‹ La relation de trois ambassades de monseigneur le comte de CarlisleChapitre 15 sur 31 · I. Discours surTorigine des Russiens. Paris, Techner · texte numérisé non relu

I. Discours surTorigine des Russiens. Paris, Techner

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De l'entrée de Son Excellence à Moscou.

fl y eut quelque chose de si grand et de si magnifique dans cette entrée soilennelle qu'elle mérite bien de faire un îsujet à part; et^ comme il y eut des marques bien illustres de la grandeur du czar, aussi n'y eut-il rien du côté de monsieur l'ambassadeur qui ne répondit à la dignité de son caractère et à la majesté de son prince. Il avoit un grand train , si l'on considère la distance du lieu, et tous ceux qui le composoient étoient, chacun selon sa qualité, dans un fort bel équipage. Sa livrée étoit de drap couleur d'écarlate doublé de bleu , et étoit si bien garnie de rubans et de passemens d'argent que chaque habit de page revenoit à 30 livres sterling (qui font environ 1 3oécus de France) , et le reste à proportion.

Ainsi nous partîmes du village à deux heures après midi , les trompettes de Son Excellence marchant les premiers à cheval avec leurs trompettes d'argent, qu'ils sonnoient de temps en temps à mesure que l'on marchoit. Ils étoient immédiatementsuivis des gentilshommes, qui alloient l'un après l'autre, les derniers marchant les premiers , chacun dans son traîneau, avec une peau d'ours pendante à moitié sur le derrière du traîneau. Les serviteurs des deux pristafs sui voient ceux-là deux à deux , étant tous fort bien couverts et faisant cinq rangs à cheval. Les pristafs alloient ensuite , chacun dans son traîneau ; et monsieur l'ambassadeur suivoit Nestrof dans le sien, tiré par deux chevaux blancs. La couverte

étoit d'écarlate , ses bords pendant fort bas à chaque côté, et tout autour il y avoit des couronnes faites, selon la livrée, avec des petites bandes de panne couleur d'azur, bordées de passemens d'argent. Le couvert sur la tête étoit fait de la même façon , et le derrière du traîneau étoit orné d'une peau d'ours toute blanche. Au côté droit il y avoit le premier truchement de Son Excellence, assis, tête nue, sur un petit ais qui traversoit le traîneau , et sur le derrière il y avoit deux pages qui se tenoient debout sur un autre ais , avec de beaux bouquets de plumes sur leurs chapeaux, qui, avec leurs trousses et manteaux courts tous doublés de panne couleur d'azur et richement couverts de passemens d'argent au dehors , attiroient particulièrement la vue des Moscovites. Au reste, les douze valets de pied marchoient fixe à chaque côté de monsieur l'ambassadeur , tous tète nue , avec chacun sa pertuisane à la main, garnie selon la livrée. Après Son Excellence, c'étoit monsieur de Morpeth, son fils, qui venoit dans un beau carrosse vitré , tiré par six chevaux noirs ayant des housses d'écarlate bien garnies de passemens et de franges d'argent, et sur le derrière du carrosse il y avoit deux autres pages. Ce carrosse étoit suivi du caftanaze de madame l'ambassadrice , couvert de velours cramoisi avec de larges passemens d'or et d'argent et doublé de damas couleur d'azur, y ayant à chaque côté une grande fenêtre qui servoit de portière , outre des petites fenêtres par où madame regardoit sans qu'elle pût être vue. Une de ses demoiselles lui faisoit alors compagnie dans son caftanaze , et sur le derrière il y avoit deux

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autres pages dans le même état que les premiers , pendant que trois laquais marchoient à côté. Le traîneau de monsieur de Morpeth et ensuite tout le reste du train et du bagage suivoient ce caftanaze ; tellement qu'il y avoit en tout (comme nous avons déjà dit auparavant) environ 200 traîneaux.

Peu après que nous fûmes partis en cet ordre, nous rencontrâmes la cavalerie du czar dans un fort bel équipage. Il y avoit, entre autres, grande quantité d'archers avec leurs arcs et leurs carquois , dont cette nation se sert encore aujourd'hui dans l'armée, particulièrement quand elle se bat contre les Tartares. Et , pour la musique, il y avoit un nombre incroyable de trompettes, de timbaliers, de joueurs de hautbois et d'autres semblables instrumens de musique militaire , lesquels on avoit si bien dispersés par bandes dans toutes ces troupes , que la musique ne nous manqua point tout le temps qu'on fut en marche. Mais ce qu'il y eut encore de plus surprenant, quand nous eûmes fait quelque espace de chemin , ce fut le grand noir.bre de boyars'^ de stolnics et d'autres personnes de la Cour, qui vinrent au-devant de monsieur l'ambassadeur avec une miagnificence incroyable. Car, pour ce qui est de leurs habits, il y avoit tout l'éclat que peuvent donner le drap d'or et d'argent , le velours , Técarlate , le satin , le damas, les pierres précieuses et les riches fourrures. Et ce qui nous surprit d'ailleurs, ce fut de les voir la plupart avec de grands bonnets sur la tête , faits en forme de manchon , de renard

I. C'est ainsi que s'appelle la principale noblesse, comire les bassas en Turquie.

noir, que l'on lient pour la plus précieuse fourrure. Ils étoienl tous montés sur de fort beaux chevaux pompeusement harnachés avec des housses de velours ou de broderie , dont les unes étoient couvertes de pierreries qui m.êloient agréablement leur précieuse lumière avec celle du soleil. Enfm il y avoit encore ceci de remarquable, les brides et croupières de leurs chevaux, lesquelles étoient d'argent en façon de chaînes , dont les chaînons étoient fort larges et minces , si bien que , quand les chevaux marchoient , cela faisoit un bruit majestueux. Pour ce qui est de leur suite , elle étoit belle à proportion ; mais ceux qui la composoient étoient tous à pied , hormis les palefreniers qui montoient les chevaux de relais, qui contribuèrent aussi à cette bravoure par les belles peaux de tigre et de léopard qu'ils avoient en lieu de housses.

Etant ainsi venus parmi toute cette gloire jusqu'à un quart de lieue de la ville, Pronchissof, un des conseillers du czar, et Cosmevitz ', un diack, qui étoient tous deux établis pour être les pristafs de monsieur l'ambassadeur pendant son séjour à Moscou, vinrent pour lui faire le compliment de la part de Sa Majesté czarienne. Pour cet effet , Pronchissof, étant arrivé à quelque distance de monsieur l'ambassadeur, le fit avertir premièrement du sujet de son arrivée, et lui fit entendre en même temps qu'il prétendoit que Son Excellence sortît le premier de son traîneau. Mais monsieur l'ambassadeur lui fit réponse par son interprète que ses prétentions étoient trop mal

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