truffes et de
nous vîmes le plus beau et le plus riche couvent de la Moscovie, tout bâti de pierre et fortifié d'une belle muraille, et si riche qu'il maintient trois ou quatre cents moines. Il y a un prétendu saint, nommé Serge, qui, après avoir fait longtemps la profession de soldat, se mit enfin dans ce couvent, où il vécut si religieusement (comme disent les gens du pays) qu'enfin il eut le don de faire quelques miracles. On nous dit qu'il étoit mort il y avoit plus cent ans, et que néanmoins il paroissoit encore tout frais , comme s'il eût été vivant; mais on ne voulut pas nous permettre de le voir, ni même de mettre le pied dans le monastère. Le czar y vient une ou deux fois tous les ans en pèlerinage ; il vient à cheval jusqu'à demilieue de la ville, puis il fait le reste du chemin à pied.
Pour ce qui est de notre entrée à Moscou , il arriva premièrement qu'après plusieurs longues pauses que nous avions faites dans le voyage (pendant que les préparatifs se faisoient à Moscou pour l'entrée ), étant enfin venus au Yaze , un petit village à une lieue et demie de Moscou, Nestrof fit savoir peu après à Son Excellence que le 5 de février étoit le jour destiné pour sa réception, et le pria en même temps de se préparer pour partir de bon matin. Là-dessus chacun
quantité d'herbes potagères que la nature toute seule y produit abondamment, sans aucun secours des hommes, en sorte qu'on peut assurer sans se tromper que la plus belle contrée de la Russie est quasi tout- à-fait déserte, tandis que des provinces tout autrement ingrates y sont bien cultivées.» {Histoire généalogique des Tatars. Leyde, 1726, p. 22.) Cette vieille remarque est encore exacte.
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de nous se mit dans son plus bel équipage , si bien que nous fumes tous prêts à partir à l'heure précise. Mais, bien loin de le faire en ce tempslà, on nous fit languir jusqu'au soir, sans aucuns vivres, parmi la fumée et la puanteur des wisbys de ce village. Enfin, au coucher du soleil, lorsque nous désespérions tout à fait d'être reçus ce jour-là, deux courriers arrivèrent avec les ordres pour partir. Mais quand nous fûmes venus à moitié chemin de Moscou , il vint de nouveaux ordres à Nestrof pour nous conduire dans un village qui étoit à notre main gauche , sous prétexte que c'étoit trop tard pour faire Tentrée. Monsieur l'ambassadeur, se voyant ainsi moqué, en fit d'abord connaître son ressentiment à Nestrof, et, tout transporté d'une juste colère, lui protesta qu'il ne feroit point son entrée qu'on ne lui fit- une réparation formelle pour cet affront. Cependant , pour une marque de son indignation, il donna ordre d'abord que ses trompettes se tussent, qui avoient fait jusque là retentir ces vastes forêts de leur agréable harmonie. Ainsi ce jour, qui devoit être un jour de pompe et de magnificence , fut un jour fatal de jeûne et de fâcherie ; ce jour, auquel Son Excellence devoit recevoir des marques extraordinaires de la plus grande amitié qui fût entre deux monarques , fut un jour où elle ne receut que des marques de mépris et d'une moquerie tout à fait inexcusable. Il est vrai que monsieur l'ambassadeur ne fut pas sitôt arrivé dans le village, qu'un diack (qui s'appeloit Loukian Golozof ) arriva de la part du czar pour excuser ce desorde , et dit que c'étoit la faute des courriers que l'on avoit envoyés avec
les ordres de partir et qui s'étoient égarés de leur chemin ; qu'à cause de cela Sa Majesté czarienne n'ayant pas jugé convenable que monsieur l'ambassadeur fit son entrée si tard, elle avoit jugé à propos que cela fût renvoyé jusqu'au lendemain, pour lui faire une réception digne de son caractère. Mais Son Excellence , qui savoit bien que cet égarement des courriers n'étoit qu'un prétexte, et que la véritable cause de tout ce désordre étoit que l'on n'avoit pas été prêt à le recevoir, bien loin d'être satisfaite de ce message ou de cette apologie , elle se choqua de la personne du diack et lui dit franchement que , sans le mépriser, c'eût été plus à propos d'envoyer une personne de plus grande qualité que lui pour excuser un si grand affront. Je laisse au lecteur à voir en particulier ce que monsieur l'ambassadeur lui dit davantage sur cette matière dans la lettre qui suit , laquelle il envoya au czar le lendemain matin, craignant que Golozof n'eût déguisé sa réponse à Sa Majesté czarienne. La lettre fut écrite en latin par son secrétaire, et en voici les propres termes.
Illustrissime atque excellentissime imperator.
ovum hoc 'et inusitatum ad imperatoriam Vestram Majestatem scribendi , antequam opîatissimo ejus conspectufmi liceret, con- '^^ silium expressit hesterns diei infortunium dicam an opprohrium. Quippe, post tôt in itinere a Vologda moras et terti<£ diei quatuor tantum ah aula vesîra imperatoria milliaribus expecîationem, quuni
multo mane surrexissem, et, Offonarii Evano-Vizi Nestrof monitu, ante horam diei ■ tertiam ad iter me comparassem , ultra decimam tamen inter fumosi gurgustii sordes et angustias sine cibo aut potu detentus marcebam et macerabar. Qu<£ quidem omnia , quamvis serenissimi régis mei majestate, imperaîorio vestro fasîigio et nostra dignitate indignissima, utcunque metropolin vestram intrandi et ad Majestatem Vestram imperatoriam appropinquandi etjustissimas querelas nostras exponendi spe tolerabam. Tandem quum jam advesperasceret , signum proficiscendi datum. Tune vero postquam, quod ignés fatui soient, per camporum et noctis errores me circumduxissenty pronuntiatur in ignobili hoc pago, ubi cum omnibus incommodis et (^honor sit auribus) cum vilissimis insectis conflictor pernoctandum. Accepi quidem ab imperatoria Vesîra Majestate per quemdam procancellarium nuntium humanissimum qui rem excusaret et in angarorum et veredariorum negUgentiam culpam derivaret. Cui ego tune quidem respondi, et idem jam <^ne optimo homini per viam aliquid interciderit) ad Majestatem Vestram imperatoriam perscribo, me imperatoria Vestr£ Majestati quam maximas gratias persolvere et nulle modo de imperatoria vestra humanitate dubitare , sed neque hanc rem tam parvi momenti esse ut tam facile dilui possit et deleri ; neque ab angaris aut veridariis procul dubio hoc crimen profectum , sed ab aliis qui majori in ministerio eodem tamen in numéro haberi mereantur; neque tam impune sere-
I. Tertia diei hora apud Moscovitas tum erat nobiscum circiter nonam; ut enim primam noctis horam ab occasu solis , sic primam diei horam ab ejus ortu numerant.
j8 La Relation
nissimi régis me'i honori , imperatoris Vestr£ Majestaîi aut nostr<£ dignitati posse illudi ; serenissimum regem meum , qui summus et pr<ecipuus est imperaîorix Vestr<£ Majestatis amicns, ne quidem inimicorum, multo minus amicorum, legatos ita accipere; et, si modo aliquid hujusmodi in suo régna evenire poîuisset , serenissimum regem meum {quod sine procancellarii ignominia dicitur) nobilissimum e magnaîibus aliquem missurum fuisse qui rem excusarety neque antea destiturum priusquam reorum sanguine^ quanîacunque graîia aut nohilitate pollenîium , tam barharum et inhumanum facinus expurgasset ; rem hanc fabuU et ludibrio toti mundo futuram ; me igitur, quamvis imperatorix Vestra Majestatis conspectu fruendi cupientissimum et in hoc loco pessime habitum, nullo tamen modo hinc exiturum donec de eorum corio mihi satisfieret quicunque quantum in se erat serenissimi régis mei Majestatem, imperatoriam Vestram Majestatem et sanctissimam legatorum dignitatem violassent , proculcassent, profanassent. H£C uti facta et dicta erant imperatoris Vestr<£ Majestati exposui , ut in gravissimo hoc negotio quoi imperatoria vestra magnitudine et prudentia dignum est constituere possit. Interpreti meo mandavi ut responsum vestrum imperatorium in hac re expectaret. De cxtero imperatorid Vestr£ Majestati summam fdicitatem voveo et exopto.
6 februarii anno Domini 1 664.
Carlisle.
L'adresse fut ainsi couchée : Magno domino imperatori et magno duci Alexio Michaïlovicio, totius magntz , minoris, et alb£ Russie autocratori,
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et multarum aliarum diîionum et regionum orienîalium, occidentalium et septentrionalium y hxredi ea- Tum à pâtre et avis, domino et monarch£.
Voici la même en francois :